‹ Les petites fleurs de Saint François d'AssiseChapitre 4 sur 32 · A PASSER DE CETTE VIE · texte numérisé non relu

A PASSER DE CETTE VIE

RERE Bernard était de telle sainteté que saint François lui portait grande révérence, et souventes fois le louait. Etant un jour saint François et demeurant dévotement en oraison, lui fut révélé par Dieu que frère Bernard par divine permission devait soutenir moult et poignantes batailles de Démons : pourquoi saint François ayant grande compassion dudit frère Bernard, lequel aimait comme un fils, moult jours priait avec larmes, priant Dieu pour lui et le recommandant à Jésus Christ, qu'il lui dût donner victoire sur le Démon. Et priant ainsi saint François dévotement. Dieu un jour lui répondit : François, ne crains pas ; pour ce que toutes les tentations desquelles frère Bernard doit être combattu, lui sont par Dieu permises en exercice de vertu et couronne de mérite ; et finalement de tous les ennemis aura victoire, pour ce qu'il est un des commissaires du royaume du ciel. De laquelle réponse saint François eut grandissime allégresse, et remercia Dieu : et de cette heure en avant lui porta toujours plus grand amour et révérence. Et bien lui en montra non seulement en sa vie, mais même en la mort. Parce que, venant saint François à mourir, en la manière de ce saint patriarche Jacob, demeurant autour de lui ses dévots fils endoloris et éplorés du départ d'un si aimable père, demanda : Où est mon premier né ? Viens à moi, fils, afin que te bénisse mon âme, avant que je meure. Alors frère Bernard dit en secret à frère Élie, lequel était vicaire de l'Ordre : Père, va à main droite du saint, afin qu'il te bénisse. Et se plaçant frère Élie à main droite, saint François, lequel avait perdu la vue par le trop pleurer, posa la main droite sur le chef de frère Élie, et dit : Ceci n'est pas le chef de mon

premier né frère Bernard, Alors frère Bernard alla à lui à main gauche, et saint François alors étendit les bras en manière de croix, et puis posa la main droite sur le chef de frère Bernard et la gauche sur le chef dudit frère Elie, et dit à frère Bernard : Te bénisse Dieu le Père de notre Seigneur Jésus de toute bénédiction spirituelle et céleste dans le Christ ; comme tu es premier né, élu en ce saint Ordre à donner exemple évangélique, à suivre le Christ dans r évangélique pauvreté ; pour autant que non seulement tu as donné ton bien, et Tas distribué entièrement et librement aux pauvres pour Tamour du Christ, mais encore t^es offert toi-même à Dieu en cet Ordre en sacrifice de suavité. Béni sois-tu donc par notre Seigneur Jésus Christ, et par moi son pauvre petit serviteur, de bénédictions étemelles, allant, demeurant, veillant et dormant, et vivant et mourant ; et qui te bénira sera rempli de bénédictions, qui te maudira ne restera sans punition. Sois le principal de tes frères, et qu'à ton commandement tous les frères obéissent ; aie licence de recevoir en cet Ordre quiconque tu voudras, et que nul frère n'ait seigneurie sur toi, et que te soit permis d'aller et de demeurer en tel lieu que te plaît. Et après la mort de saint François, les frères aimaient et révéraient frère Bernard comme vénérable père ; et lui venant à mourir, vinrent à lui moult frères de diverses parties du monde, parmi lesquels ce séraphique et divin frère Gilles, lequel, voyant frère Bernard, avec grande allégresse dit : Sursum corda, frère Bernard, sursum corda ; et frère Bernard dit à un frère secrètement qu'il apprêtât à frère Gilles un lieu apte à contemplation : et ainsi fut fait. Etant frère Bernard en l'heure ultime de la mort, se fit redresser, et parla aux frères qui étaient devant lui, disant : Très chers frères, je ne vous veux dire moult paroles : mais vous devez considérer que l'état de religion que j'ai eu, vous l'avez, et celui que j'ai ores, vous l'aurez encore, et je trouve ceci en mon âme, que pour mille mondes égaux à celui-ci je ne voudrais avoir servi autre seigneur

que notre Seigneur Jésus Christ : et de toute offense que j'ai faite je m'accuse et fais ma coulpe à mon Sauveur Jésus et à vous. Je vous prie, frères miens très chers, que vous vous aimiez les uns les autres ; et après ces paroles, et autres bons enseignements, se reposant sur le lit, devint son visage splendide et joyeux outre mesure, de quoi tous les frères fortement s'émerveillèrent ; et en cette liesse son âme très sainte, couronnée de gloire, passa de la présente vie à la vie bienheureuse des Anges. A la louange et gloire du Christ. Amen.

