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L'EXAMEN DE DANSE

— Eh bien ! madame Manchaballe, il a eu lieu cet examen de la danse ?

— Oui, monsieur Richard, et j'en su, encore les sangs tout retournés. Ces 1 émotions-là, voyez-vous, ça ne me vaut rien/

— Et Rébecca passe-t-elle décidément su*.

jet? J'avais bien parlé à M. Bertrand/..

— J'ai de l'espoir, mais on ne saura rien avant vendredi. Le résultat sera affiché au

yj &yer de la danse après Salammbô. Oh! il

y aura du potin ce soir-là à Carthage, je

vous en réponds, et ce qu'il va falloir donner de coups de piston ! Ah ma mère!,..

— Eh bien ! contez-moi un peu les détails de la séance. Car vous assistiez à l'examen, n'est-ce pas, madame Manchaballe?

— Comment donc, mais c'est mon droit.

J'étais avec madame Camuzot dans la loge Greffulhç, et je vous assure que nous avions très grand air. Mais, avant tout, jurez-moi que vous garderez pour vous ce que je vais vous dire.

..•..*. — C'est entendu, madame Manchaballe, votisiaveÊ que je ne dis jamais rien.

.•"Eh bien, monsieur Richard, à dix

: .; .\ :*faeures$ le jury a fait son entrée. Très im- "p'ôsâirt : , le jury. Il y avait là mesdames Julia Subra, dite la Timbale-Milanaise; Désiré, Lobstein et Laus ; du côté des hommes : MM. Hansen, Pluque et Vasquez. Vous voyez cela d'ici. Pendant ce temps, M. Ber-

l'examen de danse 3

trand s'installait dans une baignoire avec Auguste Deloche, dit Campo-Gasso; Lapissida, dit Bouffe-la-Balle, et Georges Boyer, dit. . . ah I je ne me souviens plus.

— C'est dommage. J'aurais bien aimé savoir.

— Dame, je vieillis un peu. Enfin, la classe des petits garçons ouvre la marche, tous cagneux et mal mouchés, l'âge ingrat.

Ah ! c'est une justice à leur rendre, ils avaient l'ingratitude de cet âge, et M. Bertrand n'avait pas l'air de s'amuser du tout.

Ça ne lui dit rien, les petits garçons. Moi, pendant ce temps-là, je lorgnais la salle, et j'apercevais, dissimulé dans la pénombre, tous les protecteurs attitrés de ces demoiselles. Pas jolis, jolis, mais grand air. Le prince était emmitouflé dans sa pelisse, et tenait à la main une lorgnette qui ressemble à un petit canon. D'ailleurs, assez grincheux, parce qu'il y a huit jours que Rébecca ne lui accorde rien — pas ça ! pas

ça!... sous prétexte que c'est mauvais pour les pointes.

— Est-ce que vraiment, madame Manchaballe, c'est si mauvais pour les pointes?

— Ça casse les jambes, tout simplement.

Aussi, moi, quand je vois arriver l'époque des examens, ça serait un prince, un duc, un empereur, je les flanque à la porte, et je les remets à huitaine. Ce que j'en ai expulsé ainsi ! Ils font leur nez, ça m'est égal. Je connais mes devoirs de mère.

— Mais, sapristi! parlez-moi donc de l'examen !

— Eh bien! la classe des garçons venait de terminer son travail, quand tout à coup on entend un tumulte épouvantable dans la coulisse. C'était une bataille entre Poncet, Hanguel et Esnel; ces demoiselles échangeaient des gifles parce que l'une d'elles avait arraché la coiffure de l'autre et jeté sa natte par terre. Colleuille, le fidèle Colleuille s'est précipité, et avec les gestes de

l'examen de danse

marionnette détraquée dont il a le monopole, il a dit : « Mesdemoiselles, ces mœurslà seraient tout au plus bonnes à la cour de Behanzin ! » — Est-ce qu'il y a un Opéra au Dahomey ?

— Je ne sais pas, mais quand l'organisation sera complète, il est probable que ce sera une des premières choses auxquelles songera le gouverneur.

— Enfin, après cette scène de pugilat, l'examen reprend avec la classe des quadrilles, conduite par mademoiselle Théodore.

Pendant le défilé, M. Bertrand somnole doucement dans son fauteuil. Je ne sais pas si ses nuits sont bonnes...

— Il pourrait vous répondre, madame Manchaballe, que le sommeil est une opinion.

— C'est possible, monsieur Richard, mais il y a perdu une variation très difficile exécutée à ravir par mademoiselle Merode, charmante avec ses bandeaux à la vierge.

une glissade en dessous, avec un rrière... Je m'y connais. Ça c'était art, et il y a une opposition entre a à la vierge et le fouetté derrière. . .

irenez. . .

omprends parfaitement, deuxième quadrille, H. Bertrand out à fait, mais tout à coup il se 1 sursaut. Cela devient intéressant.

ida...

ffe-Ia-Balle?

Bouffe-la-Balle vient de lui pousser lui disant tout bas : les coryphées !

3up, voilà notre aimable directeur aent réveillé, et l'on voit s'avancer antes au grade de sujet; parmi nchabaile II, ou si vous aimez ébecca. Je comprimais les battemon cœur sous ma rotonde, quand ip un fou rire éclata dans la salle.

rphées étaient en train d'exécuter quand soudain une des danseuses,

l'examen de danse

dont les formes plus que plantureuses n'ont pas la réputation d'être absolument marmoréennes, — je ne vous dirai pas qui, mais son nom commence par un L.

— Je devine... continuez, madame Manchaballe.

— ...Donc, mademoiselle L... était outrageusement décolletée. Elle avait été chutée la veille à la répétition générale de l'examen, et elle voulait faire feu des quatre pieds.

Or, voilà que dans un élan occasionné par un entrechat six de volée, les deux prisonniers s'échappent du corsage, et au milieu d'un profond silence on entend la voix de basse-taille de M. Gailhard qui, assis dans la salle, disait très haut à sa voisine :

» — Tiens! tiens! Balochard et Flascardo qui passent aussi l'examen.

» Ce qu'on s'est tordu! Moi j'en étais malade. Pendant ce temps M. Bertrand tirait sa montre, songeant peut-être à quelque rendez-vous boulevard Pereire, et mademoi-

selle Rosi ta Mauri, morne, affaissée, sem-

blait penser beaucoup plus à la commission d'enquête qu'à l'examen. Laus aussi était un peu dans les nuages. Au fond tout le monde commençait à en avoir assez et à songer au déjeuner. Je vous explique cela pour que vous compreniez bien que Rébecca arrivait dans de mauvaises conditions, d'autant plus qu'elle a eu une discussion assez désagréable récemment avec M. Pluque.

— Diable!

— Oui, la semaine dernière, ces demoiselles avaient fait une quête auprès de « généreux abonnés * afin de fêter la Sainte- Catherine. Elles étaient un peu en retard, mais mieux vaut tard que jamais. Les coryphées ayant à leur tête Lecouvey et Carré avaient donc transformé leur loge en salle de festin — ah ma chère ! — et des pyramides de gâteaux, de petits fours, etc., se dressaient, en veux-tu en voilà, ponctuées de nombreuses bouteilles de Champagne sur

l'examen de danse

la grande table destinée à recevoir les costumes. Elles avaient invité M. Hansen et M. Pluque, dit le cent-garde, à honorer de leur présence cette petite fête de famille.

Ces messieurs s'étaient rendus à leur invitation; ils burent un verre de Champagne et M. Hansen esquissa un pas russe qu'il avait composé pour le tsar.

» Ça allait bien, lorsque Rébecca a l'idée d'offrir des langues de chat à M. Pluque, et voici celui-ci qui répond : « Des langues de chat? merci, mon enfant, j'aimerais mieux... » Non, jamais je ne pourrai vous répéter ce propos de haut goût. C'était peutêtre très pur comme cent-garde, mais pas du tout régisseur de l'Académie nationale de musique et de danse. Et Rébecca s'est regimbée, et ferme. Enfin, elle a exécuté admirablement ses développés et ses ballonnés, les ballonnés surtout, parce qu'elle a certainement plus de ballon que d'élévation. Le comité a félicité tout le monde :

•ET1TBS MANCHABALLR

listes, mères, etc., el M. Ber-

récipité comme une trombe

i minuit, nous saurons notre

el qu'il soit, nous avons déjà

prince :

îe est levée; la voie est libre;

avenir. »

J'étais encore retourné rue de Provence chez madame Manchaballe. — Ah çà! me direz-vous peut-être, vous y passez donc votre vie? Laissez-moi vous expliquer. La première fois, j'avais besoin d'un bracelet dans les prix doux; or, aujourd'hui, j'avais plutôt l'idée d'une bague — également dans les prix doux. Au fond, j'aime mieux vous l'avouer, cette bague n'était qu'un prétexte — je ne dis pas que je n'en avais pas trouvé l'emploi — Lazarine ayant malheureuse-

12 LE8 PETITES MANCIIABALLE

ment conservé pieusement dans sa mémoire deux vers jadis entendus au Théâtre- Lyrique :

Ne donne un baiser, ma mie, Que la bague au doigt.

