COMMENT FRERE MASSEE OBTINT DU CHRIST LA VERTU DE SON HUMILITÉ
12 ES premiers compagnons de saint François avec tout •MIW^ ' leur effort s'ingéniaient d'être pauvres des choses \ terrestres, et riches des vertus par lesquelles on parvient aux vraies richesses célestes et éternelles» Advint un jour que, eux étant réunis ensemble à parler de Dieu, Tun d'eux dit cet exemple : Il fut un homme, lequel était grand ami de Dieu, et avait grande grâce de vie active et de contemplative, et avec ce avait si excessive et si profonde humilité, qu'il se réputait grandissime pécheur : laquelle humilité le sanctifiait et confirmait en grâce, et le faisait continûment croître en vertus et dons de Dieu, et onques ne le laissait choir en péché. Oyant frère Massée aussi merveilleuses choses de l'humilité, et connaissant qu'elle était un trésor de vie éternelle, commença d'être enflammé d'amour et de désir de cette vertu de l'humilité ; à tant que en grande ferveur levant la face au ciel, fit vœu et propos très ferme de ne se réjouir onques en ce monde, jusques à tant qu'il sentît ladite vertu parfaitement en son âme. Et d'ores en avant demeurait presque continûment renfermé en cellule, se macérant avec jeûnes, veilles et oraisons et pleurs grandissimes devant Dieu, pour obtenir de lui cette vertu sans laquelle il se réputait digne de l'Enfer, et de laquelle cet ami de Dieu, dont il avait ouï parler, était si bien doué. Et demeurant frère Massée de nombreux jours en ce désir, advint que un jour il entra dans le bois, et en ferveur d'esprit allait au travers, jetant larmes, soupirs et paroles, demandant avec fervent désir à Dieu cette vertu divine. Et pour ce que Dieu exauce volontiers les oraisons des humbles et contrits, demeurant ainsi frère Massée, vint une voix du ciel, laquelle l'appela deux fois : Frère Massée, frère Massée ; et lui connaissant par esprit que icelle était la voix du Christ, répondit : Seigneur mien,
Seigneur mien. Et le Christ lui dit : Que veux-tu donner pour avoir cette grâce que tu demandes ? Répond frère Massée : Seigneur, je veux donner les yeux de ma tête. Et le Christ lui dit : Et je veux que tu aies la grâce et encore les yeux. Et dit cela, la voix disparut, et frère Massée resta plein d'une telle grâce de la désirée vertu de r humilité et de la lumière de Dieu, que d'alors en avant il était toujours en jubilation : et souventes fois, quand il priait, faisait un cri de joie, comme un son étouffé, à la manière des colombes, Ou Ou Ou ; et avec visage allègre et cœur joyeux demeurait ainsi en contemplation ; et avec ce, étant devenu très humble, se réputait le moindre de tous les hommes du monde. Interrogé par frère Jacques de Fallerone pourquoi dans sa jubilation il ne changeait point, répondit avec grande liesse que lorsqu'en une chose se trouve tout bien, point n'est besoin d'y changer. A la louange du Christ. Amen.
COMMENT SAINTE CLAIRE, PAR COMMANDEMENT DU PAPE, BÉNIT LE PAIN QUI ÉTAIT SUR LA TABLE : DONT EN CHAQUE PAIN APPARUT LE SIGNE DE LA SAINTE CROIX.
AINTE Claire, très dévote disciple de la croix du Christ et noble plante de monsieur saint François, était de telle sainteté, que non seulement les évêques et les cardinaux, mais même le pape désirait avec grande 'affection de la voir et de l'ouïr, et souventes fois la visitait personnellement. Une fois entre autres alla le saint Père à son monastère pour l'ouïr parler des choses célestes et divines ; et étant ainsi ensemble en divins entretiens, sainte Claire fit cependant apprêter les tables et poser dessus le pain, afin que le saint Père le bénît. Dont, achevé l'entretien spirituel, sainte Claire, s' agenouillant avec grande révérence, le prie que lui plaise de bénir le pain posé sur la table. Répond le saint Père : Sœur
Claire très fidèle, je veux que tu bénisses ce pain toi-même, et fasses sur lui le signe de la très sainte croix du Christ, auquel tu t'es toute donnée. Et sainte Claire dit : Très saint Père, pardonnez-moi ; car je serais digne de trop grande répréhension, si devant le vicaire du Christ, moi qui suis une vile petite femme, je présumais de faire telle bénédiction. Et le pape répond : Afin que ce ne te soit imputé à présomption, mais à mérite d'obéissance, je te commande par sainte obéissance que sur ces pains tu fasses le signe de la très sainte croix et les bénisses au nom de Dieu. Alors sainte Claire, comme vraie fille de T obéissance, bénit très dévotement ces pains avec le signe de la très sainte croix. Chose admirable à voir, soudainement en tous ces pains apparut le signe de la croix entaillé très bellement ; et alors de ces pains partie en furent mangés, et partie pour le miracle réservés. Et le saint Père, ayant vu le miracle, prenant dudit pain et remerciant Dieu, se partit laissant sainte Claire avec sa bénédiction. En ce temps demeurait en ce monastère sœur Ortolane mère de sainte Claire, et sœur Agnès sa sœur, toutes deux, ensemble avec sainte Claire, pleines de vertus et d'esprit saint, et avec moult autres saintes religieuses ; auxquelles saint François envoyait moult malades ; et elles avec leurs oraisons et avec le signe de la très sainte croix à tous rendaient la santé. A la louange du Christ. Amen.
