VÎT
ramassé la flèche et la serrait amoureusement contre son frac avec des yeux blancs et une mimique vive et animée, et Rébecca souriait, avec une moue de confusion comme si elle n'avait pas fait exprès; elle avait plissé ses lèvres, en petit pointu, et c'était joli, joli I... ce petit pointu. Il aurait attendri un tigre... mais il n'a pas attendri M. Pluque.
— Au fait, qu'est-ce qu'il disait, M. Pluque?
— Il fulminait . Il criait : Voyez- vous la malheureuse ! Si ça avait été un soir de gala, et si elle avait atteint un peu plus bas, elle pouvait éborgner M. Carnot. Quel malheur pour la France ! Un président borgne ! . . .
— Bah ! ça n'a pas nui à la popularité de Gambetta.
— M. Pluque ne songeait pas à Gambetta.
Quand le rideau a été baissé, il a dit d'un ton sec à ma fille : — Mademoiselle Manchaballe II, il ne faudrait pas confondre le livret de Sylvia avec celui de VŒU
92 LES PETITES MAHCHABALLE
Crevé, ni la musique d'Hervé avec celle de Delibes. Vous entendrez parler de moi... Et dix minutes après, l'avertisseur a apporté le billet des cinq jours d'amende.
— Ci, deux louis de plus à payer.
— Parfaitement. Au fond, ça m'a été égal, parce que le marquis d'Angleneuve a invité, le soir même, Rébecca à souper, et nos deux louis ont été bien placés, je vous
-me du lendemain a été payé à
ir: l'ongle. On sait faire hon-
igagements.
iut est bien qui finit bien.
tout, ça commence au courte dernière combinaison ne M. Pluque, heureusement! Il moins vrai que cette amende rancs a mis le feu aux poudres, ictits sujets veulent se rendre bureau de M. Bertrand pour tion.
— Oh! c'est un malin, M. Bertrand. Dernièrement mesdames Lobstein, Sandrini et Van-Goethen ont été réclamer, chacune voulant avoir à leur tour le pas dans Faust. Il leur a dit à toutes les trois : — Ma petite chatte, votre réclamation était très juste..., et Lobstein a conservé le pas quand même.
Je ne sais pas ce que tout cela deviendra, à moins que le gouvernement n'intervienne...
Mais le principal, c'était l'intervention du marquis d'Angleneuve... Voici la fin du 2.
Judith va remonter faire son changement, je suis obligée de vous renvoyer, à mon grand regret. Le prince est si jaloux. Bonsoir, monsieur Richard.
— Tous mes compliments, madame Maivchaballe. Vous êtes bien la maman que j'avais rêvée.
— Eh bien, madame Manchabatle, ça marche le ballet de la Maladetta?
— Oui, monsieur Richard, et nous espérons bien passer la semaine prochaine.
— Et Judith et Rébecca sont-elles bien partagées ?
— Ça dépend. Rébecca fait une gitane.
M. Gailhard a dit que le costume espagnol conviendrait à son type. Elle porte une jupe rouge et jaune avec figaro de velours,
9G LES PETITES MANCH AHALLE
et elle a la gloire de marcher derrière
M. Pluque, roi des gitanes. En sa qualité
c'est lui qui ramasse les sous des
. vous savez, l'habitude de distri-
jrfaitement. Et Judith?
dith, c'est une salade-mixte.
l'est-ce que c'est que ça, madame
balle? Une salade-mixte 1 1 1
;st étonnant comme votre éducation
îégligée, monsieur Richard I Une
nixte, c'est comme qui dirait un
glace qui sort de terre et se dresse
;iel.
h... stalagmite! Bon, Judith est
ite. Le costume est joli?
tvissant. Jupe de tulle blanc avec
hes blanches, cuirasse en soie rose
>aulettes en perles, et sur la tête,
s cheveux épars et tombant dans le
and le prince a assisté l'autre jour
r age chez Bianchini, il était dans un
état l 3e lui ai dit : — exaltation est flatteuse p mais indécente pour une partie.
— Bravo ! Et les pas, € jolis pas?
— Oui, au palais de !
Rosita Mauri. On a pris t< la scène jusqu'au foyer c immense. Le décor est r des effets de lumière éle une grotte, avec des stal dont.
— Pardon; alors, si ça stalactites.
