‹ Les petites ManchaballeChapitre 19 sur 21 · PROFANATION · texte numérisé non relu

PROFANATION

— Ah 1 monsieur Richai Richard I Vous êtes bien avec de l'Opéra, n'est-ce pas?

— Ha chère madame Ma deux directeurs pour le mon sent à un, l'autre est en voy

— Eh bien ! je vous en pr dith, mon aînée 1 I) est forte: d'une mise à pied.

— Diable ! Est-ce qu'elle

dans sa loge les règles de la pudeur? Ça m'étonnerait de la part du prince. Un homme si distingué!

— Mais non, monsieur Richard. Vous ne pensez qu'à cela! Judith a tout simplement voulu rendre service au marquis de Lassa, un des auteurs de la Revue toute faite qu'on vient de représenter au cercle de l'Esbrouffant. Vous savez qu'il a intercalé au troisième acte une parodie de la Maladetta avec les pas de Mauri et de Subra. C'est mademoiselle Alice Lavigne qui faisait la piquante Gitana, et c'est mademoiselle Yahne qui personnifiait la poétique Lilia.

— Parfaitement. Elles ont même été très drôles. Yahne aérienne et vaporeuse tapotait ses jupes et sautait comme un petit ange dont on aurait coupé les ailes; tandis que Lavigne, aguichante, roulant des yeux en boules de loto, comme si elle craignait toujours de renverser la cruche campée sur

profanation!... 277

sa tête, était inénarrable. Ah! ce que nous avons ri!...

— Eh bien, tous ces effets-là, c'est Judith qui les avait enseignés.

— Bah!

— On s'était d'abord adressé à M. Hansen, mais celui-ci, très digne, avait répondu qu'il ne voulait pas avoir l'air de ridiculiser les deux étoiles les plus aimées du corps de ballet. Mademoiselle Subra n'a déjà pas été si contente de tous les derniers potins milanais, et quant à mademoiselle Mauri, elle est furieuse après M. Madier de Montjau qui conduit si vite, si vite qu'elle en a « la bouche arrière ». Alors comme Judith, en sa qualité de sujet est la première cruche — elle connaît tous les pas de la Gitane, et tous ceux de Lilia, et le marquis de Lassa a pensé immédiatement à elle.

— Et alors, on a répété?

— Ah! je vous crois, monsieur Richard!

Il faut rendre justice à ces demoiselles, elles

ont été très consciencieuses. Jamais je n'aurais cru qu'au Palais-Royal, un théâtre qui passe cependant pour être folichon, les artistes fussent aussi consciencieuses. Aussitôt que la leçon des coryphées était finie, c'està-dire à onze heures, elles pénétraient au foyer de la danse, et moi je me mettais tranquillement à tricoter sur la banquette usée par les formes rebondies de madame Sanlaville.

— Ça devait être très drôle, ces leçons-là!

Vous auriez dû me prévenir, madame Manchaballe.

— Merci, vous auriez encore été raconter tout cela dans vos livres I II faut dire, d'ailleurs, que mademoiselle Yahne se tenait admirablement. Elle arrivait, pensive, un peu mélancolique, avec sa bouche qui es* quisse un sourire douloureux, un peu de côté... Il paraît que la pauvre petite a des peines de cœur... un bien-aimé qui est très loin, très loin, et qu'elle ne voit pas assez

ROFANÀTIONl... 279

souvent... Moi, ces choses-là, ça m'attendrit toujours. Et alors, elle commençait ses imitations de Subra, très gracieuse, mais un peu détachée des choses terrestres. Évidemment, son esprit était ailleurs, battus et les gargouillades, avec 1 de chat, marchaient à merveiil de polka, quand Lilia arrive da:

bleue, au milieu des salades-r très réussi. Vous rappelez-vous la la, tra la la, avec un gracù ment de croupe, comme ça, po la jupe...

— Je vous en supplie, madar, balle, ne polkez pas dans me D'abord, il n'y a pas la place ensuite il y a un académicien er vous me feriez donner congé.

