‹ Les petites fleurs de Saint François d'AssiseChapitre 27 sur 32 · DE LA QUATRIEME CONSIDÉRATION DES SAINTS ET SACRÉS STIGMATES · texte numérisé non relu

DE LA QUATRIEME CONSIDÉRATION DES SAINTS ET SACRÉS STIGMATES

UANT à la quatrième considération, est à savoir que, depuis que le vrai amour du Christ eut parfaitement transformé saint François en soi et en la vraie image du Christ crucifié, ayant achevé le carême de quarante jours, en T honneur de saint Michel Archange, dessus le saint mont de la Verne, après la solennité de saint Michel, Tangélique François descendit du mont avec frère Léon et avec un dévot paysan, dessus Tâne duquel il était assis à cause que pour les clous des pieds il ne pouvait bien aller à pied. Étant donc descendu saint François de la montagne, pour autant que le renom de sa sainteté était jà divulgué par le pays, et que par les pâtres s'était répandu comme ils avaient vu tout enflammé le mont de la Verne, et que c'était signal de quelque grand miracle que Dieu avait fait à saint François ; oyant les gens de la contrée qu'il passait, tous couraient le voir, et hommes et femmes et petits et grands, lesquels tous avec grande dévotion et désir s'ingéniaient de le toucher et de lui baiser les mains. Et ne les pouvant refuser à la dévotion des gens, bien qu'il eût les paumes bandées, néanmoins, pour cacher davantage les sacrés stigmates, les bandait encore et les couvrait avec les manches, et seulement leur présentait à baiser les doigts découverts. Mais combien qu'il s'étudiât à celer et cacher le sacrement des glorieux stigmates, pour fuir toute occasion de gloire mondaine, à Dieu plut de montrer sa gloire par moult miracles par vertu desdits stigmates, singulièrement en ce voyage de la Verne à Sainte Marie des Anges, et depuis moult et moult fois en diverses parties du monde en sa vie et depuis sa glorieuse mort ; afin que leur occulte et merveilleuse vertu et l'excessive charité et miséricorde du Christ envers lui, à qui il les avait merveilleusement donnés, se manifestât au monde par clairs et évidents miracles, desquels nous exposerons

ici quelques-uns. Dont s* approchant alors saint François d*une ville qui était dessus les confins du comté d* Arezzo, s^en vint au devant de lui avec grands pleurs une femme avec un sien fils au bras, lequel avait huit ans et depuis quatre avait été hydropique, et était si énormément enflé au ventre, que se tenant debout, ne se pouvait regarder les pieds. Et cette femme déposant cet enfant devant lui et le priant qu'il priât Dieu pour lui, saint François se mit d'abord en oraison et puis, faite T oraison, posa ses saintes mains sur le ventre de r enfant, et soudainement fut résolue toute T enflure, et fut parfaitement guéri ; et le rendit à sa mère, laquelle le recevant avec grandissime allégresse et le menant chez soi, remercia Dieu et saint François et volontiers montrait son fils guéri à tous ceux de la contrée qui venaient chez elle pour le voir. Le même jour saint François passa par le Bourg Saint Sépulcre, et devant qu'il s'approchât du castel, les gens du castel et des villages s'en vinrent à sa rencontre, et moult d'entre eux lui allaient devant avec des rameaux d'olivier en main, criant fort : Voici le saint, voici le saint ; et par dévotion et envie que les gens avaient de le toucher, faisaient grande foule et presse sur lui. Mais lui allant avec l'esprit élevé et ravi en Dieu par contemplation, malgré qu'il fût par les gens touché ou retenu ou tiré, en manière de personne insensible ne sentit rien de chose qui autour de lui fût faite ou dite, ni même s'avisa qu'il passât par ce castel ni par cette contrée. Dont passé le Bourg, et retournés les gens chez eux, arrivant à une maison de lépreux, à bien un mille en delà du Bourg, et retournant en soi, tout comme s'il venait de l'autre monde, le céleste contemplateur demanda à son compagnon : Quand serons-nous près du Bourg ? Vraiment son âme fixée et ravie en contemplation des choses célestes, n'avait senti nulle chose terrestre, ni diversité de lieux, ni de temps, ni de personnes occurrentes. Et cela plusieurs autres fois advint, selon que par claire expérience éprouvèrent ses compagnons. Arriva ce soir-là saint François au couvent des frères de Mont Casai, dans lequel couvent y avait

