‹ Les petites fleurs de Saint François d'AssiseChapitre 6 sur 32 · PRIÈRE DES AUTRES FRÈRES L'EN RETIRA · texte numérisé non relu

PRIÈRE DES AUTRES FRÈRES L'EN RETIRA

AINT François voulant humilier frère Massée, à cette fin que pour moult dons et grâces que Dieu lui ii>|i||ni "y donnait il ne s'élevât en vaine gloire, mais par vertu [^aIjOw ^^ l'humilité crût avec eux de vertu en vertu, une ^ fois qu'il demeurait en un couvent solitaire avec ces premiers siens compagnons vraiment saints, desquels était ledit frère Massée, dit un jour à frère Massée, devant tous les compagnons : O frère Massée, tous ces tiens compagnons ont la grâce de la contemplation et de Toraison ; mais tu as la grâce de la prédication de la parole de Dieu, pour satisfaire le peuple : et partant je veux, à cette fin que ceux-ci puissent s'adonner à la contemplation, que tu fasses l'office de la porte et de l'aumône et de la cuisine ; et quand les autres frères mangeront, que tu manges

hors de la porte du couvent ; en sorte que ceux qui viendront au couvent, avant qu^ils frappent, tu les satisfasses de quelques bonnes paroles de Dieu ; en sorte qu*il ne soit alors besoin que personne autre aille dehors que toi ; et ce fais-le pour le mérite de sainte obéissance. Alors frère Massée se tira le capuchon et inclina la tête, et humblement reçut et poursuivit cette obéissance plusieurs jours, faisant l'office de la porte, de T aumône et de la cuisine. Pourquoi ses compagnons, ainsi que hommes illuminés de Dieu, commencèrent à sentir dans leurs cœurs grand remords, considérant que frère Massée était homme de grande perfection, comme eux ou davantage, et que sur lui était remis tout le poids du couvent et non sur eux. Pour laquelle chose ils s'émurent tous d'un même vouloir, et allèrent prier le père saint que lui plût de distribuer entre eux ces offices, pour autant que leurs consciences en aucune

manière ne pouvaient souffrir que frère Massée supportât telles fatigues. Oyant ce, saint François céda à leurs conseils, et consentit à leurs volontés ; et appelant frère Massée, ainsi lui dit : Frère Massée, tes compagnons veulent prendre leur part des offices que je t'ai donnés, et partant je veux que soient divisés lesdits offices. Dit frère Massée avec grande humilité et patience : Père, ce que tu m'imposes, ou en tout, ou en partie, je le répute fait de Dieu entièrement. Alors saint François, voyant la charité de ceux-là et l'humilité de frère Massée, leur fit un prêche merveilleux de la très sainte humilité : leur enseignant que tant plus sont grands les dons et grâces que Dieu nous donne, d'autant devons-nous être plus humbles, parce que sans l'humilité aucune vertu n'est acceptable à Dieu. Et, fait le prêche, distribua les offices avec grandissime charité. A la louange du Qirist. Amen.

GOMMENT SAINT FRANÇOIS ET FRÈRE MASSÉE POSÈRENT DESSUS UNE PIERRE AUPRÈS D'UNE FONTAINE LE PAIN QU'ILS AVAIENT MENDIÉ, ET SAINT FRANÇOIS MOULT LOUA LA PAUVRETÉ; PUIS PRL\ DIEU ET SAINT PIERRE ET SAINT PAUL QUE LUI MISSENT EN AMOUR LA SAINTE PAUVRETÉ ; ET COMMENT LUI APPARURENT SAINT PIERRE ET SAINT PAUL.