Mais le véritable but de ma visite était d'avoir quelques aperçus sur la nomination de M. Eugène Bertrand, à l'Opéra. Par ses filles, Judith et Rébecca, madame Manchaballe était certainement en mesure d'être bien informée.

J'achetai, sans trop marchander, un petit saphir, à côté d'un petit rubis — le tout entouré de petites roses, monté sur un petit jonc, qui devait très bien aller au petit doigt de ma petite amie; puis, passant dans le fond de la boutique, derrière un paravent, je m'assis dans un fauteuil Louis XIII, et je posai brusquement la question :

— A propos, madame Manchaballe, et M. Bertrand? Vous connaissez M. Bertrand?

— Àhl monsieur Richard, si je le connais! C'est-à-dire que sa nomination m'a causé une joie, une joie ! Il faut vous dire que j'ai été dix ans ouvreuse aux Variétés pendant la grande époque.

— Qu'est-ce que vous appelez la grande époque?

— Lors de la Belle-Hélène, de Barbe-Bleue, des Brigands et des Charbonniers, ce chefd'œuvre du pauvre M. Costé. Dans ce tempslà, Judith et Rébecca n'étaient encore que petits rats, mais M. Costé était déjà très gentil pour Judith mon aînée. Il lui offrait des bonbons, des joujoux, des friandises.

Tenez, je me souviens qu'un soir il était venu dîner à la maison avec nous, sans cérémonie, et avait apporté en cachette une botte d'asperges, véritables primeurs. Bon, me dis-je, ça corsera le menu, et ça remplacera les pommes de terre. On sert les asperges, mais voilà Judith qui devient triste :

ii LES PETITES MANCHABALLE

» — Eh bien! dit M. Costé avec inquiétude, tu n'aimes donc pas les asperges?

» — Si, mais je m'étais préparée pour les pommes de terre .

— Certes, madame Manchaballe, ces souvenirs sont remplis d'intérêt... Mais parlezmoi de M. Bertrand.

— J'y arrive, monsieur Richard, j'y arrive, car c'est précisément à cause de M. Costé que j'ai connu le bon cœur de M. Bertrand. Vous vous rappelez cette fin foudroyante. La veille, M. Costé avait passé joyeusement la soirée aux Mirlitons; il y avait joué au piano son fameux air des petits lapins :

Vous prenez par bottes De belles carottes, Des petits oignons Et des champignons...

Il rentre chez lui à minuit, et à deux neures il était mort. Bien entendu, aussitôt la nouvelle connue, j'abandonne ma tasse de

café au lait , — d'ailleurs je sentais bien qu'elle ne passerait pas — et je me précipite rue Cambon, dans ce petit appartement où Ton avait été si heureux.

» J'entre dans la chambre encore ornée d'affiches, de dessins, des .charges de Dupuis et deJudic, et auprès du lit où était étendu le défunt, tout blanc avec ses favoris mousseux qui tranchaient sur l'oreiller, j'aperçois M. Bertrand agenouillé, et qui pleurait ! qui pleurait 1 . . j-

» Moi, quand j'ai vu cela, je me suis mise à sangloter aussi, et alors, M. Bertrand m'a tendu la main, lui, mon directeur ! comme une manière de dire que la douleur nous faisait quasiment égaux, vous comprenez.

Alors je me suis dit : Cet homme a du cœur, aussi il arrivera; Voyez-vous, monsieur Richard, pour les femmes, le cœur ça leur nuit — c'est ce que je me tue de répéter à Rébecca — mais pour les hommes, ça leur va très bien, et ça sert toujours tôt ou tard.

i PETITES MiNCHABALLE

du conseil, madame Manchalà-bas, à l'Opéra, la nomination xueillie ?

notre monde, admirablement, dit qu'au foyer, il n'y avait D'abord M. Bertrand est riche; e sa mère de tout un quartier — même la cité Bertrand, et il pat très rare de son vivant d'avoir on nom donné à une cité. Alors coryphées et les premiers sujets, [ui sont exposés aux inconvéimende, se sont dit qu'avec un lé, on serait certainement moins sévère pour toutes les questions vous demande un peu, mons aviez à vous la cité O'Monroy, cela vous ferait d'empocher une cinq francs, versée par Mancliasre?

îment c'est un point de vue.

is il y en a un autre. M. Ber-

trand est un homme d'intérieur, mais ça ne l'empêche pas de s'y connaître en femmes, et joliment allez ! Voyez toutes celles qui ont défilé chez lui : Judic, Théo, Alice Regnaud, Julia de Cléry, Berthe Legrand, Gabrielle Gauthier, Gilberte, Sorel, Solier, et dans la Revue actuelle voyez, avec Lender et Crouzet en tête, quel gracieux bataillon ! Jamais il n'a rencontré mes filles sans leur prédire un brillant avenir, et cela appuyé, pas sur des compliments banals, mais sur des phrases techniques de quelqu'un qui s'y connaît. Il parlait de la ligne, de la branche, de Y aplomb des membres, je ne sais quoi, et on sentait que c'était vrai, que ça y était absolument.

— Et la musique ?

— Ah ! monsieur, un homme qui a joué les grandes opérettes d'Offenbach, qui a eu comme chef d'orchestre M. Boulard, un gaillard autrement fort que Vianesi, celuilà a fait ses preuves. Jamais les chœurs de

,ES PETITES MANCHABALLE

Mit chanté comme ceux des Variémt à moi, sans vouloir comparer e M. Baron à celle de M. Lasréfère de beaucoup l'organe de n à celui de M. Escalaïs.

comme c'est vrai, ce que vous îadame Manchaballe, comme c'est

inez, monsieur Richard, je ne dis pourrait faire jouer Sigurd par aimond et Barrai, quoique... cuit certainement de l'argent; mais t monter la Grande-Duchesse avec is le rôle de Fritz, Berardi faisant 'aul, et Gresse adorable dans le um. Madame Chapuzot m'a d'ailné que c'était le projet du nouteur, et que c'est M. Colonne qui Grande-Duchesse en travesti, i ! moi j'aurais plutôt pensé à

plaisantez; mais quand on veut

innover, il ne faut pas craindre d'être original. D'ailleurs, entre nous, la musique, à l'Opéra, n'a qu'une importance très secondaire.

— Bah!

— Mais oui, monsieur Richard, regardez, la plupart des abonnés ne viennent que pour le ballet. Les soirs où l'on donne en môme temps Zaïre et le Rêve, il n'y a personne pour Zaïre, et pour le Rêve la salle est pleine. Demandez à M. Bocher. Or, vous comprenez qu'un homme n'a pas eu impunément dans ses mains pendant des années l'Eden, n'a pas monté Excelsior, Sieba, Messalina, la Cour d'Amour, etc., avec la Laûs, la Cornalba, la Zucchi, etc., etc., sans s'y connaître en pirouettes, en entrechats... et en fouettés-derrière. Rue Boudreau, déjà M. Bertrand avait des abonnés I le prince Troubetzkoï, le comte d'Arjuzon, le baron de Saint-Amand, etc. Jugez si tous ces connaisseurs vont rappliquer au foyer de l'O-

I PETITES HANCHABALLE

nous, il en a bien besoin, le péra, car les nouvelles couches e qu'il faut pour lancer nos jauvre Judith en sait quelque

ame metteur en scène?

monsieur , c'est merveilleux .

voit juste et a le don du bon

si, dernièrement, il vient au

it que Rébecca répétait son rôle n'allait pas, je dois le dire, avait fait un peu la fête la M. Pluque n'était pas content, plus. J'admets qu'on s'amuse,

squ'au mal aux cheveux. L'art Là-dessus, voilà M. Bertrand et qui dit à Rébecca :

iiih, mon enfant, il faut vous la peau de la bonne femme.

ait une maîtresse abandonnée.

upposez qu'il y ait quelqu'un

niez, que vous aimiez beaucoup,

d'une grande affection, et que ce quelqu'un vous quitte. A quoi songeriez- vous ?.. .

Rébecca réfléchit une seconde et répondit :

» — Je songerais à prendre un autre amant.

» — Eh bien ! a répondu en riant M. Bertrand, songez-y en dansant, ou dansez en y songeant.

* Et il est parti, et la répétition a bien marché, et M. PJuque a été très satisfait, et Rébecca, lâchée par le petit d'Authoire, a fait la connaissance du marquis de Quasi- Mazas. Tout cela à cause de l'observation si juste de M. Bertrand.

— Je vous remercie, madame Manchaballe. Rappelez-moi au bon souvenir de nos demoiselles, vos filles. J'irai les saluer le soir de Maladetta*

— Bonjour, madame Manchaballe, c'est encore moi. Voyez-vous, le diamant de la bague que vous m'avez vendue la semaine dernière est un peu jaune. Ma bien-aimée prétend que c'est un diamant du Cap ; bref, elle préférerait un rubis, un beau rubis.