un frère si cruellement infirme et si horriblement tourmenté de T infirmité, que son mal paraissait plutôt tribulation et tourment du Démon qu'infirmité naturelle, pour ce que aucune fois il se jetait tout en terre avec tremblement grandissime, et avec T écume à la bouche ; ou ensuite se resserraient tous les nerfs de son corps, ou se détendaient, ou se pliaient, ou se tordaient, ou la tête se rejoignait aux talons ; et se jetait en Tair, et incontinent retombait sur le dos. Étant saint François à table, et oyant les frères parler de ce frère si misérablement infirme et sans remède, en eut compassion, et prit une tranche du pain qu'il mangeait, et y fit dessus le signe de la très sainte croix avec ses saintes mains stigmatisées, et T envoya au frère infirme : lequel, comme il Teut mangée, fut parfaitement guéri, et jamais plus ne sentit de cette infirmité. Vient le matin suivant, et saint François mande deux de ces frères qui étaient en ce couvent à demeurer à la Verne, et renvoie avec eux le paysan qui était venu avec lui derrière Tâne qu'il lui avait prêté, voulant qu'avec eux il s'en retourne chez lui. Allèrent les frères avec ledit paysan, et entrant dans le comté d'Arezzo, les virent de loin certains de la contrée, et en eurent grande allégresse, pensant que ce fût saint François, lequel y était passé deux jours avant : pour ce qu'une femme de chez eux, laquelle avait été trois jours sur le point d'accoucher, et ne pouvant accoucher, se mourait, ils pensaient de la ravoir guérie et délivrée, si saint François lui mettait ses saintes mains dessus. Mais s' approchant lesdits frères, après qu'iceux eurent connu que n'y était point saint François, en eurent grande mélancolie. Mais là où le saint n'était corporellement, point ne manqua cependant sa vertu, pour ce que ne manqua point leur foi. Admirable chose ! la femme se mourait et jà portait les marques de la mort. Iceux demandent aux frères s'ils n'avaient aucune chose touchée des mains très saintes de saint François. Les frères réfléchissent et cherchent diligemment, et en somme ne se trouve aucune chose que saint François ait touchée avec ses mains, sinon la bride de l'âne dessus lequel il était

venu. Iceux prennent cette bride avec grande révérence et dévotion, et la mettent dessus le corps de la femme enceinte, invoquant dévotement le nom de saint François et se recommandant fidèlement à lui. Et quoi de plus ? Aussitôt que la femme eut sur soi ladite bride, soudainement fut délivrée de tout péril, et enfanta aisément avec joie et avec santé. Saint François, après qu'il fut demeuré quelques jours dans ledit couvent, se partit et alla en la Cité du Castel : et voici venir moult citadins, qui lui menaient devant une femme possédée du Démon depuis longtemps, et le priaient humblement pour sa délivrance ; pour ce que, ores avec douloureux hurlements, ores avec cruelles clameurs, ores avec aboiements canins, elle troublait toute la contrée. Alors saint François, faite d'abord Toraison, et fait sur elle le signe de la très sainte croix, commanda au Démon qu'il se partît d'elle ; et soudainement se partit, et la laissa saine du corps et de l'intellect. Et se divulguant ce miracle parmi le peuple, une autre femme avec grande foi lui porta un sien enfant gravement malade d'une cruelle plaie, et le pria dévotement que lui plût de le signer avec ses mains. Alors saint François, acceptant sa dévotion, prend cet enfant et lève la bande de la plaie et le bénit, faisant trois fois le signe de la très sainte croix sur la plaie, et puis avec ses mains le rebande, et le rend à sa mère ; et pour ce qu'il était soir, elle le mit incontinent au lit à dormir. Puis icelle va le matin pour tirer l'enfant du lit, et le trouve démàillotté et regarde, et le trouve si parfaitement guéri, comme si onques n'avait eu aucun mal ; excepté que à la place de la plaie la chair y avait crû dessus en manière d'une rose vermeille : et cela plutôt en témoignage du miracle qu'en signe de la plaie ; pour ce que ladite rose demeurant tout le temps de sa vie, souventes fois l'induisait à dévotion de saint François, lequel l'avait guéri. En cette Cité demeura alors saint François un mois, aux prières des dévots citadins, en lequel temps il fit assez d'autres miracles, et puis se partit de là, pour aller à Sainte Marie des Anges avec frère Léon, et avec un bon homme,