— Stalactite vous-mên brouillez avec tous vos J'aimais bien mieux dire moins ça avait un sens. 1 descente sur ses point* jusqu'à l'avant-scène des < vous dis que ça. C'est
98 LES PETIT* S MANCHABALLE
exécute ses entrechats sept de volée et ses gargouillades ; seulement, il a fallu couper une arabesque.
— Pourquoi cela?
— Parce que la grosse Chignon tombait toujours. C'était devenu comme un sort.
Elle disait à M. Hansen : < Vous savez, je
rai à ce pas-là. » Et arabesque, paf 1 la tout de son long, au .rades qui se gondoiré dite la Benzine.
;c sa grosse voix, a
Chignon est sûre de mière, il vaut encore je. > Et on a coupé
M. Vidal s'arrachait ansen criait, et que
tàtions m'ont l'air
hard, si vous voyiez
AYANT « HALADETTA » 99
ça. Mes filles m'en reviennent complètement ahuries; et Judith, au lieu d'être aimable pour le prince, passe son temps dans son lit à mimer avec ses mains et, pardessus la couverture, les pas qu'elle a à faire. — « Donc déjà, ma chère, a dit le prince, qui n'y comprenait rien, vous avez l'air du Kangourou boxeur. »
» — Eh bien, je vous défie de vous caler debout comme lui! a répondu Judith, vexée.
» Je ne sais pas ce qu'elle voulait dire, mais le prince n'a pas accepté le défi.
— Je le comprends; mais à propos de prince, parlez-moi donc de Sattak-Auveau.
— Oh, la Timbale commence à se consoler de son abandon. Elle sera charmante en Lelia, bien qu'on lui ait beaucoup diminué son rôle, mais au dernier tableau, elle a une ascension sur la montagne, où elle va se jeter aux pieds de Ladent-Cadudal, pétrifié au sommet par la fée des neiges, qui produira un gros effet. D'abord
•tfitft
100 LES PETITES MANCBABALLE
vous savez, loutes ces histoires de prêts d'argent sur les immeubles, simples potins.
Il v avait déià des malins qui faisaient des ue les deux cent cinquante irêtés étaient une mauvaise % delta, comme on dit en Essrbie, je ne sais plus au juste, t qu'elle n'a rien prêté du coupé bleu donné par Bouicore, c'était à l'heure, lieu de toutes ces histoires, trand?
calme, M. Bertrand, il est qui conserve une apparence milieu de toutes ces discusregarde, pensif, les deux îs sur son ventre rondelet, e qu'au fond, il songe aux loque où l'on était si heureux ïne du boulevard Montmartre José Dupuis se chargeait de point, depuis Judic ou Gra-
nier jusqu'au dernier choriste. Dans ce temps-là, Caroline figurait dans la Belle Hélène. L'autre jour, M. Bertrand est passé près de moi tandis que je travaillais derrière un portant; il m'a reconnue et il m'a serré les mains en me disant : « Vous rappelez-vous, madame Manchaballe, vous rappelez-vous Caroline en hétaïre grecque, — un rôle qui convient si bien à sa nature.
Ah I c'était le bon temps !... »
» Je me suis sentie tout attendrie, et j'ai eu les larmes aux yeux. C'est vrai que le rôle était dans la nature de Caroline, et il nous a porté bonheur.
— Je vous en prie, madame Manchaballe, ne me parlez pas de Caroline ni de ses bonheurs, aujourd'hui. Vous avez tant de filles qu'on s'y perd. Nous sommes à l'Opéra, restons à la Maladetta avec Rébecca la gitane et Judith la stalagmite.
— Eh bien, précisément, c'est à propos de ma salade... de ma stalagmite qu'il a
failli y avoir un drame à la répétition générale de jeudi soir.
— A la bonne heure! Contez-moi le drame.
