‹ Les petites fleurs de Saint François d'AssiseChapitre 5 sur 32 · CONTRAIRE DE CE QUE SAINT FRANÇOIS VOULAIT · texte numérisé non relu

CONTRAIRE DE CE QUE SAINT FRANÇOIS VOULAIT

TANT une fois dans le commencement de T Ordre saint François avec frère Léon en un couvent où ils n^ avaient livres pour dire T office divin, quand vint r heure de matines, dit saint François à frère Léon : Très cher, nous n'avons bréviaire avec lequel nous puissions dire les matines; mais afin que nous dépensions le temps à louer Dieu, je dirai, et tu répondras comme je t'enseignerai : et garde que tu ne changes les paroles autrement que je t'enseignerai. Je dirai ainsi : O frère François, tu as fait tant de mal et tels péchés dans le siècle, que tu es digne de l'Enfer; et toi, frère Léon, répondras : Vraie chose est que tu mérites l'Enfer le plus profond. Et frère Léon avec simplicité colombine répondit : Volontiers, père, commence au nom de Dieu. Alors saint François commença de dire : O frère François, tu as fait tant de mal et tels péchés dans le siècle, que tu es digne de l'Enfer. Et frère Léon répondit : Dieu fera par toi tant de bien que tu t'en iras en Paradis. Dit saint François : Ne dis ainsi, frère Léon ; mais quand je dirai : Frère François, tu as fait tant de choses iniques contre Dieu que tu es digne d'être maudit de Dieu, et toi, réponds ainsi : Vraiment tu es digne d'être mis entre les maudits. Et frère Léon répondit : Volontiers, père. Alors saint François avec moult larmes et soupirs et frapper de poitrine dit à haute voix : O Seigneur mien du ciel et de la terre, j'ai commis contre toi telles iniquités et tels péchés qu'en tout suis-je digne d'être de toi maudit;

et frère Léon répond : O frère François, Dieu te fera tel qu'entre les bénis tu seras singulièrement béni. Et saint François s' émerveillant que frère Léon répondît par le contraire de ce qu'il lui avait imposé, ores le reprit disant : Pourquoi ne réponds-tu comme je t'enseigne ? Je te commande par sainte obéissance que tu répondes comme je t'enseignerai. Je dirai ainsi : O frère François, petit mauvais, penses-tu que Dieu aura miséricorde de toi, comme ainsi soit que tu as commis tels péchés contre le Père de la miséricorde et Dieu de toute consolation, que tu n'es digne de trouver miséricorde ? Et toi, frère Léon, petite brebis, répondras : Par aucune manière tu n'es digne de trouver miséricorde. Mais après, quand saint François dit : O frère François, petit mauvais, etc., frère Léon ainsi répondit : Dieu le Père, de qui la miséricorde est infinie plus que ton péché, fera de toi grande miséricorde et en sus t'ajoutera moult grâces. A cette réponse saint François doucement irrité et patiemment troublé, dit à frère Léon : Et pourquoi as-tu eu présomption d'aller contre l'obéissance, et déjà tant de fois as répondu le contraire de ce que je t'ai imposé? Répond frère Léon moult humblement et révérentement : Dieu le sait, père mien, que chaque fois je me suis mis à cœur de répondre comme tu m'as commandé ; mais Dieu me fait parler comme lui plaît et non selon que plaît à moi. De quoi saint François s'émerveilla, et dit à frère Léon : Je te prie très chèrement que cette fois tu me répondes comme je t'ai dit. Répond frère Léon : Dis au nom de Dieu, que pour sûr je répondrai cette fois comme tu veux. Et saint François pleurant dit : O frère François, petit mauvais, penses-tu que Dieu ait miséricorde de toi ? Répond frère Léon : Ains recevras de Dieu grande grâce, et t'exaltera, et te glorifiera dans l'éternité, pour ce que qui s'humilie sera exalté, et je ne puis rien autre dire, pour ce que Dieu parle par ma bouche. Et ainsi en cette humble dispute, avec moult larmes et moult consolation spirituelle, ils veillèrent jusques au jour. A la louange du Christ. Amen.

COMMENT FRERE MASSEE, EN MANIÈRE DE PLAISANTE- RIE, DIT A SAINT FRANÇOIS QUE TOUT LE MONDE LUI ALLAIT DERRIÈRE; ET IL RÉPONDIT QUE C'ÉTAIT POUR LA CONFUSION DU MONDE ET LA GRACE DE DIEU.

EMEURANT une fois saint François au couvent de la Portioncule avec frère Massée de Marignan, homme de grande sainteté, sagesse et grâce à parler de Dieu, pour laquelle chose saint François moult Taimait; un jour retournant saint François de la forêt et de Toraison, et étant au sortir de la forêt, ledit frère Massée voulut éprouver comme il était humble, et s^en vint à sa rencontre et en manière de plaisanterie dit : Pourquoi à toi? pourquoi à toi ? pourquoi à toi ? Saint François répondit : Qu^ estce que tu veux dire ? Dit frère Massée : Je dis, pourquoi tout le monde te vient-il derrière, ou paraît que toute personne désire te voir, et t^ouïr, et t'obéir ? Tu n^es bel homme de corps, tu n*es de grande science, tu n'es noble : d'où se peut-il donc que tout le monde te vienne derrière ? Ce oyant saint François, tout réjoui en esprit, redressant la face au ciel, un grand moment demeura avec la pensée élevée en Dieu ; et puis rentrant en soi, s'agenouilla et rendit louanges et grâces à Dieu; et puis avec grande ferveur d'esprit se retourna vers frère Massée et dit : Tu veux savoir pourquoi à moi ? tu veux savoir pourquoi à moi ? tu veux savoir pourquoi à moi ? pourquoi tout le monde me vient derrière ? Ce l'ai- je reçu des yeux du Dieu très haut, lesquels en tout temps contemplent les bons et les coupables : pour ce que ces yeux très saints n'ont vu parmi les pécheurs aucun plus vil, ni plus insuffisant, ni plus grand pécheur que "moi : et donc pour faire cette opération merveilleuse qu'il entend faire il n'a trouvé plus vile créature sur la terre, et pour cela m'a élu pour confondre la noblesse et la grandeur et la force et la beauté et sapience du