COMMENT SAINT FRANÇOIS FIT UN CAREME EN UNE ILE DU LAC DE PÉROUSE, OU JEUNA QUARANTE JOURS ET QUARANTE NUITS, ET NE MANGEA PLUS D'UN PETIT PAIN.

E véridique serviteur du Christ saint François, pour ce qu'en certaines choses il fut presque un autre Christ, donné au monde pour le salut des hommes, Dieu le Père le voulut faire en moult actions conforme et semblable à son fils Jésus Christ ; comme nous est démontré dans le vénérable collège des douze compagnons, et dans l'admirable mystère des saints stigmates, et dans le jeûne prolongé du saint carême, lequel il fit en cette manière. Étant une fois saint François, le jour du carnaval, au bord du lac de Pérouse en la maison d'un sien dévot, chez lequel était hébergé la nuit, fut inspiré par Dieu qu'il allât faire ce carême en une île du lac; pourquoi saint François pria ce sien dévot que par amour du Christ le portât avec sa nacelle en une île du lac, où n'habitât personne, et le fît la nuit du jour des Cendres, en sorte que personne ne s'en avisât ; et icelui pour l'amour de la grande dévotion qu'il avait à saint François, diligemment accomplit sa prière et le porta à ladite île, et saint François ne

porta avec soi que deux petits pains. Et étant arrivé dans Vue, et l'ami se partant pour retourner au logis, saint François le pria chèrement qu'il ne révélât à personne comme il était là, et qu'il ne vînt pour lui sinon le jeudi saint : et ainsi se partit icelui. Et saint François resta seul : et n'y ayant aucune habitation dans laquelle il se pût retirer, entra dans un taillis moult touffu, lequel moult épines et arbustes avaient accommodé en façon d'une tanière, ou d'une petite cabane : et en ce lieu se mit en oraison à contempler les choses célestes. Et là demeura tout le carême, sans manger et sans boire, sinon la moitié d'un de ces petits pains, selon que trouva son dévot le jeudi saint, quand retourna à lui ; lequel trouva des deux petits pains un entier, et l'autre demi pain croiton que saint François le mangea par révérence du jeûne du Christ béni, lequel jeûna quarante jours et quarante nuits, sans prendre aucune nourriture matérielle; et ainsi avec ce demi pain chassa de soi le venin de la vaine gloire, et à l'exemple du Christ jeûna quarante jours et quarante nuits. Et puis en ce lieu où saint François avait fait si merveilleuse abstinence Dieu fit moult miracles par ses mérites; pour laquelle chose commencèrent les hommes à y édifier des maisons et y habiter; et en peu de temps se fit un castel bon et grand, et y eut le couvent des frères, qui se nomme le couvent de l'île; et encore les hommes et les femmes de ce village ont grande révérence et dévotion en ce lieu où saint François fit ledit carême.

A la louange du Christ.

Amen.

COMMENT FAISANT CHEMIN SAINT FRANÇOIS AVEC FRÈRE LÉON, LUI EXPOSA CES CHOSES QUI SONT JOIE PARFAITE.