— Il faut vous dire qu'au premier acte, la scène représente la vallée d'Ouïel, au pied de la Maladetta. Il y a là des petits paysans pyrénéens, avec le béret blanc genre Don Carlos, un costume de velours bleu et noir, un manteau rouge d'un bel effet, et à la main un fouet. A droite, la maison couverte de glycine, et au fond, tout en haut dans un médaillon, le sommet du glacier, sur lequel il tombe une pluie de petits papiers, pour simuler la neige. Vous
idame Manchaballe,
u commerce. Le jour ie, tous les paysans s ce mouvement, la ■aquer sa culotte de
velours, si bien que M. Pluque a vu la lune à un mètre. Mais il ne s'agit pas de la lune ; c'est le soleil qui se couche. Tout le glacier devient rose, et il doit y avoir à ce moment, grâce à la lumière électrique, une traînée de lumière bleuâtre s'étendant sur la montagne, dans le crépuscule du jour. Jeudi soir, le moment psychologique arrive, on attend. Rien. La traînée ne se produit pas.
M. Gailhard se lève à l'avant-scène, le toupet tout hérissé, et crie :
» — La traînée ? la traînée ?
» — Hein? demande M. Pluque surgissant derrière un bloc de glace.
» — Je vous réclame la traînée.
» — Eh bien, la voici ! riposte nerveusement le régisseur de la danse qui n'avait rien entendu.
» Et il montre, qui, je vous le demande, ma fille Rébecca qui venait d'apparaître sur la montagne. M. Gailhard rugit :
» — Je vous demande une traînée, et vous
104 LES PETITES M ANCH A El ALLE
me servez Manchaballe II! Sacrebleu, Manîs une traînée, la salle. Rébecca fond en ver, au foyer, le baron )n l'a traitée de traînée, lus jouer et qu'il faut e baron résilie son enganille francs de dédit ou e.
ste qu'il n'a pas envie de t ancien cent-garde, mais is envie de donner vingt lirection. Les voilà bien, is les mêmes. Heureusee plus j'ai arrangé les 1 tableau, j'ai été causer il m'a expliqué l'erreur, xaînée... de lumière, pas a même ajouté avec un
: est trop bien éclairée
ine traînée.
AYANT « M ALADETTA » 105
— C'est du dernier galant, madame Manchaballe.
— N'est-ce pas, monsieur Richard. Surtout n'allez pas raconter tout cela avant la première. Ne déflorons pas I comme disent les petits rats aux abonnés.
Nous étions en train de deviser plus ou moins spirituellement au Grand-Six de la Maison-d'Or — ce que nous étions éteints ce soir-là I — lorsque Caroline fit une entrée bruyante. Il y eut une exclamation de surprise tout autour de la table, car on n'avait pas vu la belle enfant dep mois. Et jolie, et élégante dans sa de dentelle blanche sur dessous n large volant de Valenciennes faisait sur une haute guirlande de chrysai
HANCBABALLE
roses; une gerbe de diamants dans tes cheveux, el une rivière de diamants en sautoir
- oui, nous dit-elle, c'est moi.
Marseille. Que de péripéties, ; de péripéties !
tman avec le frère du roi de
ent. Le roman a tourné au :onnaissez tous, au moins de L-aimé Tokko-Rico. Vous savez Siam, n'ayant pas d'enfant, il irésomptif du souverain plus une vingtaine d'années; aussi Paris avec le plus grand soin; ins à Saint-Cyr, un an à Sauièrement il faisait son stage uerre. Tous les Parisiens con- Ueurs, cet officier au visage :ux fendus en amande, qui ne élégance tout orientale le fficiers d'artillerie, orné seule-
ment de la plaque du grand éléphant blanc.
Je l'avais rencontré à une soirée, chez Bob. On y faisait ce soir-là des projections et le salon était ploDgé dans une obscurité propice. Le jeune Tokko-Rico me plut beaucoup avec son air ingénu, sa bonne figure toute neuve. Et puis, un exotique, ça me changeait un peu de vous autres — tous les mêmes, mes pauvres amis !
. » Bref,je fus coquette, et immédiatement, lui qui, depuis son arrivée à Paris, n'avait jamais eu de maltresse, devint éperdument épris de moi. Tous les jours son ordonnance faisait la navette entre l'avenue de Latour- Maubourg, domicile du prince, et mon appartement de la rue Marignan, m'apportant des lettres, des fleurs, des bijoux. Enfin, après avoir résisté juste le temps de le mettre à point, je me décidai à m'humaniser.