E merveilleux serviteur et suivant du Christ, c'est à savoir monsieur saint François, pour se conformer parfaitement au Christ en toute chose, lequel, selon que dit l'Evangile, manda ses disciples deux par deux à toutes ces cités et pays où il devait aller ; depuis qu'à l'exemple du Christ il eut réuni douze compagnons, aussi les manda par le monde à prêcher deux par deux. Et pour leur donner exemple de vraie obéissance, il commença première-

ment d'aller, à Texemple du Christ, lequel commença de faire premièrement que d'enseigner. Dont ayant assigné aux compagnons les autres parties du monde, lui, prenant frère Massée pour compagnon, prit le chemin vers la province de France. Et parvenant un jour à une ville très affamés, allèrent selon la règle, mendiant du pain pour T amour de Dieu ; et saint François alla par une contrée, et frère Massée par une autre. Mais pour autant que saint François était homme trop déprisé et petit de corps, et pour ce était réputé un vil petit pauvre de qui ne le connaissait, ne ramassa sinon quelques bouchées et lambeaux de pain sec ; mais frère Massée, pour autant qu'il était grand et beau de corps, lui furent donnés bons morceaux et grands et en nombre, et du pain nouveau. Mendié qu'ils eurent, se recueillirent ensemble hors de la ville pour manger en un lieu où était une belle fontaine, et auprès y avait une belle pierre large ; sur laquelle chacun posa toutes les aumônes qu'il avait mendiées ; et voyant saint François que les morceaux de pain de frère Massée étaient davantage, et plus beaux et plus grands que les siens, fit grandissime allégresse, et dit ainsi : O frère Massée, nous ne sommes dignes de si grand trésor ; et répétant ces paroles plusieurs fois, répondit frère Massée : Père, comment se peut appeler trésor, où est telle pauvreté et manquement de ces choses qui font besoin ? ici n'y a nappe, ni couteau, ni tailloir, ni écuelles, ni maison, ni table, ni serviteurs, ni servantes. Dit saint François : Et c'est cela que je répute grand trésor, où n'y a chose aucune apprêtée par industrie humaine ; mais ce que voici est apprêté par la providence divine, comme se voit manifestement dans le pain mendié, dans la table de pierre si belle et dans la fontaine si claire ; et partant je veux que nous priions Dieu que le trésor de la sainte pauvreté si noble, lequel a pour serviteur Dieu, il nous fasse aimer de tout cœur. Et dites ces paroles, et faite oraison, et prise la réfection corporelle de ces morceaux de pain et de cette eau, se levèrent pour s'ache-

miner en France ; et venant à une église, dit saint François au compagnon : Entrons en cette église à prier. Et s'en alla saint François derrière T autel et se mit en oraison : et en cette oraison reçut de la divine Visitation si excessive ferveur, laquelle enflamma si fortement son âme à T amour de la sainte pauvreté, que tant par la couleur de la face et par la bouche grande ouverte, paraissait qu'il jetât flammes d'amour. Et venant ainsi embrasé au compagnon, lui dit : A, A, A, frère Massée, donne-moi toimême ; et ainsi dit trois fois ; et dans la tierce fois saint François leva avec le souffle frère Massée en Tair, et le jeta devant soi l'espace d'une grande lance ; de quoi ce frère Massée eut grandissime stupeur. Il raconta depuis aux compagnons que, en ce soulever et suspendre avec le souffle que lui fit saint François, il sentit telle douceur d'âme et consolation de l'Esprit Saint que jamais en sa vie n'en sentit telle. Et ce fait, dit saint François : Compagnon mien, allons à saint Pierre et à saint Paul, et prionsles qu'ils nous enseignent et aident à posséder le trésor démesuré de la très sainte pauvreté; pour autant qu'elle est trésor si très digne et si divin que nous ne sommes dignes de le posséder dans nos vases vilissimes ; comme ainsi soit qu'elle est cette vertu céleste pour laquelle toutes les choses terrestres et transitoires se foulent aux pieds, et pour laquelle tout embarras s'enlève devant l'âme, afin qu'elle se puisse librement conjoindre avec Dieu étemel. Elle est cette vertu qui fait l'âme encore posée en terre converser au ciel avec les Anges ; elle est celle qui accompagna le Christ dessus la croix, avec le Christ fut ensevelie, avec le Christ ressuscita, avec le Christ monta au ciel ; laquelle même en cette vie concède aux âmes qui d'elle s'énamourent facilité de voler au ciel ; pour ce que encore elle garde les armes de la vraie humilité et charité. Et partant prions les très saints apôtres du Christ, lesquels furent parfaits amateurs de cette perle évangélique, qu'ils nous mendient cette grâce de notre Seigneur Jésus Christ, que par