— Je vais vous trouver ça, monsieur Richard.

— Et puis... je voulais vous parler aussi du Petit Faust. Car^ si je ne me trompe,

c'est à cette époque qu'a commencé le succès de votre fille Judith.

— Parfaitement. C'était à la dernière reprise avec Gobin dans le rôle de Valentin, et Léa d'Asco dans le rôle de Marguerite.

Léa d'Asco! Une aussi qui a su faire son chemin, en dépit de son goût pour les intérieurs mikado, de ses modes excentriques, et de ses voyages en ballon ! Aujourd'hui, elle est comtesse, pour de vrai, avec un beau nom à la suite du titre ; elle vit dans le Midi... et, le dimanche, elle donne le pain bénit dans sa paroisse. Ça avait toujours été mon rêve ! . . .

— Ne nous égarons pas, de grâce, madame Manchaballe, et parlez-moi de Judith.

— Ahl monsieur, c'est tout un roman, un roman qui ferait croire à la Providence.

Dans ce temps-là, mon aînée n'avait encore que seize ans et dansait dans le ballet de la Porte-Saint-Martin, sous les ordres de madame Mariquita. Au second acte du Petit

Faust, à la closerie du Vergiss-mein-nicht, elle figurait une des Marguerites qui viennent évoluer autour du docteur Faust, tandis que celui-ci répond avec un air ennuyé et blasé:

... Le jour, la nuit, toujours en fête, Mais tout ça fait mal à la tête Et ça ne fait pas le bonheur.

Le costume de Judith était très joli, une espèce de chapeau à créneaux, en velours vieux-rose, une robe moyen âge de peluche grise avec crevés vieux-rose, et des dessous vieux-rose très froufroutants, depuis le jupon tout ruche jusqu'au pantalon de foulard avec des entre-deux transparents laissant voir le bas rose quadrillé... Ces dessous étaient nécessaires, parce que, à un moment donné, pour séduire le docteur Faust et aussi le public, toutes les Marguerites avançaient en bataille devant le trou du souffleur en élevant la jambe à hauteur.., d'une ins*

titution. C'était un gros effet, et la jambe de

Judith avait eu tout spécialement une bonne presse.

» Or, voilà qu'à la cinquième représentation, mon aînée me dit : Maman, les chaussons que m'a donnés l'administration sont trop petits. J'en ai demandé d'autres au directeur qui, très rat, m'a envoyé dinguer, et moi je cours le risque de me blesser le pied et de perdre mon gagne-pain... Elle était très digne en me déclamant ça, mais, au fond, je savais bien que nous avions d'autres moyens d'existence, Dieu merci!

Bref, je réfléchis qu'il y a des cas où il ne faut pas lésiner, et j'achète une autre paire de chaussons, la pointure au-dessus.

» Le soir même, Judith ravie me disait avant d'entrer en scène : Ah ! maman, je suis enfin à mon aise* Tu vas voir comme je vais bien danser. Tu vas voir!*..

» J'étais enchantée de ces bonnes dispositions, d'autant plus que j'avais regardé par le trou du rideau et il y avait une salle

superbe. Au troisième rang des fauteuils d'orchestre, toute la haute finance. Il y avait là Fulgbourg, Ramonde, le baron Samuel, Tape-à-1'OEil, le comte Lagredan, etc.. Ce soir-là c'était exceptionnel. Faust avait déjà répété trois fois :

Non, tu n'es pas ma Marguerite ..

Et, après deux mesures de la fameuse valse, le bataillon des danseuses, bien alignées, avait commencé à lever la jambe.

Judith était au centre ; on voyait qu'elle ne souffrait plus des pieds, la chère enfant, car, le sourire extatique sur les lèvres, elle y allait en cadence, et aïe donc I et aïe donc ! avec une verve, un entrain... lorsque tout à coup j'entends dans la salle comme un tonnerre d'éclats de rire. C'était l'un des souliers de Judith qui, dans la chaleur de l'action, avait quitté le pied, avait sauté par-dessus la rampe, franchissant les musiciens de l'orchestre, et était venu tom-

ber juste sur le nez du comte Lagredan.

Et pendant que tout le monde se tordait, que Judith, déchaussée d'un pied, s'arrêtait un peu interdite, moi je songeais que je n'aurais dû prendre que la demi-pointure au-dessus. Quant au comte, il avait saisi le petit soulier de satin rose, le tournait, le reluquait, riant également d'un gros rire bonhomme qui lui secouait les épaules, et finissait par fourrer le projectile dans la poche de son frac, côté du cœur.

» Et comme Judith, grondée par madame Mariquita, avait envie de pleurer, je m'avançai et je lui dis :

» — Ne te désole pas, va, ma chérie, je crois que ça va très bien.

» En effet, pendant l'entr'acte, une ouvreuse arrive avec la carte du gros banquier :

LE COMTE LAGREDAN

Prie mademoiselle Judith Manchaballe de bien vouloir passer demain dans ses bureaux,

rue LaffUte, afin de se voir restttuer un objet qui lui appartient. »

Et nous y avons été le lendemain, rue Laffitte; quand je dis nous, c'est une façon de parler, car j'avais cru plus convenable, comme mère, de rester au magasin, mais j'avais surveillé les apprêts de l'entrevue.

Ah! monsieur Richard, j'aurais voulu que vous vissiez Judith avec son costume vigognecarmélite, son camail-abbé en dentelle noire, couvert d'une épaisse pluie de jais, et sa petite capote en guirlande lierre avec ailes d'ibis rose ! A peine de poudre de riz. Un soupçon d'Impérial- Russe sur la nuque à la racine des cheveux, et vogue la galère !

— Vous savez, madame Manchaballe, que vous êtes très extraordinaire.

— Non, je suis simplement une mère qui aime bien ses enfants. Malgré moi je pensais à ce conte....

— Le comte Lagredan ?

— Non, ce conte de Perrault où le prince vient rapporter le soulier de Cendrillon. Je sais bien que le banquier ne ressemble pas beaucoup au prince Charmant — il est trop rouge, trop gros, trop court et trop chauve — mais, à part cela, la situation est la même.

Il met genou en terre devant Judith, prend dans sa main le pied mignon de ma fille, et après l'avoir respectueusement baisé — comprenez-moi bien, monsieur Richard — il remet avec des délicatesses infinies le petit soulier de satin. Hein ! c'est gentil comme mise en scène?

— Et tout s'est passé comme ça, madame Manchaballe ?

— Ah! je ne pourrais pas vous dire, puisque j'étais restée dans mon magasin, seulement, au bout de deux heures, je vois revenir Judith un peu décoiffée, un peu chiffonnée, un peu rouge ; elle entre en tempête dans la boutique, flanque derrière elle la porte à briser les vitres, et me dit avec rage :

» — Ah ! bien, il est propre ton prince charmant! Après m'avoir... remis mon soulier — ce qui, par parenthèse, a pris près d'une heure — il m'a dit avec un effroyable sourire qui laissait voir ses dents longues, enchâssées dans du pain d'épice : « Mademoiselle, en vous en allant, je vous prierai de passer en bas, à la caisse. » Moi, je ne demande pas mon reste; je descends toute heureuse dans les bureaux, et une fois devant le guichet, j'entends par le tuyau acoustique le baron Lagredan qui disait :

» — Donnez dix louis à mademoiselle pour ses pauvres.

» Et le caissier, d'un air goguenard, m'a allongé dix louis, dix malheureux louis qu'il a rangé par pile de cinq avec un grand bruit sur la tablette de cuivre. Ah ! ça a été vite fait.

» Quand Judith a eu fini, j'ai été atterrée.

C'était un désastre... Mais heureusement que j'étais là pour réparer la situation. Je

32 LES PETITES MAMCHÂBALLE

lui ai dit : Ha fille, tu vas immédiatement restituer l'argent à ce malappris.

» — Mais, maman, c'est que nous avons à payer le terme après-demain.

» — Pas de réplique, et crois-en ma vieille expérience.

» Et nous avons renvoyé les louis, et c'est moi qui ai rédigé la lettre, un chef-d'œuvre, où débordait le mépris.

» Lagredan a été si étonné de voir qu'on lui rendait son argent — si étonné, que quinze jours après il installait Judith dans un petit hôtel de la rue Fortuny, avec chevaux, voitures, cuisinier, groom, etc., et lui ouvrait un compte au Crédit lyonnais.

Ah ! je puis dire que cette affaire-là a été bien menée. Maintenant, je sais bien que ça ne réussit pas toujours...

— Vous avez donc voulu la recommencer?

— Oui, monsieur Richard, avec ma cadette Rébecca. A la répétition générale du Mage, elle représente une des prêtresses de

la déesse Djahi. Alors, tandis que Torri se charge d'initier Rosita Mauri à l'amour, j'avais conseillé à ma fille d'envoyer, comme par hasard, sa sandale dorée à la tête du vieux marquis de Quasi-Mazas qui somnole toujours au second rang des fauteuils d'orchestre.

— Et alors?...