» Ah! mes enfants, ce fut une nuit insensée. A Bangkok, capitale du royaume de
110 LES PETITES HASCHABALLB
Siam, on n'aime pas du tout comme à Paris. Et un respect et des attentions. Il n'entrait chez moi qu'après m'avoir fait deman- AaT ~ ,a """Tiission par la femme de chambre. tait sa prière à Bouddha, et je le i curieux, si étrange dans sa checrêpe de Chine rose, brodée de la ■ovale.
ent quelques mois de paradis. Le it une si jolie façon de me dire :
atos kimas. (Je t'aime.) Dans son prince fit quelques dettes, pour , du vin de Champagne; entre îme il faut bien songer à l'avetais fait signer un billet de cent ■,s :
i juillet prochain, je payerai à lie Manchaballe, ou à son ordre, de cent mille francs, valeur spèces. »
l'abord pensé à mettre en marmais» réflexion faite» en espèces
m'avait paru plus convenable. Malheureusement, les créanciers commencèrent à s'agiter, et la chose arriva aux oreilles de la légation. Ce fut toute une affaire. Il y avait là deux conseillers, deux vieux bonzes extraordinaires, qui se mirent à pousser les hauts cris : Le prince ne travaillait pas, le prince perdait son temps et sa jeunesse avec une actrice. Il s'endettait; s'il ne promettait pas de rompre, par ordre du roi on le réembarquait immédiatement pour Bangkok.
Tenez, voici la lettre touchante qu'il m'écrivait en rentrant ce soir-là. Je l'ai toujours sur moi.
« Ma chère petite femme, » En revenant de chez toi, je pleure à cause de notre affreuse découverte, même à la légation. Je ne sais pas comment que je expliquerai pour répondre aux questions de mon attaché ce soir. Mon attaché est allé à la légation; alors le chargé d'affaires lui a
112 LES PETITES MANCHABALLB
dit qu'il y a un monsieur qui est venu de sant que j'ai acheté les n autre monsieur pour Marché, trente mille Dubois qui y est allé ie montrer la facture, i te parler. Je ne commettais la confiance en pas pour Forgent.
que tu m'as trompé, daigné répondre. Je mon cœur ne quittera ine.
TOKKO-RICO. »
; grave, et je pensai qu'il t réaliser les billets. Je pavement à la légation n certain Kuku-Orsada s dans ce pays-là! — le bien extraordinaire ses yeux de magot et
sa robe de chambre brodée de dragons en délire.
» Je m'étais faite très belle; un petit camail en soie brochée, garni de velours noir; jupe en drap mastic et capote en violettes de Parme posées sur une passe de velours noir.
J'exhibe mes billets et les donne à lire au Kuku-Orsada. Et pendant qu'il lisait, je me rapprochais, le grisant de mon Impérialllusse, — le magot roulait des yeux fous, — déjà ma tête câline allait s'appuyer sur la robe de chambre, et je me voyais déjà compter les cent mille francs — lorsque tout à coup, par un revirement brusque, il a tapé sur un gong, et m'a fait reconduire jusqu'à ma voiture par un géant jaunâtre qui n'avait pas l'air commode. Le lendemain, j'étais appelée chez M. Lozé. Je lui mis simplement sous les yeux la lettre suivante que je m'étais fait donner. Il faut songer à tout.
114 LES PETITES BANCBABALLE
« Ma chère Caro, > Je sais que je vous laisse par moment avec la peine de l'argent, mais vous vous souviendrez que l'année dernière, au mois de novembre, je vous ai envoyé pour cent mille francs de billets signés de moi, et que je vous dois, ayant été assez bonne pour me prêter de l'argent avec lequel nous avons vécu ensemble. Je ne doute pas qu'en présentant ce billet à mon attaché, on vous le paiera, malgré l'échéance n'est pas arrivée. Je n'ai rien à vous reprocher, car c'est moi qui de plein gré que j'ai fait toute bêtise pour
u " ; " lujourd'hui les fournisseurs ne
. pas heureux, et l'on payera que si je vous quitte. Entre t vous, je ne dois pas hésiter, mon pays, à mon roi, à tout egardant mes agissements, ier baiser sur votre petite main.
> Prince tokko-rico. »
» Le préfet de police fut charmant, je me hâte de le reconnaître, et me fit promettre de ne plus voir le prince moyennant une somme de cinq cent mille francs qui me serait payée par la légation. Cela valait bien ça.