sa très sainte miséricorde nous concède de mériter d'être vrais amateurs, observateurs et humbles disciples de la très précieuse, très aimée et évangélique pauvreté. Et en ce parler arrivèrent à Rome et entrèrent dans T église de Saint Pierre; et saint François se mit en oraison en un recoin de T église, et frère Massée en l'autre; et demeurant longuement en oraison avec moult larmes et dévotion, apparurent à saint François les très saints apôtres Pierre et Paul avec une grande splendeur, et dirent : Pour autant que tu demandes et désires d'observer ce que le Christ et les saints apôtres observèrent ; le Seigneur Jésus Christ nous mande vers toi à t'annoncer que ton oraison est exaucée, et t'est concédé par Dieu, à toi et à tes suivants, très parfaitement le trésor de la très sainte pauvreté. Et encore de sa part te disons que quiconque à ton exemple suivra parfaitement ce désir, il est assuré de la béatitude de vie éternelle : et toi et tous tes suivants serez de Dieu bénis ; et dites ces paroles, disparurent, laissant saint François plein de consolation. Lequel se leva de l'oraison, et retourna à son compagnon, et lui demanda si Dieu lui avait révélé rien; et il répondit que non. Alors saint François lui dit comment les saints apôtres lui étaient apparus, et ce que lui avaient révélé. De quoi chacun plein de liesse, déterminèrent de retourner dans la vallée de Spolète, laissant d'aller en France. A la louange du Christ. Amen.

COMMENT SAINT FRANÇOIS DEMEURANT AVEC SES FRÈRES A PARLER DE DIEU, IL APPARUT AU MILIEU D'EUX.

ETANT saint François dans le commencement de l'Ordre recueilli avec ses compagnons à parler du Christ, en ferveur d'esprit il commanda à l'un d'eux qu'au nom de Dieu il ouvrît sa bouche, et parlât de Dieu selon que l'Esprit Saint lui inspirerait.

Accomplissant le frère le commandement et parlant de Dieu merveilleusement, saint François lui imposa silence, et commanda pareille chose à un autre frère. Obéissant icelui, et parlant de Dieu subtilement, saint François semblablement lui imposa silence, et commanda au troisième qu*il parlât de Dieu; lequel semblablement commença de parler si profondément des choses secrètes de Dieu, que certainement saint François connut que lui tout comme les deux autres parlait par T Esprit Saint ; et cela encore se démontra par exemple et par signe exprès : parce que, demeurant en ce parler, apparut le Christ béni au milieu d'eux sous les espèces et en forme d'un jouvenceau très beau ; et les bénissant, tous les remplit de telle grâce et douceur que tous furent ravis hors d'eux-mêmes, et gisaient comme morts, ne sentant rien de ce monde. Et puis revenant à eux-mêmes, leur dit saint François : Frères miens très chers, remerciez Dieu, lequel a voulu par les bouches des simples révéler les trésors de la divine sapience ; pour autant que Dieu est celui qui ouvre la bouche aux muets et fait parler très savamment les langues des simples. A sa louange. Amen.

COMMENT SAINTE CLAIRE MANGEA AVEC SAINT FRAN- ÇOIS ET AVEC LES FRÈRES SES COMPAGNONS A SAINTE MARIE DES ANGES.