— Alors Rébecca a mal visé, sans doute, car la sandale est tombée parmi les musiciens, sur le crâne de M. Taffanel, qui a failli en avaler sa flûte. Et le marquis de Quasi-Mazas a continué son somme, et Rébecca a attrapé de M. Pluque cinq francs d'amende.

— Voyez-vous, monsieur Richard, ce qui réussit aux unes ne réussit pas toujours aux autres.

Se déchausser n'est rien... c'est tout au plus un petit commencement.

— Madame Manchaballe, voilà le jour de l'An qui s'approche; je compte sur vous pour me mettre de côté quelques bibelots de choix.

— Ça se trouve bien, monsieur Richard, d'autant plus que la Revue tire à sa fin; je ne vais plus être obligée de recevoir les petites du Conservatoire, et je pourrai, par conséquent, me consacrer davantage à mon magasin et à la surveillance de mes filles»

d» LES PETITES MANCH ABALLB

— Vous les surveillez encore! Il me semble, cependant, qu'elles sont d'âge à voler de leurs propres ailes — Judith et Rébecca surtout.

— Ah I vous croyez ça ; eh bien, dès que je ne suis plus là pour les aider de mes conseils et de mon expérience, elles ne font que des gaffes. Vous ne pouvez pas vous imaginer tout ce qui s'est passé, tandis que :> — : soirées prises aux Variétés.

î ne m'imagine pas. . . on ne peut iginer ces choses-là, mais j'aimevoir tout de même, n, pas plus tard que la semaine a première de Samson et Dalila, e Bossut, vous savez, la presiine à gauche du temple de qui entre avec une guirlande, e chœur chante :

rintemps, nous portons des fleura r le front des guerriers vainqueurs.. .

» Voici, dis-je, mademoiselle Bossut qui pousse le bras de mademoiselle Mante II, et qui lui dit : — Le grand-duc Wladimir est dans la salle. — Où ça ? — Dans l'avantscène de droite avec le duc de Mecklembourg, le duc et la duchesse de Leuchtenberg et le duc de Morny. Regarde-le; il est en train de lorgner Monchanin.

» Et, de fait, celle-ci venait d'entrer, élégante et aérienne, avec sa prestance noble et ses jambes de déesse — les plus jolies de F Opéra, sans conteste — apparaissant sous la tunique diaphane.

— Ah 1 madame Manchaballe, depuis Iso« Une, je n'ai jamais vu un costume plus..* troublant !

— N'est-ce pas, monsieur Richard, c'est

ce que j'ai dit à Rébecca. Il faut profiter de

ce costume-là; tu es comme nue; jamais tu

ne retrouveras une occasion semblable. Aussi

vous pensez si ma fille a été émue. Elle ne

pouvait pas voir le grand-duc, parce qu'elle

évoluait derrière Torri, qui masquait; elle a bien essayé de glisser son entrechat-six en avant, mjûs M. Pluque, le ceut-garde, en rrière un portant, lui a imraéfourré un jour d'amende, le premier acte terminé, on se .u foyer de la danse, et tout le it très agité, car on savait que le >rny allait amener le prince dans :s.

ment, M. Charles Bocher était en- ;s petites, qui lui demandaient de pétition au sujet de la question ons.

, encore votre histoire qui dévie, [anchaballe. Quelle question des

ment, vous ne savez pas? Juspremiers sujets recevaient une chaussons par soirée, et les sujets une paire par trois soi-

, ils les donnaient aux petites des

FAtJTE DE SURVEILLANCE 30

quadrilles, qui ne reçoivent qu'une paire par douze soirées. Or, l'administration a décidé que, désormais, pour avoir une paire de chaussons neufs, les danseuses seraient obligées de rendre les vieux, et on les fera user aux petits rats.

» — Mais nous ne pourrons pas les porter, s'écrient les pauvres rats, ils seront trop grands.

» — Vous mettrez du coton au bout, répond M. Hansen.

» Les petites étaient donc toutes à tourner autour du doyen du foyer de la danse, en criant : N'est-ce pas, monsieur Bocher, vous parlerez au ministre. Dans ce temps-là, il y avait encore des ministres.

» — Moi, je jure bien une chose, c'est que je ne rendrai pas mes vieux chaussons !

disait Judith.

» — Moi non plus, appuyait Rébecca.

Je les garde pour maman qui en fait des mules pour le magasin.

» Elle n'avait pas plutôt fini cette phrase dénotant son bon cœur, qu'elle voit apparaître, par le côté cour, un monsieur très comme il faut, avec les favoris châtains reliés à la moustache, une casquette toute galonnée d'or, et une tunique brodée au collet. 11 causait avec MM. Bertrand et

Georges Boyer.

» — Qui est-ce ? demanda-t-elle au comte de Palangridaine.

» — C'est le grand -duc, reprend ce dernier.

» — Allons donc ! Avec cette casquette !

» — Parfaitement. Il commande la marine dans son pays, c'est son costume de grandamiral. Ce soir, il s'est mis en uniforme parce que M. Carnot est dans l'avant-scène, et qui veut aller le saluer pendant les entr'actes. Vous comprenez, il faut entretenir les bonnes relations...

» Il disait tout cela sérieusement, et Rébecca, qui est très patriote — elle tient ça de son père — opinait de la tête en disant

avec émotion : « Je comprends ça, je comprends ça.»

» — Et, à votre place, continuait le comte de Palangridaine, je tâcherais de mériter ses bonnes grâces; avec ce costume-là, ça ne doit pas être difficile.

» — Mais que puis-je faire? demandait anxieusement ma cadette.

» — Eh bien... dansez- lui l'Hymne russe.

» Ma foi, Rébecca n'hésite pas ; elle avance vers le grand amiral à casquette galonnée, et tout en le dardant au fond des yeux, elle élève les deux bras en l'air et lui danse le petit pas de la Bacchanale, quand elle tourne autour de Monchanin avant l'écroulement du temple. Ma cadette était éclairée en arrière par une herse, si bien que les jambes se profilaient toutes roses sous la tunique lamée d'or, avec la cuisse découverte pour ainsi dire jusqu'au cousu; car vous savez que, pour ce costume de prêtresse philistine, M. Bianchini n'a pas laissé

42 LES PETITES WANCHABALLE

trois centimètres de tutu sur les hanches.

— Merci de ces détails, madame Mancha-

L ii-. -'est avec ces riens-là qu'on écrit

îc voilà le grand-amiral enthou- [ui lâche MM. Bertrand et Boyer, ipe plus que de Rébecca, tant et lie l'emmène dans sa loge en disant je à sa sœur Judith de ne pas veranger.

s'est-il passé dans cette loge, monhard ? Je l'ignore, et Rébecca sait lirait certaines confidences que je is décemment entendre, maisquand îut est venu apporter le service du n : « Leçon à huit heures, répétition ures de la Maladetta devant tes di- .') et un jour d'amende pour l'entrem avant du rang», i) n'a pas été qui est grave.

arte était fermée au verrou, et Fhaattendait philosophiquement dans

le corridor. Qu'e9t-ce que vous dites de ça?

— Moi, je ne dis rien, madame Manchaballe, mais j'ai mon idée.

— Moi aussi j'avais mon idée, aussi quand Rébecca m'a raconté cette aventure le lendemain, en me disant triomphante que, n'ayant pas Opéra le jeudi soir, elle dînerait avec le grand-duc au café de la Paix, j'ai compris qu'il était de mon devoir d'entrer en scène; et comme je n'ai affaire aux Variétés qu'à l'acte des théâtres, c'est-àdire sur le coup de onze heures, je me suis invitée moi aussi avec le prince. Rébecca ne m'attendait pas, mais je me suis imposée en lui disant : Laisse-moi faire ; je sais parler aux hauts personnages, ils ne m'épatent pas. De plus, j'ai l'habitude du commerce, et il vaut mieux que nous causions affaires tous les trois au dessert.

» — Comme tu voudras, maman, me dit

Rébecca, mais tu verras, il est très gentil.

» Là-dessus, je vois entrer un monsieur en

casquette galonnée d'or — ah ça, il ne la quittait donc jamais sa casquette ! — et le maître d'hôtel arrivant, lui donne une poignée de main et le tutoie en lui disant devant nous : « Bonjour Isidore ». Nous étions estomaquées, ferme I Le tutoiement encore pouvait aller, la poignée de main aussi, à la Hgueur, il parait que dans la famille tomanoff on a des mœurs très patriaravec le petit monde, mais ce prénom lore n'avait rien de russe.

— Pardon, dis-je, vous ne vous appelez Vladimir?

— Jamais de la vie.

— Vous n'êtes pas amiral russe ?

— Lui, s'écrie le maître d'hôtel en poufie rire, c'est l'inspecteur principal du

h! vous riez, monsieur Richard I Si vous z que ces histoires-là sont drôles pour mère, vous vous trompez. De plus, le j de Palangridaine a parlé, et Rébecca

ne peut plus mettre les pieds au foyer de la danse sans qu'on lui demande des nouvelles de son gazier ! Aussi, comme je vous le disais, il est bien temps que la Revue finisse et que je vienne reprendre mon poste d'observation derrière les portants qui représentent les palmiers de la Palestine. Voyezvous, une mère est une mère, et comme dit le proverbe : À chacun son métier. . .