» Je me retire sur cette bonne parole, mais Kuku-Orsada à cette proposition pousse les hauts cris. Cinq cent mille francs? Que dirait le roi ! Mieux valait encore dépenser cet argent-là à faire partir le prince pour un beau voyage, pendant lequel il oublierait la pauvre Caroline. On demande un congé de deux mois au général de Dionne, commandant l'École de guerre, et Ton embarque mon prince pour Marseille, route de Nice, flanqué de Tatsny, rattaché naval, et Koyama, l'attaché de terre. J'apprends que ces deux austères Siamois font par dévouement patriotique une noce à tout casser avec mon pauvre Tokko-Rico. On le grise, on le fait souper, on le pousse dans les bras d'Éva
Bartens, le prix de beauté, mais lui m'écrivait des lettres désolées.
» Je n'hésite pas, je pars également pour Marseille, avec un acolyte de l'agence Trimême, je parcours à son ringues. Je finis par dénià l'Alcazar. Je lui glisse une heure après, il était
nuit d'ivresse, pendant lasigna l'engagement sui-
i de mes ancêtres, au nom Ichnou et de Siva, je prolité à Caroline Manchaballe, ion retour, de la prendre ne, et de la faire asseoir au îôtés sur le trône de Siam.
rince tokko-rico. »
ion, au moins inattendue, lamation et des fous rires
parmi nous, mais Caroline continua, très sérieuse ;
— Riez, riez, mes bons amis. Le lendemain, terrifiés par mon arrivée, les deux attachés embarquaient mon prince pour Oran. J'allai jusqu'à l'extrémité de la jetée sur la Cannebière, et tant que le vapeur fut en vue, nous agitâmes nos mouchoirs. Depuis, je sais qu'on promène le prince à Alger, à Constantine, on lui fait voir des aimées, des odalisques nues exécutant la danse du ventre. Tout cela ne vaut pas les caresses de Caro.
» Et, dans quinze jours, lé congé donné par le général de Dionne sera expiré, et sous peine de perdre tout le bénéfice de son stage il faudra que Tokko rentre à l'Ecole de guerre. Et il me reviendra plus féru d'amour que jamais...
— Et alors? demandons-nous très intéressés.
— Alors, mes amis, que voulez-vous? Je
118 LES PET1TBS HANCHÀBALLE
ne sais pas si je serai jamais reine de Siam, bien qu'après tout ce ne serait pas la première fois qu'un roi aurait épousé une bergère, surtout une bergère Watteau comme moi. Et, en tout cas, si Paris valait bien une messe, il me semble que mou renoncement au trône vaudra bien la forte somme.
Nous élevâmes nos verres avec enthon-
■ A la santé de Caroline 1", reine de
RAPAPILLOTAGE
— Madame Manchaballe, ' pendant que Samson est occupé à tourner sa meule, racontez-moi donc ce que vous savez du rapapillotage royal. Est-ce que, vraiment, la Timbale est lâchée par le comte Sattak- Au veau ?
— Absolument, monsieur Richard, le comte se remet avec sa femme, c'est une chose décidée, et nous ne verrons plus au foyer de la danse ce beau brun que le marquis de Pontades avait dénomm
LES PETITES MAHC1
Staquouère. Il était toujours très poli pour Judith et pour Rébecca, mais il ne quittait pas la Timbale. Il venait la chercher après le ballet, il se promenait avec elle au Bois, dans les voitures données par Bouàin-d'Or, c'était très gentil, très touchant, — et même, par autorisation spéciale de M. Lapissida, dit Bouffe-la-Balle, il avait obtenu d'assister aux répétitions du ballet ta Maladetta. C'est de là que tous les malheurs sont arrivés.
— Ah ! mais c'est très intéressant; donnez-moi des détails.
i des péripéties ont les soldats pour deux. On iir avait insisté -Auveau se désa femme ; et, ; derniers, mais rapprochement lilhard. Pauvre
RAPAPILLOTAGE 121
— Voyons, voyons, madame Manchaballe, ne vous attendrissez pas !
— Que voulez-vous, monsieur Richard, ça me fait toujours quelque chose quand je vois un prince lâcher une danseuse, surtout pour retourner avec sa femme légitime.
Jugez quel déplorable exemple I Hier, c'était le comte qui quittait la Timbale; demain, le baron peut me laisser Rébecca pour compte...
— Mais sapristi, arrivons donc au fait!
Donc, le comte venait tous les jours aux répétitions du ballet?