AINT François, quand il demeurait à Assise, souventes fois visitait sainte Claire, lui donnant de saints enseignements. Et parce qu'elle avait grandissime désir de manger une fois avec lui, et de ce le priait maintes fois, il ne lui voulut jamais faire cette consolation. Dont voyant ses compagnons le désir de sainte Claire, dirent à saint François : Père, il nous paraît que cette rigidité ne soit point selon la charité divine, que tu n'exauces sœur Claire,

vierge si sainte et chérie de Dieu, en une si petite chose comme est de manger avec toi ; et spécialement considérant qu'ensuite de ta prédication elle abandonna les richesses et les pompes du monde. Et de vrai, si elle te demandait grâce plus grande que n'est celleci, encore la devrais-tu faire à ta plante spirituelle. Alors saint François répondit : Vous paraît-il que je la doive exaucer? Répondirent les compagnons : Père, oui, c'est chose digne que tu lui fasses cette grâce et consolation. Dit alors saint François : Puisqu'il paraît à vous, il me paraît aussi. Mais afin qu'elle soit plus consolée, je veux que ce manger se fasse à Sainte Marie des Anges ; pour autant qu'elle a été recluse à Saint Damien ; ainsi lui agréera de voir le couvent de Sainte Marie où elle fut tondue et faite épouse de Jésus Christ ; et là mangerons ensemble au nom de Dieu. Venant donc le jour ordonné à ce faire, sainte Claire sort du monastère avec une compagne, et accompagnée des compagnons de saint François vient à Sainte Marie des Anges; et après qu'eurent salué dévotement la Vierge Marie devant son ajutel, où elle avait été tondue et voilée, ainsi la menèrent visitant le couvent, jusques à tant qu'il fut heure de déjeuner. Et entre temps saint François fit apprêter la table sur la terre nue, tout comme avait accoutumé de faire. Et venue l'heure de déjeuner, se mettent à s'asseoir ensemble saint François et sainte Claire, et un des compagnons de saint François avec la compagne de sainte Claire, et puis tous les autres compagnons s'accommodèrent à table humblement. Et pour la première viande saint François commença de parler de Dieu si suavement, si hautement et si merveilleusement que, descendant sur eux l'abondance de la divine grâce, tous furent en Dieu ravis. Et demeurant ainsi ravis, avec les yeux et avec les mains levées au ciel, les hommes d'Assise et de Bettona, et ceux de la contrée d'alentour, voyaient que Sainte Marie des Anges et tout le couvent, et la forêt qui était alors à côté du couvent, ardaient fortement ; et paraissait que ce fût un

grand feu qui occupait Téglise et le couvent et la forêt ensemble. Pour laquelle chose les Assisiens avec grand hâte coururent là-bas pour éteindre le feu, croyant fermement que toutes choses ardissent. Mais arrivant au couvent, et ne trouvant rien qui fût ars, entrèrent dedans et trouvèrent saint François avec sainte Claire et avec toute leur compagnie ravis en Dieu par contemplation, et assis autour de cette humble table. Pourquoi ils comprirent certainement que ce avait été feu divin, et non matériel, lequel Dieu avait fait apparaître miraculeusement, pour démontrer et signifier le feu du divin amour duquel ardaient les âmes de ces saints frères et saintes nonnes ; d^où ils repartirent avec grande consolation dans leur cœur et avec sainte édification. Puis après grand espace, retournant en soi saint François, et sainte Claire ensemble avec les autres, et se sentant bien confortés de la nourriture spirituelle, peu se soucièrent de la nourriture corporelle. Et ainsi achevé ce béni déjeuner, sainte Claire bien accompagnée s'en retourna à Saint Damien. Pourquoi les sœurs, la voyant, eurent grande allégresse ; pour ce qu'elles craignaient que saint François ne Teût mandée à régir quelque autre monastère, comme il avait déjà mandé sœur Agnès, sa sainte sœur, pour abbesse à régir le monastère de Monticelli de Florence ; et saint François aucune fois avait dit à sainte Claire : Apprête-toi, si besoin était que je te mandasse en un couvent ; et elle, comme fille de sainte obéissance, avait répondu : Père, je suis toujours apprêtée à aller où que vous me mandiez. Et partant les sœurs moult se réjouirent, quand elles Teurent de retour :

et sainte Claire resta d'ores en avant moult consolée. A la louange du Christ.