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lequel lui prêtait son ânon, dessus lequel saint François allait. Advint que, tant pour les mauvais chemins que pour le grand froid, cheminant tout le jour, ils ne purent arriver à aucun lieu où ils pussent être hébergés : pour laquelle chose, contraints par la nuit et par le mauvais temps, ils s'abritèrent sous le rebord d'une roche creusée, pour éviter la neige et la nuit qui survenait. Et demeurant ainsi incommodément, et encore mal couvert le bon homme de qui était Tâne, et ne pouvant dormir pour le froid, et n'y avait moyen de faire point de feu, commença de se lamenter doucement en soimême, et pleurer, et presque murmurait de saint François, qui l'avait conduit en tel lieu. Alors saint François l'entendant, eut compassion de lui ; et en ferveur d'esprit étend sa main au dos d'icelui, et le touche. Admirable chose 1 tout soudain qu'il l'eut touché avec la main enflammée et trouée par le feu du Séraphin, se partit tout le froid, et un tel chaud entra en icelui dedans et dehors, que lui paraissait être près de la bouche d'une fournaise ardente : dont incontinent conforté dans l'âme et dans le corps, il s'endormit, et plus suavement, selon son dire, il dormit cette nuit emmi les rocs et emmi la neige jusques au matin, que n'avait onques dormi en son propre lit. Ils cheminèrent encore l'autre jour, et arrivèrent à Sainte Marie des Anges : et quand ils étaient près, frère Léon lève les yeux en haut, et regarde vers ledit couvent de Sainte Marie des Anges, et voit une croix très belle, en laquelle était la figure du Crucifix, aller devant saint François, lequel lui allait après ; et ainsi conformément allait ladite croix devant la face de saint François, que quand il s'arrêtait, elle s'arrêtait aussi, et quand il allait, elle allait aussi ; et cette croix était de telle splendeur, que non seulement resplendissait en la face de saint François, mais encore illuminait tout le chemin d'alentour, et dura jusques à tant que saint François entra dans le couvent de Sainte Marie des Anges. Arrivant donc saint François avec frère Léon, furent reçus par les frères avec souveraine allégresse et charité. Et d'ores en avant saint François

demeura la plupart du temps en ce couvent de Sainte Marie des Anges, jusques à sa mort. Et continûment se répandait plus et plus par r Ordre et par le monde le renom de sa sainteté et de ses miracles, malgré que par sa très profonde humilité il celât autant qu^il pouvait les dons et les grâces de Dieu, et s'appelât grandissime pécheur. De quoi s' émerveillant une fois frère Léon, et pensant sottement en soimême : Voici que icelui s'appelle grandissime pécheur en public ; il est devenu grand dans T Ordre, et tant est honoré de Dieu, et néanmoins en secret il ne se confesse jamais du péché charnel : seraitil point vierge ? Et sur ce commença de lui venir grandissime désir d'en savoir la vérité, mais n'était assez hardi d'en interroger saint François. Dont il en recourut à Dieu, et le priant instamment qu'il l'assurât de ce qu'il désirait savoir, par ses nombreuses oraisons et les mérites de saint François, fut exaucé, et assuré que saint François était vraiment vierge de corps, par cette vision. Pour ce qu'il vit en vision saint François demeurer en un lieu haut et excellent, auquel nul ne pouvait aller, ni y parvenir ; et lui fut dit en esprit, que ce lieu si haut et excellent signifiait en saint François l'excellence de la chasteté virginale, laquelle raisonnablement se conformait à la chair qui devait être ornée des saints et sacrés stigmates du Christ. Se voyant saint François, à cause des stigmates du Christ, peu à peu diminuer la force du corps, et ne pouvant plus avoir cure de la direction de l'Ordre, hâta le chapitre général : lequel étant tout réuni, humblement il s'excusa devant les frères de l'impuissance par laquelle il ne pouvait plus s'adonner à la cure de l'Ordre, quant à l'exercice du généralat ; bien qu'il ne renonçât à l'office du généralat, pour ce qu'il ne pouvait, depuis qu'avait été fait général par le pape ; et partant il ne pouvait laisser l'office, ni substituer un successeur sans licence expresse du pape ; mais institua son vicaire frère Pierre Cattani, recommandant à lui et aux ministres provinciaux l'Ordre, le plus affectueusement qu'il pouvait. Et cela fait, saint François conforté en esprit, levant les yeux et les mains au ciel, dit