— Oui, il s'installait dans la baignoire du Jockey ; alors il prenait sa lorgnette et savez-vous ce qu'il voyait?
— Je ne m'en doute pas.
— Il voyait la Timbale, représentant Lilia, une jeune paysanne des Pyrénées, abandonnée par le beau Caoùdal, l'homme de la montagne — M. Ladan — qui lui préfère la Fée des neiges — mademoiselle
"'■'.' i UWW^i
Mauri. Il faut vous dire que Gaoûdal avait juré fidélité à Lilia sur la croix rustique, absolument comme le comte Sattak-Àuveau,
RAPAPILLOTÀGE 123
amphore... même une amphore cassée. »
— Ah ! il est là, M. Gailhard?
— Je vous crois. Et il s'empoigne avec Hansen, il faut voir, absolument comme Barrai dans le ballet du Nouveau-Théâtre.
C'est trop vite, c'est trop lent ! La musique de Vidal demande à être scandée. M. Vidal, lui, ne dit rien ; il ne voit que par les yeux de son ami Gailhard, et celui-ci s'agite avec son cor, un cor qu'il a rapporté de Bozos même, un petit village au pied de la Maladetta.
» — Gailhard, lui a dit M. Bertrand, vous faites des folies de votre cor...
— Madame Manchaballe, c'est étonnant comme avec vous la conversation dévie tout le temps. Revenons au pas des cruches.
— Eh bien, Mauri a une série de coupésphaïdes, avec des glissés en avant très jolis, ce qui fait que Caoûdal commence, en les regardant, à oublier un peu Lilia, et si bien qu'il retourne très pensif sur la mon-
tagne. Mais ceci n'est rien encore : au deuxième tableau, nous sommes chez la Fée des neiges, au milieu des stalagmites, en nt. Il y a des menées, tout et chacun a l'air un peu Ile seule a sept menées :
on traverse toute la scène . puis, il y a des gargouiltrop de gargouillades, et
non ignorance, madame 9 qu'est-ce que c'est qu'une
ez donc rien, mon pauvre I ! Une gargouillade c'est ie terminé par un saut de
chat I!l
re âge vous n'avez jamais tit chat ! Eh bien c'est la i fait un bond en avant il sauterait sur une souris.
C'est très difficile Quant à Mauri, elle a, à ce moment, la valse de la séduction, avec des variations sur les pointes et des ports de bras dans les adages; ce que c'est joli ! Les pieds spirituels esquissent toutes sortes d'arabesques, tandis que le corps se renverse en arrière avec des attitudes lasses et que les yeux mourants ont l'air de poursuivre je ne sais quel rêve intérieur. Puis le mouvement s'accentue; les mains élevées autour de la tête retombent ensuite le long du corps en décrivant une spirale voluptueuse ; les doigts fuselés ébauchent un effleurement imaginaire, et la taille flexible comme une liane exécute une rotation lente et lascive. Et alors autour de Caoûdal commence une ronde enveloppante; toutes les agaceries énervantes, les gamineries exquises de l'amour le plus corrompu et le plus raffiné sont prodiguées à Caoûdal, autour duquel la danseuse tourbill tôt s'offrant, tantôt se reprenant
cambrure en arrière, tantôt l'attirant vers elle par une étreinte passionnée, tantôt le repoussant avec un sourire moqueur. Tenez, monsieur Richard, connaissez-vous la devise de la Laus : Dementat laus homines. Il paraît que ça veut dire que la Laus affole les abonnés. Eh bien, cette devise-là pourrait être appliquée à la danse de Mauri. Bref, Caoùdal lâche définitivement Lilia qui se met à pleurer toutes les larmes de son pauvre corps. Et alors, voilà qu'un jour le marquis de Pontades dit au comte Sattak- Auveau :
» — Ne trouvez -vous pas que la brune Mauri a un faux air de la Reine?
» — C'est vrai, répond le comte, et c'est la blonde qui est lâchée pour la brune...