Amen.

COMMENT SAINT FRANÇOIS REÇUT LE CONSEIL DE SAINTE CLAIRE ET DU SAINT FRÈRE SILVESTRE, QU'IL DUT EN PRÊCHANT CONVERTIR MOULT GENS; ET FIT LE TIERS ORDRE, ET PRÊCHA AUX OISEAUX, ET FIT DEMEURER COITES LES HIRONDELLES.

^HUMBLE serviteur du Christ saint François,

^ ^ P^^ ^^ temps après sa conversion, ayant jà moult

5SÏ compagnons réunis et reçus à T Ordre, entra en

p^ ET' ■w^'^^^S

g ^^^S gi*2.nd penser et en grande doutance de ce qu^il — — ** devait faire, ou bien de s'adonner seulement à prier, ou bien aucune fois à prêcher : et sur ce désirait beaucoup de savoir la volonté de Dieu. Et pour ce que la sainte humilité qui

était en lui ne le laissait présumer de soi, ni de ses oraisons, pensa de chercher la divine volonté avec les oraisons d'autrui. Dont il appela frère Massée, et lui dit ainsi : Va à sœur Claire et dis-lui de ma part qu'elle et aucunes des plus spirituelles compagnes dévotement prient Dieu que lui plaise me démontrer quel est le meilleur : que je m'adonne à prêcher, ou seulement à T oraison. Et puis va à frère Silvestre, et dis-lui même chose. Icelui avait été dans le siècle ce monsieur Silvestre lequel avait vu de la bouche de saint François issir une croix d'or, laquelle était longue jusques au ciel et large jusques aux extrémités du monde : et ce frère Silvestre était de telle dévotion et de telle sainteté, que ce qu'il demandait à Dieu, l'obtenait et était exaucé, et souventes fois parlait avec Dieu ; et partant saint François avait en lui grande dévotion. S'en alla frère Massée, et selon le commandement de saint François fit l'ambassade d'abord à sainte Claire et puis à frère Silvestre. Lequel, l'ayant reçue, immédiatement se jeta en oraison, et priant eut la divine réponse, et retourna à frère Massée, et dit ainsi : Dieu dit ceci, que tu dises à frère François : que Dieu ne l'a pas appelé en cet état seulement pour lui, mais afin qu'il fasse fruit des âmes, et que moult par lui soient sauvés. Ayant eu cette réponse, frère Massée retourna à sainte Claire pour savoir ce qu'elle avait obtenu de Dieu, et elle répondit qu'elle et les autres compagnes avaient eu de Dieu cette même réponse laquelle avait eue frère Silvestre. Avec cette réponse retourna frère Massée à saint François, et saint François le reçut avec grandissime charité, lui lavant les pieds et lui apprêtant le déjeuner ; et après manger saint François appela frère Massée dans le bois ; et là devant lui s'agenouilla et se tira le capuchon, mettant les bras en croix, et lui demanda : Que commande mon Seigneur Jésus Christ que je fasse ? Répondit frère Massée que tant à frère Silvestre qu'à sœur Claire avec sa sœur, le Christ avait répondu et révélé : que sa volonté est que tu ailles prêcher par le monde,