ainsi : A toi, Seigneur Dieu mien, à toi je recommande ta famille, laquelle jusques ores tu m'as confiée, et ores pour mes infirmités, lesquelles tu sais, très doux Seigneur mien, je n'en puis plus avoir cure. Encore je la recommande aux ministres provinciaux, qu'ils soient tenus de t'en rendre raison le jour du Jugement, si aucun frère, par leur négligence, ou par leur mauvais exemple, ou par leur trop âpre correction, périt. Et en ces paroles, comme à Dieu plut, tous les frères du chapitre entendirent qu'il parlait des saints et sacrés stigmates, en ce qu'il s'excusait pour infirmité ; et par dévotion aucun d'eux ne se pouvait tenir de pleurer. Et d'ores en avant laissa toute la cure et direction de l'Ordre aux mains de son vicaire et des ministres provinciaux, et disait : Ores depuis que j'ai laissé la cure de l'Ordre pour mes infirmités, je ne suis tenu désormais sinon de prier Dieu pour notre Ordre, et de donner bon exemple aux frères. Et bien sais- je de vérité, que si mon infirmité me quittait, la plus grande aide que je pourrais faire à l'Ordre serait de prier continûment Dieu pour lui, qu'il le défende et gouverne et conserve. Ores, comme a été dit ci-dessus, combien que saint François s'ingéniât autant que pouvait de cacher les saints et sacrés stigmates, et, après qu'il les eut reçus, allât toujours, ou demeurât avec les mains bandées et avec les pieds chaussés, il ne put faire pourtant que moult frères en diverses façons ne les vissent et les touchassent, et spécialement celui du côté, lequel avec plus grande diligence il s'efforçait de celer. Dont un frère qui le servait une fois l'induisit avec cauteleuse dévotion à se retirer la tunique pour en secouer la poussière, et se la retirant en sa présence, ce frère vit clairement la plaie du côté, et lui mettant la main au sein vélocement, la toucha avec trois doigts, et comprit sa quantité et grandeur ; et par semblable moyen en ce temps la vit son vicaire. Mais plus clairement en fut assuré frère Rufin, lequel était homme de grandissime contemplation ; duquel dit aucune fois saint François que dans le monde il n'y avait plus saint homme que lui, et pour sa sainteté il l'aimait intimement, et lui complaisait en ce qu'il voulait.

Ce frère Rufin par trois moyens assura soi et autrui desdits saints et sacrés stigmates, et spécialement de celui du côté. Le premier fut ainsi, que devant laver les braies, lesquelles saint François portait si grandes que tirant bien dessus il en recouvrait la plaie du côté droit, ledit frère Rufin les regardait et considérait diligemment, et chaque fois les trouvait sanglantes du côté droit, pour laquelle chose il s'avisait sûrement que c'était sang qui lui issait de ladite plaie ; dont saint François le reprenait, quand il s'avisait qu'il dépliait ses linges pour voir ledit signe. Le second moyen fut que ledit frère Rufin une fois grattant le dos à saint François, tout soigneusement glissa la main delà, et mit les doigts dans la plaie du côté, dont saint François, pour la douleur qu'il sentit, cria fort : Dieu te le pardonne, ô frère Rufin, pour ce que tu as fait ainsi* Le troisième moyen fut que une fois il demanda avec grande instance à saint François, par grandissime grâce, qu'il lui donnât sa chape, et prît la sienne par amour de la charité ; à laquelle pétition bien que malaisément condescendant le charitable père, se tira la chape et la lui donna, et prit la sienne ; et alors en ce tirer et remettre, frère Rufin clairement vit ladite plaie. Frère Léon semblablement, et moult autres frères, virent lesdits saints et sacrés stigmates de saint François, tandis qu'il vivait : lesquels frères, bien que pour leur sainteté fussent hommes dignes de foi, et d'être crus sur leur simple parole, néanmoins pour ôter tout doute des cœurs, jurèrent dessus le saint Livre qu'ils les avaient vus clairement. Les virent encore quelques cardinaux, lesquels avaient avec lui grande familiarité, et en révérence desdits saints et sacrés stigmates de saint François, composèrent et firent beaux et dévots hymnes, et antiphones, et proses. Le souverain pontife Alexandre pape, prêchant au peuple, où étaient tous les cardinaux, entre lesquels y avait le saint frère Bonaventure qui était cardinal, dit et affirma qu'il avait vu avec ses yeux les saints et sacrés stigmates de saint François, quand il était vivant. Et madame Jacqueline de Settensoli de Rome, laquelle était la plus grande dame de Rome en son temps.