— ... Et les vaches seront bien gardées.

Sans adieu, madame Manchaballe.

— Ahl madame Manchaballe, que je suis donc content de vous voir! Non, vous n'avez pas idée comme ça me fait plaisir de comtempler votre chapeau vert et votre figure réjouie ! Je vous croyais morte.

— Vous êtes gai, monsieur Richard. Et pourquoi me croyiez- vous morte?

— Dame, j'avais rencontré Rébecca en grand deuil, avec un chapeau alsacien par devant et arlequin par derrière, qui lui allait divinement bien ; tout le monde se retour-

nait, avenue de l'Opéra, tandis qu'elle marchait, aérienne, enveloppée dans son voile de crêpe ; alors, comme elle sortait, avec un air navré, de chez maître Cazin, notaire, j'avais pensé, j'avais craint...

— Vous aviez cru que mes filles venaient réaliser mon magasin de la rue de Provence?

Dieu merci, il n'est pas encore question de cette liquidation générale et madame Manchaballe a toujours* bon estomac, mais Rébecca n'en a pas moins éprouvé un gros chagrin. Elle a conservé sa mère, mais elle a perdu le baron Samuel.

— Ah oui, le gros banquier. J'ai lu cela dans les journaux. J'avais même peur que l'accident ne fût arrivé chez votre fille.

Dame, Attila est mort comme ça.

— Qui ça, Attila? Vous voulez dire Atala.

— Non, vous confondez avec le héros de Chateaubriand celui qui a inventé les filets grillés très épais.

— C'est que moi je me souvenais d'une chanson chantée par Libert :

C'est la petite Àtala Qui m'a mis dans c't état là !

Alors, je croyais que vous vouliez insinuer que Rébecca était pour quelque chose dans la mort du baron. Non, monsieur Richard, il est mort chez lui, honnêtement, dignement, d'une influenza, et pas du tout chez nous, sur notre canapé, d'une apoplexie après dîner... comme ça aurait pu parfaitement lui arriver trois jours plus tôt.

— Et alors Rébecca, reconnaissante, s'est mise à porter son deuil? Ça, c'est bien, c'est très bien ; cela prouve qu'elle a non seulement du cœur, mais ce sentiment des convenances qu'on ne trouve plus guère parmi les danseuses d'aujourd'hui.

— D'abord, c'est ce qui vous trompe. Je ne sais pas quel vent a soufflé sur le corps de ballet de l'Opéra, mais toutes ces demoi-

selles sont en grand deuil. Quand le soir, après la représentation, elles descendent l'escalier de gauche, on dirait un vol de papillons noirs. Il n'y a que Rébecca qui soit en rouge ponceau, comme protestation.

— Ahçà! madame Manchaballe, qu'est-ce que vous me chantez? Je vous répète que je l'ai encore rencontrée en grand deuil samedi avenue de l'Opéra.

— Oui, samedi, elle s'était mise en crêpe pour aller, chez maître Cazin, notaire, mais dès le dimanche, elle arborait le rouge ponceau, comme je vous le disais, pour protester contre la conduite du baron.

— Ah ! Il s'est mal conduit? J'aurais cry, au contraire, qu'il faisait très bien les choses .

— Il ne les faisait pas mal dans le présent. Parbleu. Vous pensez bien que sans ça, avec son gros ventre, son teint exémateux et sa calvitie, il n'aurait pas usé longtemps de ses gros pieds de parvenu nos

kL

lapis de Smyrne, mais pour l'avenir il s'est conduit comme le dernier des pignoufs.

— Bah ! Racontez-moi cela.

— Eh bien, quand le baron Samuel a fait la connaissance de Rébecca, c'était après le ballet la Tempête. Vous rappelez-vous comme Lecouvey était jolie, en perruque rousse, à la proue du navire ? Rébecca faisait une chauve-souris avec Invernizzi, Monnier, Torri. Elle avait des ailes de peluche brune, des collerettes en plume de hibou et sur la tête, un casque de chat-huant avec des yeux lumineux. C'était ravissant. Après l'entr'acte, le baron très excité se précipite au foyer et trouve ma fille qui causait sur une banquette avec le petit comte d'Arcole, un grand nom de l'empire, et le plus joli capitaine blond de toute l'armée française.

Il faut vous dire que Rébecca en était très toquée. Le capitaine était charmant, mais, comme aux fils de tous ceux qui ont marqué pendant la grande époque, il ne lui restait

LES PETITBS HANCBABALLE

l'chose. Les papas de l'empire ont al tout frïcassé. Ils étaient comme igues, généreux. Ah I les braves

n'est peut-être pas très agréable s descendants!

I ils bénéficient de la légende du ça ne les empêche pas d'être très bord, et de faire de beaux mariages 3ref, en dépit de sa simple solde subalterne, le capitaine d'Arcole ■é de ma cadette, même que je ne îs de lui faire des représentations ■d ; mais on m'envoyait promener.

troisième République, voyez-vous, Richard, le respect s'en va. Néan- Fépoque des termes il y avait du ous devions une somme énorme à . le coiffeur, et avec les amendes ique nous n'en menions pas large, it donc dire que le baron Samuel ien. Rébecca m'a demandé conseil.

Je n'ai pas hésité, je lui ai dit : — Évidemment le baron n'est pas joli, joli, mais prends-le, les yeux fermés, et fais-toi assurer ton avenir; quant aux petits capitaines à moustache blonde qui n'ont que la cape et l'épée,

Ça se retrouve, retrouve toujours.

Rébecca m'a répondu : — Je veux bien prendre le baron pour le sérieux, mais je voudrais bien garder le capitaine pour le cœur. — Fais comme tu voudras, mais c'est comme ça qu'on gâte les meilleures situations.

» Et en effet, ça n'a pas marché du tout.

Toutes les fois que le baron venait dans la loge de Rébecca il y trouvait le comte d'Arcole installé. Ma cadette avait fait les présentations d'usage. Mais la conversation ne marchait pas. Le capitaine n'aimait pas les juifs, et le baron détestait les militaires.

Bref, il y avait du froid, et si je n'avais

pas été là pour faire aller un peu la conversation, la situation n'eût pas été tenable. Quelques jours après, je vois arriver à mon magasin le baron Samuel. Bon, me dis-je, il vient acheter chez moi la bague des fiançailles. J'avais précisément un rubis merveilleux. Il prend Je rubis, l'examine, le mire au grand jour en connaisseur, puis tout à coup, pris d'un besoin subit d'épanchement, il me prend les deux mains et m'emmène causer derrière le paravent.

» — Madame Manchaballe, me dit-il avec émotion, j'irai droit au but. J'aime votre fille.

» — Vous venez me demander sa main ?

» — Pas... précisément. Seulement, voilà.

Bébecca, sur votre conseil, désire, paraît-il, que j'assure au préalable son avenir.

» — Il me semble que c'est très naturel !

» — Parfaitement. Mais donnant, donnant.

Je suis tout disposé à lui assurer cinq cent mille francs, après ma mort, par une donation en bonne et due forme chez maître

fcu

Cazin, mon notaire, si... Rébecca, de son côté, consent à flanquer le petit d'Arcole à la porte.

» J'ai répondu au baron Samuel que sa demande était fort juste — moi je suis toujours pour la justice — et j'ai catéchisé Rébecca qui a beaucoup pleuré, mais. . . qui a flanqué le petit d'Arcole à la porte. Le lendemain le baron apportait la donation de cinq cent mille . J'avais mandé pour plus de sûreté mon avoué Broutassard; le papier était parfaitement régulier, et nous partons tous le porter chez maître Cazin, le notaire des princes d'Orléans. Vous pensez si je pouvais avoir confiance! Et je me disais ravie : Voilà l'existence de ma cadette assurée. Quand le baron sera mort, ce qui ne tardera guère, fatigué comme il est et surtout comme il le sera, eh bien, Rébecca aura vingt »cinq mille livres de rente, ce qui constitue du pain avec pas mal de confitures.

— C'est donc pour cela que Rébecca se tenait si bien ?

LES PETITES MANCH ABALI.E

Oui, monsieur Richard, ou peut le ça a duré près de quatre ans, le baron isté beaucoup plus longtemps que nous ■jns calculé, et, pendant ces quatre ans, e moindre d'Arcole, pas la plus petite lance. Madame Bourrimel, l'habilleuse, i disait encore dernièrement : — C'est rable de voir une jeunesse se consacrer à un vieux dégoûtant. C'est admi- !... Pendant ce temps, le capitaine s'était i, très richement marié, et tout le était bien loin. Lorsque enfin, la ine dernière, le baron Samuel meurt, fait Rébecca? Elle écrit très dignement Hansen que, tout entière à sa douelle ne pourra pas danser son pas de uche dans Maladetta — ce qui lui fait er trois jours d'amende parce que le i n'était pas son parent — puis, elle : commander le merveilleux deuil que avez vu, un costume de soixante louis, ifln, samedi, elle se rend avenue de

l'Opéra, chez maître Cazin, pour loucher sa donation. Savez-vous ce qu'il lui a dit, le notaire des princes, savez-vous ce qu'il lui a dit?