parce qu'il ne t'a pas élu que pour toi seul, mais encore pour le salut des autres» Et alors saint François, ouk'e cette réponse, et connue par elle la volonté de Jésus Christ, se leva sus avec grandissime ferveur et dit : Allons au nom de Dieu ; et prit pour compagnons frère Massée et frère Ange, hommes saints. Et allant avec impétuosité d'esprit, sans considérer route et sentier, arrivèrent à un castel qui se nomme Savurnian, et saint François se mit à prêcher, et commanda d'abord aux hirondelles, qui chantaient, qu'elles tinssent silence jusques à tant qu'il eût prêché ; et les hirondelles lui obéirent ; et là prêcha en telle ferveur que tous les hommes et les femmes de ce castel par dévotion lui voulaient aller derrière, et abandonner le castel ; mais saint François ne le souffrit, leur disant : N'ayez hâte et ne vous partez ; et j'ordonnerai ce que vous devez faire pour le salut de vos âmes : et alors pensa de faire le tiers Ordre, pour l'universel salut de tous. Et ainsi les laissant moult consolés et bien disposés à pénitence, se partit de là, et vint entre Cannaio et Bévagne. Et passant outre avec cette ferveur, leva les yeux, et vit quelques arbres au bord du chemin, dessus lesquels était une presque infinie multitude d'oiseaux ; de quoi saint François s'émerveilla, et dit aux compagnons : Vous m'attendrez çà dans le chemin, et j'irai prêcher à mes frères les oiseaux. Et entré dans le champ, commença de prêcher aux oiseaux qui étaient sur la terre ; et soudainement ceux qui étaient dessus les arbres s'en vinrent à lui, et ensemble tous et tous demeurèrent immobiles, durant que saint François acheva de prêcher : et puis encore ne se partaient, jusques à tant qu'il leur donna sa bénédiction. Et selon que raconta ensuite frère Massée à frère Jacques de Massa, allant saint François parmi eux et les touchant de sa robe, aucun pourtant ne se bougeait. La substance du prêche de saint François fut telle : Mes frères oiseaux, vous êtes moult tenus à Dieu votre Créateur, et toujours et en tout lieu le devez louer, pour autant qu'il vous a donné

liberté 'de voler en tout lieu, et encore vous a donné le vêtement double et triple ; ensuite parce qu'il réserva votre semence dans r arche de Noé, afin que votre espèce ne vînt à manquer au monde ; encore lui êtes-vous tenus pour l'élément de Tair qu'il vous a départi. Outre cela, vous ne semez pas et ne moissonnez ; et Dieu vous paît, et vous donne les fleuves et les fontaines pour votre boire ; vous donne les monts et les vallées pour votre refuge, et les hauts arbres pour faire vos nids ; et comme ainsi soit que vous ne savez filer ni coudre. Dieu vous vêt, vous et vos fils ; dont moult vous aime votre Créateur, puisqu'il vous donne tels bienfaits ; et partant gardez- vous, mes frères, du péché d'ingratitude, et toujours faites étude de louer Dieu* Leur disant saint François ces paroles, ces oiseaux tous et tous commencèrent d'ouvrir les becs, et allonger les cols, et ouvrir les ailes, et révérentement incliner les têtes Jusques à terre, et par leurs actes et leurs chants démontrer que les paroles du père saint leur donnaient grandissime plaisir ; et saint François avec eux ensemble se réjouissait, et se délectait, et s'émerveillait moult de telle multitude d'oiseaux et de leur très belle variété et de leur attention et familiarité ; pour laquelle chose il louait en eux dévotement le Créateur. Finalement achevée la prédication, saint François leur fit le signe de la croix, et leur donna licence de se partir ; et alors tous ces oiseaux en bande s'élevèrent dans l'air avec de merveilleux chants ; et puis, suivant la croix que leur avait faite saint François, se divisèrent en quatre parties ; et une partie vola vers l'Orient, et l'autre vers l'Occident, et l'autre vers le Midi, la quatrième vers l'Aquilon, et chaque bande s'en allait chantant de merveilleux chants ; en cela signifiant que comme par saint François gonfalonier de la croix du Christ il leur avait été prêché, et sur eux fait le signe de la croix, selon lequel ils s'étaient divisés entre les quatre parties du monde : ainsi la prédication de la croix du Christ renouvelée par saint François se devait par lui et par les

frères porter par tout le monde ; lesquels frères, à la manière des oiseaux, ne possédant aucune chose propre en ce monde, à la seule providence de Dieu remettent leur vie, A la louange du Christ. Amen.

Page 1