monde : à cette fin que se connaisse que toute vertu et que tout bien est de lui, et non de la créature, et qu'aucune personne ne se puisse glorifier en sa présence ; mais celui qui se glorifiera, qu'il se glorifie dans le Seigneur, à qui est tout honneur et gloire dans r éternité. Alors frère Massée à si humble réponse dite avec telle ferveur s'épouvanta, et connut certainement que saint François était fondé en vraie humilité. A la louange du Christ. Amen.

COMMENT SAINT FRANÇOIS FIT TOURNER FRÈRE MASSÉE PLUSIEURS FOIS SUR LUI-MÊME, ET PUIS ALLA A SIENNE.

HEMINANT un jour saint François avec frère Massée, ledit frère Massée allait un peu devant : et arrivant à une croisée de routes par lesquelles se pouvait aller à Florence, à Sienne et à Arezzo, dit frère Massée : Père, par quelle route devons-nous aller ? Répondit saint François : Par celle que Dieu voudra. Dit frère Massée : Et comment pourrons-nous savoir la volonté de Dieu ? Répondit saint François : Au signal que je te montrerai : dont je te commande par le mérite de la sainte obéissance qu'en cette croisée, au lieu où tu tiens les pieds, tu tournes tout sur toimême, comme font les enfants ; et n'arrête point de tourner, si je ne te le dis. Alors frère Massée commença de tourner en rond, et tant tourna que pour le vertige de tête, lequel d'ordinaire s'engendre par semblable tourner, il chut plusieurs fois en terre ; mais ne lui disant saint François qu'il arrêtât, lui voulant fidèlement obéir, se redressait. A la parfin quand il tournait bien fort, dit saint François : Demeure tranquille et ne te bouge ; et il demeura, et saint François lui demanda : Vers quel côté tiens-tu le visage ? Répondit frère Massée : Vers Sienne. Dit saint François : Icelle est la route, par laquelle Dieu veut que nous allions. Allant par

cette route, frère Massée s'émerveilla de ce que saint François lui avait fait faire, comme aux enfants, devant les séculiers qui passaient : néanmoins par révérence n'osait rien dire au père saint. Eux approchant de Sienne, les gens de la cité ouïrent parler de l'arrivée du saint, et vinrent à sa rencontre ; et par dévotion le portèrent lui et son compagnon jusques à Tévêché, qu'ils ne touchèrent aucunement terre avec les pieds. En cette heure quelques hommes de Sienne combattaient ensemble, et déjà y étaient morts deux d'entre eux. Venant là, saint François leur prêcha si dévotement et si saintement, que les réduisit tous et tous à paix et grande unité et concorde ensemble. Pour laquelle chose oyant l'évêque de Sienne parler de cette sainte opération qu'avait faite saint François, l'invita chez lui et le reçut avec grandissime honneur ce jour et encore la nuit. Et le matin suivant saint François, vrai humble qui dans ses opérations ne cherchait que la gloire de Dieu, se leva bien vite avec son compagnon, et se partit à l'insu de l'évêque. De quoi ledit frère Massée allait murmurant en soimême, disant par le chemin : Qu'est cela, qu'a fait ce bon homme ? M'a fait tourner comme un enfant, et à l'évêque qui lui a fait tant d'honneur, n'a dit seulement une parole, et ne l'a remercié ; et paraissait à frère Massée que saint François se fût comporté ainsi indiscrètement. Mais depuis par divine inspiration retournant en soi-même, et se reprenant par dedans son cœur, dit frère Massée : Tu es trop superbe de juger les œuvres divines, et bien es digne de l'Enfer par ton indiscrète superbe; pour autant que dans le jour d'hier frère François fit telles œuvres que, si les eût faites l'Ange de Dieu, n'auraient été plus merveilleuses : dont s'il te commandait que tu jetasses des pierres, si le devrais faire et lui obéir ; et ce qu'il a fait en cette route est procédé de Topération divine, ainsi comme se démontre dans la bonne fin qui est ensuivie; pour ce que s'il n'avait repacifié ceux-là qui combattaient ensemble, non seulement moult corps, comme déjà avaient com-

mencé, seraient morts du couteau, mais même moult âmes le Diable aurait tirées à T Enfer : et donc tu es très sot et superbe, qui murmures de cela qui manifestement procéda de la volonté de Dieu. Et toutes ces choses que disait frère Massée dans son cœur, allant devant, furent par Dieu révélées à saint François. Dont s' approchant de lui saint François, dit ainsi : A ces choses que tu penses ores tiens-toi, pour ce qu* elles sont bonnes et utiles et par Dieu inspirées ; mais le premier murmure que tu faisais était aveugle et vain et superbe, et mis en ton âme par le Démon. Alors frère Massée clairement s* aperçut que saint François savait les secrets de son cœur, et certainement comprit que T esprit de la divine sapience dirigeait en tous ses actes le père saint. A la louange du Christ. Amen.

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