— Je ne m'en doute pas, madame Manchaballe.

— 11 lui a dit : — C'est vrai, le baron Samuel est venu apporter en votre faveur une donation, le 3 juillet 1889, une donation de cinq cent mille francs « parfaitement régulière... », mais le 4 juillet 1889, il est venu la retirer.

— Ça, madame Manchaballe, c'est canaille.

— Hein, monsieur Richard, qu'est-ce que vous dites de ce lapin posthume I Et comprenez-vous maintenant pourquoi, au milieu des papillons noirs qui descendent l'escalier de l'Opéra, Rébecca a adopté le rouge ponceau ?

ik

MANCHABALLE A NAZARETH

A la Bodinière, pendant un entr'acte de

Paris-Printemps.

— Bonsoir, madame Manchaballe ; vous avez joué ce soir votre rôle de mère d'une façon merveilleuse. Tous mes compliments.

On ne saurait entrer mieux dans la peau du personnage.

— Merci, monsieur Richard, vos suffrages me vont au cœur. Voyez-vous, comme me le disait feu M. Manchaballe, moi j'ai ce ce qui s'appelle une nature.

60 LES PETITES MANCHABALLB

— Et M. Manchaballe en est mort !

— Monsieur Richard, vous avez parfois des plaisanteries d'un goût ! . . . Je veux dire une nature artistique. Ainsi, c'est dans le sang, toutes mes filles ont une nature artistique : Judith, Rébecca, même Caroline?

— Tiens, c'est vrai, vous me parlez toujours de l'Opéra, et jamais de Caroline.

Qu'est-ce qu'elle devient, Caroline ?

— Caroline, elle fait des bêtises.

— Ça, je m'en doute bien un peu, mais je vous serais très reconnaissant de préciser.

— Eh bien ! elle joue au Vaudeville, la troisième Nazaréenne à gauche, à côté de la Sainte Vierge.

— Et vous appelez ça faire des bêtises !

Jouer dans un drame sacré, dire les vers de Silvestre et de Morand, avec la musique de Gounod. Vous êtes sévère.

— Oui je suis sévère, on ne saurait être trop sévère avec ses filles, et si je n'avais

MANCHABALLE A NAZARETH 61

pas écouté le marquis de Palangridaine, tout cela ne serait pas arrivé. Il faut vous dire que le marquis a été élevé chez les Pères et qu'il a gardé des sentiments religieux. Aussi, quitte à avoir comme maîtresse une actrice, il aurait voulu au moins qu'elle eût des rôles honnêtes, sérieux, et qu'elle ne jouât pas une gourgandine décolletée jusqu'à l'indécence comme dans Flipote. Caroline avait beau dire : C'est mon nez qui veut ça. Avec un nez tourné en l'air comme le mien, les auteurs me confieront toujours des rôles de gourgandine, et quant au décolletage, dame, ils ont sans doute les mêmes raisons que vous pour trouver que ça fait bien. Et le marquis était navré. If me répétait :

» — Madame Manchaballe, j'aime bien votre fille, elle a des qualités, mais elle perdra son âme.

» Or, il y a quinze jours, voilà mon Palangridaine qui arrive radieux, rue de Provence :

'ET1TES MANCHÀBÀLLE

i content, je suis très content,

s'asseyant derrière le para-

e-boutique. Votre Bile a enfin

: d'elle. Elle va représenter

la troisième Nazaréenne I à

me disait pas grand'chose, la îréenne, à gauche 1 D'abord,

la première Nazaréenne? Il e M. Carré aurait pu mieux ancienne élève du Conserva-

qu'est-ce que c'était qu'une e n'aimais pastrop ce nom-là; mme qui dirait Saint-Lazare, is m'a expliqué : une Nazale femme de Nazareth, et on parce qu'il y en a trois et m les numéroter, mais ce îe à l'Opéra, il n'y a aucune

voilà qu'il me donne des déd'un drame sacré racontant

MANCHABALLE A NAZARETH G3

la naissance du Christ, avec la Passion, Judas, la Vierge, Ponce-Pilate et tous les

apôtres. M. Carré, c'est une justice à lui rendre, avait tout de suite pensé à Caroline pour Marie-Madeleine, à cause de son nez en trompette, mais comme me l'a expliqué le marquis, Marie-Madeleine c'est encore une pas grand'chose, une courtisane. Elle se repent, il est vrai, et donne ses bijoux — quel mauvais exemple ! — mais ce n'est pas encore ce qu'on peut appeler une femme correcte. Tandis que la troisième Nazaréenne est tout à fait bien. C'est elle qui vient en visite dans la maison de la Vierge, précisément le soir de l'annonciation angélique.

» Et le marquis de Palangridaine s'agitait sur mon fauteuil Voltaire, en s'exclamant :

» — Voyez-vous, madame Manchaballe, c'est un vrai plaisir par ces temps troublés de voir la religion qui revient et la grande voix du Christ succéder au cabotinage de M. Leplucheux et aux thèmes de made-

moiselle Flipote. Le Vaudeville où triomphèrent Monsieur Toupinel et Madame Mont- Qodin, redevient un temple où l'on entendra me parole. M. Carré est un malin. II istaté l'indiscutable mouvement qui îe les foules vers les chemins de igile, c'est l'œuvre du Saint-Père qui mplit... C'est beau, c'est très beau!...

[ était enthousiasmé, loi, j'étais ravie. J'ai dit à Caroline :

e moment, ma fille, de faire doubler însion mensuelle. Rien n'augmente ir comme l'enthousiasme religieux.

u, étant donné l'élat dans lequel j'ai oarquis, tu peux carrément lui demannt louis par mois. Le soir même elle tdait les cent louis, et elle les obtenait a main.

Pourquoi, haut la main, madame Mantle?

Te ne sais pas, monsieur Richard : on mme ça. Donc, Caroline avait sa pen-

MANCHABALLE A NAZARETH 65

sion doublée, et, après avoir répété pendant la journée les Drames sacrés, elle rentrait très recueillie rue Marbeuf. D'ailleurs, cela marchait bien. M. Eugène Morand était très content de Caroline. Il y avait toujours le nez, le fâcheux nez en trompette... Dame, on ne peut pas changer son nez ; mais comme les dessinateurs n'ont pas donné à leurs Nazaréennes le costume arabe, mais le costume Renaissance, cela paraît moins.

Elle avait une espèce de dalmatique tombant à larges plis, avec un petit casque en sequins dans les cheveux, et sur l'épaule elle devait porter une cruche, comme Judith et Rébecca pour le pas des amphores dans Maladetta. Vous voyez cela d'ici.

— Parfaitement; mais, de grâce, ne retournons pas à l'Opéra: restons au Vaudeville avec Caroline.

— Donc, tous les soirs, en se couchant, le marquis demandait des détails sur les répétitions du drame sacré. Et Caroline lui

LES PETITES If ANCH ABALLE

i|a U lout le sommeil de Fra-Angelico, de Noël avec la marche à l'étoile, 3nlre de Jésus et de Madeleine, l'enimphale le jour des Rameaux, Barle Calvaire, la Résurrection, que Et Caroline, la petite Caroline Man- ; contribuait pour sa part à la régé- 1 sociale, vivait au milieu de ce beau «renaît part à ces saintes légendes, it à côté de la sainte Vierge... Et le s se sentait rajeuni de vingt ans.

Caroline ne l'avait vu dans un état et c'en était même ennuyeux, parce % la fatigue des répétitions, ou aime ?? reposer la nuit. Il faut être juste, i pas, monsieur Richard?

: vous approuve, madame Mancha-

'ailleurs.je la consolais, en lui disant :

de la première, vois-tu, ma fille, tu leras deux cents louis par mois...

■a réclamer cela, tout chaud.juste en

■vr

MANCHABALLE A NAZARETH 67

rentrant, alors que le marquis aura encore dans l'œil des éblouissements d'apothéose..

Et allez donc ! — Tu crois que ça prendra, maman ? — Ça prendra très bien ; est-ce qu'on refuse cent louis à une Nazaréenne qui est en relation avec la Vierge, avec la mère d'un Dieu?

— Tout cela n'était pas trop mal raisonné.

— Ah bien oui ! Vous allez voir, monsieur Richard. Donc, jeudi soir, la répétition générale a lieu devant une salle merveilleuse.

On aurait dit que le Père Didon allait prêcher. Le marquis avait d'abord pris un fauteuil au balcon, mais il était descendu à l'entracte parce que mademoiselle Silly lui donnait des distractions. Vous savez, mademoiselle Silly a des yeux en boule de loto... C'est gênant pour se recueillir.