COMMENT SAINT LOUIS ROI DE FRANCE PERSONNEL- LEMENT, EN HABIT DE PÈLERIN, ALLA A PÉROUSE VISITER LE SAINT FRÈRE GILLES.
ALLANT saint Louis roi de France en pèlerinage visiter les sanctuaires par le monde, et oyant le renom très grand de la sainteté de frère Gilles, lequel avait été des premiers compagnons de saint François, se mit au cœur et détermina du tout de le
visiter personnellement. Pour laquelle chose il vint à Pérouse, où demeurait alors ledit frère Gilles. Et allant à la porte du couvent des frères, comme un pauvre et inconnu pèlerin, avec peu de compagnons, demande avec grande insistance frère Gilles, ne disant aucunement au portier qui fût celui qui le demandait. Va donc le portier à frère Gilles, et dit qu'à la porte est un pèlerin qui le demande ; et de Dieu lui fut révélé en esprit, que icelui était le roi de France. Dont soudainement avec grande ferveur il sort de cellule et court à la porte, et sans autre chose demander, ou que jamais ils se fussent vus ensemble, avec grandissime dévotion s' agenouillant s'embrassèrent ensemble et se baisèrent avec
telle familiarité, comme si pendant longtemps ils eussent tenu grande amitié ensemble; mais tout ce nonobstant ne parlait ni Tun ni Tautre, mais demeuraient ainsi embrassés, avec ces signes d'amour de charité, en silence. Et demeurés qu'ils furent un grand espace en ladite manière, sans se dire mot ensemble, se partirent Tun de l'autre ; et saint Louis s'en alla à son voyage, et frère Gilles s'en retourna à sa cellule. Se partant le roi, un frère demanda à aucun de ses compagnons qui était celui qui s'était si tant embrassé avec frère Gilles ; et icelui répondit qu'il était Louis roi de France, lequel était venu pour voir frère Gilles. Dont icelui le disant aux autres frères, ils en eurent grande mélancolie que frère Gilles ne lui eût dit mot ; et s'en désolant ainsi lui dirent : O frère Gilles, pourquoi as-tu été si vilain, que à un aussi saint roi, lequel est venu de France pour te voir et ouïr de toi quelque bonne parole, tu n'as parlé aucunement ? Répondit frère Gilles : Très chers frères, ne vous émerveillez de cela ; pour autant que ni je à lui ni lui à moi ne pouvions dire mot, pour ce que, si tôt comme nous nous embrassâmes ensemble, la lumière de la divine sapience révéla et manifesta à moi son cœur et à lui le mien ; et ainsi par divine opération nous regardant en nos cœurs, connûmes trop mieux ce que je voulais dire à lui et lui à moi, que si nous nous fussions parlé avec la bouche, et avec majeure consolation ; et si nous eussions voulu expliquer avec la voix ce que nous sentions dans le cœur, par le défaut de la langue humaine, laquelle ne peut clairement exprimer les mystères secrets de Dieu, ce nous eût été plutôt désolation que consolation. Et pourtant sachez pour certain que le roi se partit merveilleusement consolé.
A la louange du Christ.
Amen.
COMMENT SAINTE CLAIRE, ÉTANT MALADE, FUT MIRA- CULEUSEMENT PORTÉE, LA NUIT DE PAQUES DE NOËL, A L'ÉGLISE DE SAINT FRANÇOIS, ET LA OUÏT L'OFFICe!