et était très dévote de saint François, les vit devant qu*il mourût, et après qu'il fut mort les vit et les baisa plusieurs fois avec moult révérence, pour ce qu'elle vint de Rome à Assise pour la mort de saint François, par divine révélation, et ce fut en cette manière» Saint François, quelques jours avant sa mort, demeura malade en Assise au palais de Tévêque avec aucuns de ses compagnons, et malgré toute sa maladie sou ventes fois il chantait certaines laudes du Christ. Un jour lui dit un de ses compagnons ; Père, tu sais que ces citadins ont grande foi en toi, et te réputent un saint homme ; et partant ils peuvent penser que si tu es celui qu'ils croient, tu devrais en cette tienne maladie penser à la mort, et davantage pleurer que chanter, puisque tu es si gravement malade ; et entends que ton chant et le nôtre que tu nous fais faire est ouï de moult, et du palais et du dehors, pour ce que ce palais est gardé pour toi par moult hommes armés, lesquels d'aventure en pourraient prendre mauvais exemple. Dont je crois, dit ce frère, que tu ferais bien de te partir d'ici, et que nous nous en retournassions tous à Sainte Marie des Anges, pour ce que nous ne sommes pas bien ici entre les séculiers. Répondit saint François : Très cher frère, tu sais qu'il y a ores deux ans, quand nous demeurions à Foligno, Dieu te révéla le terme de ma vie, et ainsi le révéla encore à moi, que d'ici à peu de jours en cette maladie ledit terme s'achèvera : et en cette révélation Dieu me fit sûr de la rémission de tous mes péchés, et de la béatitude du Paradis. Jusques à cette révélation, je pleurai sur la mort, et sur mes péchés ; mais depuis que j'eus cette révélation, je suis si plein d'allégresse, que je ne puis plus pleurer, et partant je chante et chanterai à Dieu, lequel m'a donné le bien de sa grâce, et m'a assuré des biens de la gloire de Paradis. Que nous partions d'ici, j'y consens et il me plaît, mais trouvez moyen de me porter, pour autant que pour la maladie je ne puis aller. Alors les frères le prirent à bras, et le portèrent, accompagnés de moult citadins. Et arrivant à un hôpital qui était sur le chemin, saint François dit à ceux qui le portaient : Posez-moi à terre, et me

tournez vers la cité ; et posé qu'il fut avec la face vers Assise, il bénit la cité de moult bénédictions, disant : Bénie sois-tu de Dieu, cité sainte, pour ce que par toi moult âmes se sauveront, et en toi moult serviteurs de Dieu habiteront, et de toi moult en seront élus au royaume de vie éternelle. Et dites ces paroles, il se fit porter outre à Sainte Marie des Anges. Et arrivés qu'ils furent à Sainte Marie des Anges, le portèrent à Tinfirmerie, et là le mirent à reposer. Alors saint François appela à soi un des compagnons, et lui dit : Très cher frère. Dieu m'a révélé que de cette maladie, jusques à tel jour, je passerai de cette vie ; et tu sais que madame Jacqueline de Settensoli, dévote très chère de notre Ordre, si elle savait ma mort, et qu'elle n'y fût présente, elle se contristerait trop ; et partant lui signifie que si elle veut me voir vivant, incontinent vienne ici. Répond le frère : Tu dis trop bien, père, car vraiment pour la grande dévotion qu'elle te porte, il serait moult inconvenant qu'elle ne fût à ta mort. Va donc, dit saint François, et porte-moi l'encrier, et le papier, et la plume, et écriras comme je te dirai. Et quand il l'eut porté, saint