» Donc, la cloche se mit à tinter et le rideau se levant, montre la campagne de Nazareth. Un jardin planté de figuiers, avec une terrasse par-dessus laquelle on aperçoit

LES PETITES MANCHABÀLÏ.t!

ampagne noyée de brumes. Et voilà mes

aréennes qui s'avancent avec leur cruche

l'épaule, mesdemoiselles Avril, Sorel et

aline. Certainement mesdemoiselles Avril

Sorel sont de jolies filles, mais Caroline

a je ne sais quoi de chaste et de péné-

it... Avec cela un certain port de bras

p tenir la cruche sur l'épaule droite. Le

t de bras, ça a toujours été le triomphe

Manchaballe. Alors, Caroline a dit avec

oix mélodieuse :

C'est ici, n'est-ce pas la terrasse fleurie

Du logis où demeure eo Nazareth, Marie

Femme du charpentier Joseph ; il semble

A les voir demeurer aussi chastes ensemble

Que leur ame à tous deux ait la candeur des lis- .

pendant ce temps-là on entendait une iique douce, douce, un chant d'abord istinct qui allait s'élargissant dans la nuit bante ; et la Vierge est apparue, madeselle Thomsen, et Caroline lui a dit restueusement :

En ee Jour qne le ciel soit avec toi, Marie.

MANCHABALLE A NAZARETH 60

Et la Vierge a répondu avec beaucoup d'aménité :

femmes, en ce jour que le ciel vous sourie.

C'était gentil. Alors, le marquis de Palangridaine s'est mis à sangloter sous l'œil étonné et rêveur de mademoiselle Silly. Jamais il n'avait éprouvé une émotion aussi intense.

— Et alors, madame Manchaballe?...

— Et alors, lorsque le soir, en rentrant rue Marbeuf, Caroline a voulu aborder la question des deux cents louis, le marquis s'est agenouillé devant elle, et lui a dit que jamais il ne consentirait désormais à avoir des rapports intimes avec une femme qui avait été saluée par la Vierge, que ça lui semblerait un blasphème d'aborder avec elle des questions d'argent, et que désormais il voulait, lui aussi, avoir avec elle la « candeur des lis».

HANCHABALLE

il est parti, laissant ma . Non, voyons, monsieur rapporte à vous, est-ce 1 sacré drame?

— Ah! monsieur Richard, comme je suis donc contente de vous trouver! Si vous saviez toutes les péripéties qui arrivent à

Judith ! Il faut absolument que vous alliez voir M. Bertrand.

— Voyons, reprenez vos esprits, madame Manchaballe. Asseyez-vous. Posez votre sac.

Soufflez un peu, soufflez encore. Voulez, vous un petit verre de chartreuse ?

— Plus tard, mais il faut d'abord que je vous raconte les incidents. Ça me soulagera encore plus que la chartreuse»

• Allez-y, ma digne amie.

T?u Hen ! tout cela nous est arrivé à ■ou de Glodomir.

du de Clodomir ! ! 1 Clodomir Lèvent.

10m... mais ça ne me dit pas...

aent, vous ne connaissez pas Glooiffeur en chef de l'Opéra, depuis :ngt ans! Au second étage, près r de l'administration, il y a un , une espèce de boite aux lettres elle les danseuses jettent leurs le soir en s'en allant; on appelle

de Clodomir, et le surlendemain, ■uvent leurs perruques refrisées loge. Comprenez-vous?

j'y suis; eh bien, que s'est-il : le trou de Clodomir ?

monsieur Richard, un drame, le drame. Il faut vous dire que •il, pour le ballet de la Maladelta, é que toutes les salades-mixtes

fussent les cheveux épars sur le dos, sans bijoux, sans étoile, sans rien ; la petite Cleo a voulu conserver ses bandeaux cacheoreille, mais M. Gailhard n'a rien voulu entendre. Alors Judith a fait venir Clodomir et lui a dit : Je désirerais une perruque extraordinaire, avec une crinière crespelée qui me descende au moins jusqu'aux reins, mais je ne voudrais aucune postiche par devant.

» Clodomir a répondu : Mademoiselle, c'est bien simple : j'ondulerai d'abord vos cheveux au waver en larges vagues, je prendrai la moitié des cheveux, je ferai un tour en dedans et je nouerai les deux mèches en laissant retomber les pointes. Surtout que les bouclettes forment bien comme les copeaux des tire-bouchons et non comme des boudins, si j'ose m'exprimer ainsi. Puis je prendrai les deux mèches de chaque côté des tempes, je les réunirai sur le sommet, en laissant à part une toute petite moche

qui frise au milieu de la masse et qui me

servira de point d'appui, et dans ce point

***«™™« î" fierai ma perruque, sans tendre

, en les laissant flous. Vous

sera superbe.

lit, je ne sais si vous avez reith le soir de la première, mais noire a fait un effet merveilles autres salades-mixtes sem- ■ pleuré pour leur queue, et dès faisait ses menées, la crinière ont.

ladame Manchaballe, on aurait aron d'onduleuses ténèbres.

us voulez. Clodomir était très mtant plus qu'il lui faudrait perruques à ce prix-là pour se ez-vous où l'on en est arrivé ort des économies? Pour l'opéra , comme tous les Grecs sont fez, on lui a recommandé de ter de cheveux sous la calotte et

de confectionner toutes les perruques grecques avec une tonsure afin d'économiser les cheveux. Qu'est-ce que vous dites de ça ?

— Je dis que vous allez encore vous égarer. Ne parlons pas de Deidamie; restons avec Judith à la Maladetta, si vous voulez bien.

— Eh bien, vendredi, après le ballet, Judith remonte dans sa loge, après avoir un peu causé avec le prince, et trouve Chignon II qui sortait, ayant déjà fini de se déshabiller. Vous savez que Chignon II ne se démaquille jamais, et c'est même bien désagréable d'être obligée de faire loge commune avec cette horrible fille. Heureusement son engagement n'est pas renouvelé, et elle part en avril, si bien qu'à ce moment Judith aura sa loge à elle. Jusque-là il faut patienter* mais ce n'est pas très gênant, parce que Chignon n'est presque plus d'aucun divertissement* Le prince met d'ailleurs beaucoup de tact» Il regarde par le petit judas, et

Tt) LES PETITES H A NCR A BALLE

lorsque mademoiselle Chignon est là, il n'entre pas... mais il est contrarié. Je lui dis: Eh bien! quoi, vous retrouverez Judith Et H me répond : Ça n'est pas chose, madame Manchaballe. Il in quart d'heure après, ça n'est me chose. Tous les Russes sont

le trou de Clodomir?

idez donc. Dieu que vous êtes ne, Judith redescend avec moi, et

dans le corridor, nous glissons ution la belle perruque dans le )domir pour qu'il refasse les on-

Hier au soir lundi, Judith arrive es, — elle n'est pas du 1 dans la ieil, — et comme on jouait la Fat, elle avait tout le temps de s'ha-

cherche sa perruque, et qu'est-ce uve : une méchante petite queue x tout I J'ai vu bien des petites is ma vie, mais celle-là dépassait

la mesquinerie permise. Évidemment, Clodomir avait dû faire erreur. Elle le fait demander. Personne. Que faire?

» — Jamais je ne mettrai une horreur comme ça sur la tête ! dit-elle à l'habilleuse, madame Verdant.

» — Mademoiselle a bien cherché?

» — Mais oui.

» — Partout, partout?

» Judith est prise d'un soupçon. Elle jette une simple matinée sur ses épaules et elle descend au foyer de la danse. Et là, monsieur Richard, qu'est-ce qu'elle aperçoit?

Chignon II qui causait avec le général Bourgachard. Chignon II, le chef orné d'une superbe perruque noire dans laquelle elle avait campé un croissant en diamants — vous savez, de ces diamants qui ont l'air Cathelin, comme on dit.

» — Où avez- vous pris cette perruque?

s'écrie Judith.

» — Mais... dans ma loge, dit Chignon

78 LES PETITES HANCHABALLE

très troublée... Peut-être Clodimir s'est-il

trompé?

» — Voleuse! s'écrie ma cadette exaspérée, pris ma queue ! Tenez, voilà tue de rat!

à la tête de Chignon sa petite l'autre main, elle lui arrache vous jugez quel rassemblelartier, Massa, Cahen d'Anvers, nt-Amand, tous ces messieurs y compris le général auquel le chignon paraissait causer r. Tout à fait l'image de la

mes! mesdemoiselles! je vous lait d'intervenir le régisseur

•ape un coup de poing dans iansen est un peu blessé, et uer dans la bagarre. Heureu- 'luque est arrivé, avec ses fa- >n pince-nez et son costume de

chef de gitanes. Il est très fort, M. Pluque. Il a reçu un soufflet, deux griffes sur le nez, trois coups de pied, mais il est parvenu à séparer les combattantes auxquelles, pour changer, il a administré trois jours d'amende.

» N'empêche qu'un quart d'heure après, Judith redescendait triomphante avec sa belle perruque, plus belle que celle de Désiré, de Lobstein et de Sandrini. Force restait à la loi.