» Et alors, à force de voir tous les jours Lilia pleurer parce qu'elle était abandonnée par son amant, le comte Sattak-Auveau a fini par s'habituer à cette idée : La Timbale est une femme qu'on lâche. Les blondes
RAPA.PILLOTAGE 127
sont fadasses, tandis que les brunes, les brunes, il n'y a encore que ça. Et son cerveau s'est mis à travailler. Il a pensé qu'il avait là-bas, sur la montagne, une certaine fée, brune, grande, avec la mâle prestance d'une femme de grande race, une fée qu'il avait beaucoup aimée... Et un beau jour, sans rien dire, crac, il a quitté l'hôtel Ghatam et la Timbale — qu'on n'aura plus de raison pour appeler la Timbale — et il est parti pour la montagne, laissant, comme Gaoûdal, sa maîtresse dans les larmes, et retournant vers la brune fée des premières années. Voilà, monsieur Richard, comment un ballet peut ramener un mari dans la voie droite, et comment un saut de chat de mademoiselle Rosita Mauri peut changer l'équilibre européen.
— Et la pauvre Lilia, qu'est-ce qu'elle dit de tout cela ?
— Elle a été trouver M. Campo-Casso en lui demandant un congé pour cause de
il*
peines de cœur, mais celui-ci s'est mis dans une fureur bleue : < C'est une épidémie! s'est-il écrié, voici la Laus qui me quitte pour se distraire de l'antisémitisme ; Reszké, pour se distraire de son divorce, et vous, pour vous distraire de Sattak-Auveau.
Il ne manquerait plus que .Mauri me demandât un congé pour se distraire de Panama. Au contraire, ce qui vous arrive est
L'autre soir, j'ai reconnu le beau Bertrand qui errait mélancoliquement dans les parages les plus sombres de l'a briel, et, m'étant approché, je avec stupeur que mon ami avs moustaches, des moustaches loi lées, soyeuses, des moustache!
auxquelles s'étaient accrochés tou:
et qui avaient certainement été ; coup dans ses succès de clubmai bien un moment de m'éviter; mai
reconnu, il préféra aller au-devant de mes observations en me disant d'un air navré :
— Hein ? je suis joli !
— Mon Dieu, répondis-je, je ne voudrais pas te faire de la peine; mais, franchement... ça ne te va pas très bien ; et, avec cette figure glabre, tu es plutôt... un petit peu laid...
— Je le sais bien ! s'exclama-t-il avec désespoir, et voilà pourquoi je me dissimule, voilà pourquoi je ne sors plus que la nuit, comme un malfaiteur.
— Tu as commis un crime?
— Ah 1 si ça n'était que ça !
— Tu veux entrer dans les ordres ?
— Plut au ciel I Au moins j'aurais des chances pour avoir la paix du cœur. Tandis qu'avec cette satanée Manchaballe II « mon âme est plein d'alarmes », comme chante Vergnet,
— Voyons, mon pauvre vieux, que t'est-il arrivé?
— Eh bien I il faut te dire que, en dehors
de Manchaballe II, qui est ma maîtresse de ville, j'ai également une maîtresse de campagne. Celle-ci, — par discrétion, je me contenterai de l'appeler la marquise, — vient à Paris assez rarement ; mais, dame, quand elle arrive, elle apporte de sa province une soif d'amusement, une frénésie de plaisir dont ne peuvent nous donner idée nos Parisiennes rassasiées et blasées. Bref, dès qu'elle débarque, elle veut rattraper le temps perdu au château.
— Je comprends ça.
— Moi aussi, je comprends ça, et je le comprends d'autant mieux que ce n'est pas désagréable du tout, seulement comme les forces humaines sont limitées, je suis obligé, pendant le séjour de ma châtelaine, de rogner la part de Manchaballe II. Qui veut voyager loin ménage sa monture; pour moi, dès que l'amour devient un surmenage, il n'est plus un plaisir, et si, en hygiène, on ne se crée pas des principes fixes,
Id2 LES PETITES MÀNCH ABi LLE
immuables, on est perdu. A cinquante ans...
— Ah ! comme c'est vrai, ce que tu dis là, Bertrand, comme c'est vrai 1
— Op. mapHi fWnier, la journée avait été
is reçu un petit bleu narquise était arrivée at qu'elle m'attendait pérais la trouver devoyage, et défaisant as du tout, les malles marquise, sous pré- ;iguée du chemin de Charmante d'ailleurs, le de soie rosée garas yeux brillants, ses aient sur le couvre- ... bref, je ne suis lidi et demi, avec les mtes, — hélas ! dans is encore, — et j'ai ns l'après-midi, afin