— C'était pour mieux vous monsieur Richard. Donc, avec selle Yahne, ça marchait, et J très satisfaite ; mais avec madem

Lavigne, ah ! dieux du ciel ! Figurez-vous un clown faisant irruption dans un temple.

En voilà une qui n'a pas la notion du respect !

— En effet... la vénération n'a pas Pair d'être son fort.

— Le premier jour, ne s'est-elle pas avisée de dire à M. Pluque qu'il avait une bonne bille, en Espagnol ! il fallait voir la tête de M. Pluque qui considère ce rôle de roi des gitanes comme le couronnement de sa carrière artistique. Une bonne bille!

Et puis, tout le temps des réflexions cocasses. En voyant les peintures à fresque du foyer, vous savez, ces femmes nues qui se tordent aux quatre coins, elle disait : Tiens, je reconnais Léontine Massin ; tiens, ça c'est Groizette quand elle était petite, ma parole ! Et puis, elle mettait son mouchoir sur sa tête et imitait Taglioni, et tout cela avec des grimaces si drôles, que je ne pouvais plus tricoter. Je me roulais, et quant à

profanation!... 281

madame Yahne mère, assise à côté de moi, elle en était malade. Déjà, une fois, n'avait* elle pas eu idée de singer madame Deschamps-Jehin, la Dalila, avec un coussin sur le ventre, s'enflant les joues et chantant :

Mon cœur s'ouvre à ta voix comme s'ouvrent les fleuré Aux baisers de l'aurore

Pour le coup M. Golleuille, le régisseur du chant, s'est mis en furie. Son nœud de cravate avait tourné derrière son oreille droite, et il gesticulait :

» — Mademoiselle, c'est déjà énorme !

énorme!! qu'on vous ait permis de parodier cette grande danseuse qu'on appelle Rosita Mauri ; mais je vous défends de toucher à madame Deschamps- Jehin, une cantatrice, et de profaner la musique de Saint- Saêns.

» Il en avait plein la bouche de la mu-

282 LK8 PETITES MANCHABALLE

sique de Saint-Saëns. Or, savez-vous ce qu'elle lui a répondu, mademoiselle Lavigne?

— Je ne m'en doute pas, madame Manchaballe.

— Elle lui a ^dit, avec sa voix de gavroche-contralto : « Mon pauv' m'sieur Colleuille, vous agitez pas comme ça. Avec vos grands bras vous me rappelez Brunin dans la Mouche d'or.

— Et la danse?

— La danse n'allait pas mal; évidemment les pointes laissaient à désirer, mais le pas de là séduction, avec les deux poings campés sur la hanche provocante, était tordant.

Le marquis de Lassa suivait les progrès jour par jour, et s'estimait fort satisfait; mais pour perfectionner ses interprètes, il a demandé à M. Bertrand de les laisser venir à l'Opéra le vendredi, jour où d'habitude l'on donne Maladetta avec Samson.

» M. Bertrand a permis, et c'est de là que tous les malheurs sont arrivés. Mademoi-

profanation!... 283

selle Lavigne, forte de sa permission, venait voir Judith dans sa loge pendant qu'elle revêtait ses jupes blanches avec les bouffettes de soie floche qui simulent la neige. On causait, on bavardait avec le prince qui s'amusait beaucoup. Bref, mademoiselle Lavigne était à l'Opéra comme chez elle. Elle allait, venait, montait les escaliers, entrait saluer mademoiselle Torri ; on tirait la barbe de M. Lassalle, le grandprêtre, ma chère! Et tout le monde l'adorait, depuis les musiciens jusqu'aux machinistes, et M. Charles Bocher lui-même avouait qu'on ne s'était pas autant diverti à l'Opéra depuis 1834.

» Or, ce soir-là, on jouait la Valkyrie, une pièce que Judith et Rébecca aiment bien parce qu'il n'y a pas de divertissement et que l'on peut ainsi dîner tranquillement à Madrid ou aux Ambassadeurs.

De là leur engouement pour Wagner. Or, mademoiselle Alice Lavigne arrive sur la

Page 1