— Eh bien, alors, vous devez être satisfaite, madame Manchaballe?

— Vous allez voir. Ce matin, il y avait un raccord. Il faut vous dire que non seulement on a supprimé le dernier tableau où Ladam-Cadual pétrifié était remplacé, je ne sais trop pourquoi, par un bonhomme en pain d'épice, mais encore la fée des neiges, Mauri, veut être la seule à danser le pas des amphores avec sa cruche sur la tête.

Vous pensez si mesdames Violât, Chabot,

LES PETITES NANCHABALLE

et Régnier II sont satisfaites, elles qui pété ce pas des cruches depuis neuf

De plus, comme Mauri est petite, eut que toutes les autres soient , à.

; pour paraître plus grande. Enfin, ■la devait être décidé au raccord; n aînée arrive à l'Opéra à onze heures, ■incheuse, parce que le prince avait

se levant que • vraiment, ce n'était i métier, qu'on n'avait le temps dis ire », et autres inconvenances que je x pas vous répéter par pudeur; elle

da."° sa loge, et qu'est-ce qu'elle y ? tue dévastation ! Tentures arraït pendant par loques, tapis enlevé, lécrochée. Il restait juste les deux pehaises rouges allouées par l'adminis- >. Chignon II s'était vengée en emt avant l'heure tout ce qui était à )n ne pouvait plus rester dans une semblable, idith bondit chez M. Bertrand et le

trouve en train de calculer avec Campo- Gasso combien devait lui coûter la représentation de dimanche prochain. Huit mille francs, même avec le maximum.

» — Monsieur le directeur, venez constater, je vous en prie, dans quel état est la loge que j'occupe avec mademoiselle Chignon II !

Elle a tout enlevé, tout saccagé. Je veux bien la faire arranger à mon compte, mais vous comprenez que cette horrible fille fera exprès de m'abîmer mes tentures et mes meubles. Alors, donnez-moi une loge pour moi toute seule jusqu'en avril.

— Eh bien I madame Manchaballe, qu'a répondu M. Bertrand?

— Il a dit : Comment donc, mademoiselle, mais votre réclamation est très juste. D'un autre côté, mademoiselle Chignon était dans son droit strict en emportant ses tentures. Enfin, elle a raison d'une part; mais vous n'avez certainement pas tort de l'autre.

» — Enfin, aurai-je ma loge?

» — Mademoiselle, je prends bonne note, vous entendez, bonne note de votre de-

is, H. Bertrand, et puissez aussi, je viens vous ir — pas au théâtre, pas lculc avec Gampo-Gasso Qche — ■ non, mais chez levard Pereire. Au beemmener M. Dupuis, ttendrirait, ça lui ferait

ïause du trou de Clo-

La scène représente la loge de Rébecca Manchaballe • pendant le second acte de Salammbô.

— Toc, toc!

— Entrez. Tiens, c'est vous, monsieur Richard ! Faut-il que la salle soit assez terne pour que vous préfériez venir causer avec votre vieille amie. Asseyez-vous donc près de la cheminée, et chauffez-vous.

— Madame Manchaballe, évidemment ma visite est un peu intéressée. J'ai entendu parler d'une grève de tutus. Ces demoiselles du corps de ballet seraient sur le point de

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faire une pétition à cause des amendes; alors j'ai naturellement pensé à venir me renseigner aux sources pures. . .

— Ah ! vous tombez bien, monsieur Richard ; tenez, regardez sur la glace tous ces petits papiers collés autour du cadre.

— Ce sont des invitations ?

— Ce sont les amendes infligées à Rébecca Manchaballe II, en octobre, par M. Pluque, le farouche M. Pluque, régisseur de la scène. Pendant toutes les représentations, avec sa stature d'ancien cent-garde, il se tient debout, la moustache grise hérissée, derrière un portant, comme un gros chat en colère.

Il a son calepin à la main et il prend des notes. Une telle a ri pendant un mouvement d'ensemble, une autre a oublié tel bijou carthaginois sur ses épaules, une autre a esquivé son fouetté-derrière...

— En voilà une qui a eu raison !

— Alors, quand on rentre dans sa loge, on trouve l'avertisseur qui vous apporte avec

le bulletin de répétition un petit papier semblable à ceux-ci. Lisez plutôt :

Mademoiselle ManchabaUe IL

Trois jours d'amende pour avoir haussé les épaules à une observation de M. Hansen, et lui avoir répondu : En scène vous-même.

5 octobre 1892.

Pour la Direction,

Le régisseur de la scène,

PLUQUE.

— Je vois que mademoiselle Rébecca cultive agréablement le calembour.

— Merci ! des calembours à vingt-quatre francs pièce, je m'en passerais volontiers, car il faut vous dire que comme petit sujet nous touchons deux cent quarante francs par mois, soit huit francs par jour ; alors trois jours d'amende représentent vingtquatrè francs, tout rond. Si vous voulez additionner les jours d'amende infligés tout

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autour de la glace depuis le i" octobre, tous en trouverez au moins pour quatre mes; quatre cents à payer d'une lx cent quarante à toucher de l'autre, monsieur Richard, calculez nos . Sans compter que pour ce prix-là sons un métier de chien.

i possible !

is si. Vous autres, gens du monde, s faites comme ça des idées sur la danseuses. Tenez, aujourd'hui, nous leçon de neuf heures du matin à ures et demie. Une demi-heure euner, juste le temps de croquer ilette au café de la Paix; et puis la répétition a repris jusqu'à ires et demie. A six heures, il a ir essayer des costumes, et à huit dus trouver dans notre loge pour la ation de Salammbô. Et tout cela t francs par jour. Et les mineurs aux se plaignent! Je vous demande

pardon de m'épancher ainsi dans votre sein, monsieur Richard...

— Épanchez-vous, épanchez-vous, madame Manchaballe. D'abord, vous m'attendrissez prodigieusement; et puis c'est avec ces documents-là qu'on écrit l'histoire.

— Ce n'est vraiment pas notre faute si M. Pluque est comme un crin depuis la nomination de M. Hansen comme régisseur de la danse. Depuis vingt-sept ans à l'Opéra comme régisseur de la scène, il avait cru succéder à M, Mérante et cumuler les deux emplois. Entre temps, il avait fait représenter à l'Éden un ballet, Djemmah, qui a eu trois représentations. C'était à se tordre. Tout cela l'a rendu grincheux. Vous vous rappelez dans le Rêve, avec son parapluie et sa perruque blanche — il jouait un maire japonais — eh bien, il était navré, parce que les abonnés préféraient lorgner Lecouvey.

— Vous m'étonnez.

— C'est comme je vous le dis. On ne âe

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doute pas de la fatuité des anciens centgardes.

— Mais quel est ce dernier papier ?

r; "" '""-' d'amende pour avoir envoyé une ant-scène de seconde, côté cour.

14 octobre 1892.

Le régisseur de la scène,

PLUQUE.

t l'histoire de la flèche. C'est

îemment, à la dernière repré-

ïylvia.

moi cela, madame Mancha

i, c'était le 14, la veille du n'ignorez pas que le baron est froid depuis certaine mésavous avez contée dans votre 'étions pas très en fonds, et il ■ un grand coup. Dans le pas

des abeilles, vous savez, quand ces dames enlacent les sauvages avec des guirlandes de verdure, Rébecca avait remarqué que l'avantscène de seconde, côté cour — celle qui est située juste au-dessus de la loge de M. Carnot — était très bien garnie. Il y avait là le prince Orloff, le duc de Morny, le comte de Panvilliers, MM. Abbattucci, Abeille, le général Bourgachard, le marquis d' Angleneuve ; bref, une jolie chambrée. Ah çà I où donc étiez-vous ce soir-là, monsieur Richard?

— J'étais à la première de Maître d* Armes.

— Ah! je me disais aussi... Alors, à sa seconde entrée, Rébecca revient en Diane.

Elle a une tunique bleue qui laisse sortir l'épaule, et qui est retroussée très haut sur la cuisse droite, une peau de tigre en travers, un arc, des flèches, et dans les cheveux le croissant de Diane. Ce qu'elle est désirable comme ça, ma fille, vous ne pouvez vous, en faire idée.

— Mais si, madame Manchaballe, rassu-

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rez-vous, je me fais très bien idée, et je ne

suis pas le seul.

Suivez-moi bien. Rébecca arrive mpagnes, exécute son entrechati perfection, et, en glissant son îé, doit lancer une flèche sur la .'Amour qui s'élève côté cour au arbres et des lauriers-roses. Alors, viser la statue, ce qui ne pouvait jporter du tout, puisque c'était un carton, insensible par conséquent les relevées sur la cuisse droite, dans l'avanfr-scène le plastron du Vngleneuve, qui paraissait,lui, très ;; paf I elle lui a envoyé sa flèche sur. Vous pensez si ça a fait un îs la baignoire du club, on se le comte Bertrand de Valon avait eins de larmes, tellement il riait, marquis d'Angleneuve? Voilà qui ant.

îarbleu, il était enchanté. Il avait

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