TANT une fois sainte Claire gravement malade, comme elle ne pouvait point aller dire l'office dans Téglise avec les autres nonnes, venant la solennité de la Nativité du Christ, toutes les autres allèrent à matines ; et elle seule 'demeura au lit, malcontente qu'elle ne pût aller ensemble avec les autres, et avoir cette consolation spirituelle. Mais Jésus Christ son époux, ne la voulant laisser ainsi inconsolée, la fit miraculeusement porter à T église de saint François et assister à tout T office de matines et de la messe de la nuit ; et outre ce, recevoir la sainte Communion, et puis la reporter à son lit. Retournant les nonnes à sainte, Claire, achevé Toffice à Saint Damien, lui dirent : O notre mère, sœur Claire, quelle grande consolation nous avons eue en cette nuit sainte ! ores eût-il plu à Dieu que vous eussiez été avec nous ! Et sainte Claire répondit : Grâces et louanges je rends à mon Seigneur béni Jésus Christ, sœurs miennes et filles très chères ; pour autant que à toutes les solennités de cette très sainte nuit, et plus grandes qu'elles ne furent pour vous, j'ai assisté avec moult consolation de mon âme ; pour ce que, par procuration de mon père saint François, et par la grâce de mon Seigneur Jésus Christ, j'ai été présente dans l'église de mon vénérable père saint François, et avec mes oreilles corporelles et mentales ai ouï tout le chant et le son des orgues qui s'y est fait ; et là même ai pris la très sainte Communion ; dont réjouissez- vous de telle grâce à moi faite, et remerciez notre Seigneur Jésus Christ. Auquel soit louange et gloire.
Amen.
COMMENT SAINT FRANÇOIS EXPLIQUA A FRÈRE LÉON UNE BELLE VISION QU^IL AVAIT VUE.
NE fois que saint François était gravement malade, et frère Léon le servait ; ledit frère Léon, demeurant en oraison près de saint François, fut ravi en extase, et mené en esprit à un fleuve très grand, large et impétueux. Et demeurant à guetter qui le passait, il vit aucuns frères chargés entrer dans ce fleuve, lesquels soudainement étaient abattus par T impétuosité du fleuve, et se noyaient; aucuns autres allaient jusques au tiers, aucuns jusques au milieu du fleuve, aucuns jusques auprès de T autre rive; lesquels tous, par r impétuosité du fleuve et par les poids qu'ils portaient sur le dos, finalement chéaient et se noyaient. Ce voyant frère Léon, avait d'eux grandissime compassion, et soudainement, demeurant ainsi, voici venir une grande multitude de frères sans aucune charge ou poids de chose aucune, en lesquels reluisait la sainte pauvreté ; et entrèrent en ce fleuve et passèrent de là sans nul péril. Et vu cela, frère Léon retourna en soi. Et alors saint François, sentant en esprit que frère Léon avait eu quelque vision, rappela à soi et lui demanda ce qu'il avait vu ; et lui ayant dit frère Léon toute la vision par ordre, dit saint François : ce que tu as vu est vrai. Le grand fleuve est ce monde ; les frères qui se noient dans le fleuve sont ceux qui ne suivent la profession évangélique et spécialement quant à la très haute pauvreté ; mais ceux qui sans péril passent, sont ces frères lesquels ne cherchent ni ne possèdent en ce monde aucune chose terrestre ni chamelle ; mais ayant seulement le vivre et le vêtir modérés, sont contents de suivre le Christ nu sur la croix ; et portent allègrement et volontiers le poids et le joug suave du Christ et de la très sainte obéissance ; et partant, aisément de la vie temporelle passent à la vie étemelle. A la louange du Christ. Amen.
EXEMPLE DE FRÈRE LÉON, COMMENT SAINT FRANÇOIS LUI COMMANDA QU'IL LAVAT LA PIERRE.
U mont de la Verne, parlant saint François avec frère Léon, dit saint François : Frère brebis, lave cette pierre avec Teau. Fut prompt frère Léon et lava la pierre avec Teau. Dit saint François avec grande joie et liesse : Lave-la avec le vin ; et fut fait» Lave-la, dit saint François, avec T huile ; et aussitôt fut fait. Dit saint François : Frère brebis, lave cette pierre avec le baume. Répond frère Léon : O doux père, comment pourrai-je avoir le baume en ce lieu si sauvage ? Répondit saint François : Sache, frère brebis du Christ, que icelle est la pierre où siégeait le Christ quand il m'apparut une fois ici même ; et pour ce t*ai-je dit quatre fois : Lave-la, et tais-toi ; pour ce que Jésus Christ m'a promis quatre singulières grâces pour mon Ordre. La première est que tous ceux qui aimeront cordialement mon Ordre, et les frères persévérants, par la divine grâce feront bonne fin. La seconde, que les persécuteurs de cet Ordre notablement seront punis. La troisième, que aucun méchant homme ne pourra durer moult temps en cet Ordre, demeurant dans sa perversité. La quatrième, que cet Ordre durera jusques au Jugement final. A la louange du Christ. Amen.