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François dicta la lettre en cette forme : A madame Jacqueline, servante de Dieu, frère François, petit pauvre du Christ, salut et compagnie de TEsprit Saint en notre Seigneur Jésus Christ. Sache, très chère, que le Christ béni par sa grâce m'a révélé la fin de ma vie, laquelle bientôt sera. Et partant, si tu me veux trouver vivant, mets-toi en route, et viens à Sainte Marie des Anges, pour ce que si jusques à tel jour tu ne seras venue, ne me pourras trouver vivant : et apporte avec toi un drap de cilice, dans lequel on enveloppera mon corps, et la cire qu'il faudra pour la sépulture. Je te prie encore que tu m'apportes de ces choses à manger, desquelles tu me soûlais donner quand j'étais malade à Rome. Et durant que cette lettre s'écrivait, fut par Dieu révélé à saint François que madame Jacqueline venait à lui et était près du couvent, et portait avec soi toutes ces choses qu'il lui faisait demander par la lettre. Dont ayant eu cette révélation, saint François dit au frère qui écrivait la lettre, qu'il n'écrivît plus outre, puisque n'était besoin, mais reposât la lettre ; de laquelle chose moult s'émerveillèrent les frères, parce qu'il n'achevait la lettre, et ne voulait qu'elle fût mandée. Et demeurant ainsi un bout de temps, la porte du couvent fut heurtée fort, et saint François manda le portier ouvrir, et ouvrant la porte, y avait là madame Jacqueline, très noble dame de Rome, avec deux siens fils sénateurs de Rome, et avec grande compagnie d'hommes à cheval, et entrèrent dedans ; et madame Jacqueline s'en va droit à l'infirmerie et vient à saint François. De la venue de qui saint François eut grande allégresse et consolation, et elle semblablement, le voyant vivant et lui parlant. Alors elle lui exposa comment Dieu lui avait révélé à Rome, elle demeurant en oraison, le bref terme de sa vie, et comme il devait envoyer après elle et lui demander ces choses, lesquelles toutes elle dit qu'elle avait portées avec soi ; et les fit apporter à saint François, et lui en donna à manger, et quand il en eut mangé et se fut moult conforté, cette madame Jacqueline s'agenouilla aux pieds de saint François, et prit ces très saints pieds signés

et ornés des plaies du Christ ; et avec si grand excès de dévotion4es lui baisait et baignait de larmes, que aux frères qui se tenaient alentour paraissait voir proprement la Madeleine aux pieds de Jésus Christ, et par aucun moyen ne la pouvaient détacher. Et finalement après grand espace de temps, la levèrent de là et la tirèrent à part ; et lui demandèrent comment elle était venue ainsi à point et ainsi pourvue de toutes ces choses qui étaient de nécessité à la vie et à la sépulture de saint François. Répondit madame Jacqueline que, priant à Rome une nuit, elle ouït une voix du ciel, qui dit : Si tu veux trouver saint François vivant, va sans délai à Assise, et porte avec toi de ces choses que tu lui soûlais donner quand il était malade, et ces choses dont il sera besoin pour la sépulture ; et moi, dit-elle, ainsi ai-je fait. Demeura donc là ladite madame Jacqueline jusques à tant

que saint François passa de cette vie, et qu'il fut enseveli ; et à sa sépulture elle fit grandissime honneur avec toute sa compagnie, et fit toute la dépense de ce dont il fut besoin. Et puis s'en retournant à Rome, à peu de temps de là cette gentille dame se mourut saintement ; et par dévotion de saint François se désigna et voulut être portée et ensevelie à Sainte Marie des Anges, et ainsi fut. A la louange du Christ. Amen.

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