ENANT une fois saint François de Pérouse à Sainte Marie des Anges avec frère Léon en temps d* hiver, et le froid grandissime fortement le tourmentait, appela frère Léon, lequel allait devant, et dit ainsi : Frère Léon, quand par la permission de Dieu les frères mineurs en toute la terre donneraient grand exemple de sainteté et de bonne édification, néanmoins écris et note diligemment que là n'est point joie parfaite» Et allant saint François plus outre, l'appela la seconde fois : O frère Léon, quand même le frère mineur illuminerait les aveugles, et redresserait les contrefaits, chasserait les Démons, rendrait Touïe aux sourds et le marcher aux boiteux et le parler aux muets, et que, ce qui est plus grande chose, il ressusciterait les morts de quatre jours, écris qu'en cela n'est point joie parfaite» Et allant encore un peu, cria fort : O frère Léon, si le frère mineur savait toutes les langues et toutes les sciences et toutes les Écritures, et s'il savait prophétiser et révéler non seulement les choses futures, mais même les secrets des consciences et des esprits, écris qu'en cela n'est point joie parfaite. Allant un peu plus outre, saint François appela encore fortement : O frère Léon, brebis de Dieu, quand même le frère mineur parlerait avec langue d'Ange, et saurait les cours des étoiles et les vertus des herbes ; et que lui fussent révélés tous les trésors de la terre, et qu'il connût les vertus des oiseaux, et des poissons, et de tous les animaux, et des hommes, et des arbres, et des pierres, et des racines, et des eaux, écris qu'en cela n'est point joie parfaite. Et allant encore un bout de chemin saint François appela fort : O frère Léon, quand même le frère mineur saurait si bien prêcher qu'il convertît tous les infidèles à la foi du Christ, écris que là n'est point joie parfaite. Et continuant cette

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manière de parler bien Tespace de deux milles, frère Léon avec grande admiration lui demanda et dit : Père, je te prie de la part de Dieu que tu me dises où est joie parfaite» Et saint François ainsi lui répondit : Quand nous serons à Sainte Marie des Anges, tout trempés par la pluie et glacés par le froid, et crottés de fange, et affligés de faim, et frapperons à la porte du couvent ; et le portier viendra irrité, et dira : Qui êtes -vous? et nous dirons : nous sommes deux de vos frères ; et icelui dira : Vous ne dites vrai; ains êtes deux ribauds, qui allez engeignant le monde et dérobant les aumônes des pauvres; allez -vous en; et ne nous ouvrira point, et nous fera demeurer dehors à la neige et à Teau

avec le froid et avec la faim, jusques à la nuit : alors si nous soutenons telle injure et telle cruauté et tels congés patiemment sans nous en troubler et sans murmurer de lui, et pensons humblement et charitablement que ce portier vraiment nous connaît, et que Dieu le fait parler contre nous ; ô frère Léon, écris que là est joie parfaite» Et si nous persévérons à frapper, et qu'il sorte hors tout furieux, et comme galefretiers importuns nous chasse avec vilenies et avec soufflets, disant : Partez-vous d'ici, petits larrons très vilains, allez à Thôpital, car ici point ne mangerezvous, et ne serez hébergés ; si nous le supportons patiemment et avec allégresse et avec amour, ô frère Léon, écris que là est joie parfaite. Et si encore contraints par la faim, et par le froid, et par la nuit, nous frappons davantage et appelons et prions pour r amour de Dieu avec grande plainte qu'il nous ouvre et nous laisse seulement entrer ; et icelui plus scandalisé dira : Voici des galefretiers importuns : je les paierai bien comme ils méritent : et sortira dehors avec un bâton noueux, et nous prendra par le capuchon, et nous jettera par terre, et nous roulera dans la neige, et nous battra avec ce bâton, nœud à nœud ; si nous souffrons toutes ces choses patiemment et avec allégresse, pensant aux peines du Christ béni, lesquelles devons souffrir pour son amour ; ô frère Léon, écris que là et en cela est joie parfaite ; et donc ouïs la conclusion, frère Léon, Par dessus toutes les grâces et dons de l'Esprit Saint, lesquels le Christ concède à ses amis, est de se vaincre soi-même, et volontiers pour l'amour du Christ souffrir peines, injures et opprobres et malaises ; pour autant qu'en tous les autres dons de Dieu nous ne nous pouvons glorifier, pour ce qu'ils ne sont nôtres, mais de Dieu ; dont l'Apôtre dit : Qu'as-tu, que tu n'aies de Dieu ? et si tu l'as eu de lui, pourquoi t'en glorifiestu comme si tu l'avais de toi ? Mais dans la croix de la tribulation et de l'affliction nous nous pouvons glorifier, pour ce que c'est nôtre ; et pour ce dit l'Apôtre : Je ne me veux glorifier sinon

dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ. Auquel soit toujours honneur et gloire in secula seculorum. Amen,

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