‹ Les petites marques; comédie en deux actesChapitre 12 sur 27 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

DUVIVIER, BOISPIERRE, CRELLECHAMP, FALERPIN CRELLECHAMP

Il a parfaitement raison ! {Duvivier se retourne et aperçoit les deux survenants.)

FALERPIN, approuvant Crellechamp.

Il faut mettre dehors l'individu qui a arrange' ces cartes !

CRELLECHAMP

C'est intole'rable, voyons!... Ça m'a bouleversé, moi !... Je suis d'une nature nerveuse, impressionnable!... Chaque fois qu'il m'arrive une e'motion violente, j'ai de l'e'pistaxis, des saignements de nez... {Portant son rnouclioir au visage.) J'ai failli... FALERPIN, (jyec /brce.

Il faut mettre cet individu dehors!...

CRELLECHAMP, avcc iact.

D'autant plus qu'on ne vous demande pas un scandale public ! Ces choses-là se font sans bruit. On épargne la famille...

FALERPiN, de même.

C'est e'vident... Comme pour La Pailleraie...

DUVIVIER

La Pailleraie?

CRELLECHAMP, lui donnant l'explication.

Le duc de la Pailleraie... un membre du Cercle...

DUVIVIER, snrpj-is.

Des Moucherons ?

CRELLECHAMP

Oui... Il faisait la poussette... Quand on s'en est aperçu, vous comprenez, — un homme de soixantequinze ans, un vieillard, ancien sénateur de l'Empire ! Le Comité a tout simplement envoyé Amorgo et moi lui demander sa démission. Tout ça s'est passé très convenablement, sans éclat, sans tapage...

FALERPIN

On s'est tous engagés à ne jamais le dire.

CRELLECHAMP, à Diivivicr.

Voilà tout ce qu'il y a à faire ici, — décemment, discrètement...

FALERPIN, Vapprouvant.

Sous le boisseau...

DUVIVIER

Mais je ne tiens pas à le conserver, moi 1

BOispiERRE, à Crellechamp et â Falerpin. Seulement, dites-nous qui !... [Réflexions infructueuses. Silence.)

CRELLECHAMP, avcc dépit, à mi-voix.

Ça serait au Cercle, seulement!... Ily en a vingt qu'on soupçonnerait tout de suite !...

BOISPIERRE

Mais ici, voyons ! Dans le Comité!

FALERPIN, hochant la tête.

Ça me renverse !...

DuviviER, amèrement.

Et moi, donc 1 [Nouveau silence.)

CRELLECHAMP

Enfin, éliminons, voyons!... Ça n'est pas moi, n'est-ce pas?... ni vous. Ça n'est pas Henri de Cernay : il ne joue pas. Ça n'est pas Georges...

BOISPIERRE, haussant les épaules.

Oh ! Georges!... (Silence.)

DUVIVIER

Il n'en reste que deux : monsieur Amorgo, et le duc d'Aboukir.

CRELLECHAMP, haussant les épaules, Amorgo?... Un prince de la finance!...

DUVIVIER

Alors, monsieur le duc d'Aboukir?...

FALERPIN, rejetant une pareille supposition. Oh ! D'Aboukir!... je mettrais ma tête sur le billot, moil...

BOispiERRE, après iim légère nuance d'hésitation^ laissant retomber ses bras.

Evidemment! [Il réfléchit de plus en plus, luttant contre un soupçon intime, et finit par répéter d'une voix plus faible.) Evidemment !... [Les autres personnages le regardent, intrigués.)

CRELLECHAMP, enfin.

Ah! Ecoutez, Boispierrel... En un cas pareil!... Si vous avez le moindre indice...

BOISPIERRE, après un nouveau silence, se décidant, à voix basse, d'un ton confidentiel.

Enfin, lui et moi, nous avons le même tailleur, Laffont... L'autre jour, je vais me commander une jaquette. Cet homme me prend à part : « Monsieur le vicomte, permettez-moi de vous demander un renseignement, à titre de service! » — «Lequel?... » — «Entre nous, à votre avis, est-ce que je peux continuer a taire cre'dit à monsieur le duc d'Aboukir? »

FAl-ERPIN

Et tu as re'ponduP...

BOISPIERRE

J'ai re'pondu : « Oui «, parbleu! Je m'en moque pas mal... Mais entin, Laffont m'a fait ses dole'ancês. Aboukir ne parle pas de payer... et il lui doit trente-cinq pantalons !

CRELLECHAMP, haussaut les épaules.

Ah! Bien! Ça!... Si nous devions expulser du Cercle tous ceux qui ont une facture en souffrance chez leur tailleur!...

5o LES PETITES MARQUES

FALERPiN, haussant les épaules.

Aboukir, d'abord!... A-vec une tamille comme la sienne!...

BOispiERRE, hochant la tête avec humeur. Quant à ça, l'arrière-grand-père était le sergent Be'chamel, des gardes-françaises... Il est devenu général en Egypte. Bonaparte, plus tard, l'a nommé maréchal duc d'Aboukir... Je ne dis pas que ça ne soit pas un bel avancement, pour un sous-off!...

FALERPIN, suivant toujours sa pensée.

Et puis un garçon d'un chicl...

BOISPIERRE

Le père La Pailleraie avait été la coqueluche de Cornpiègne !

CRELLECHAMP, à Boispierve.

Mais Aboukir n'a pas si besoin d'argent que ça, voyons! Quand on est propriétaire d'une écurie de courses...

BOISPIERRE, r interrompant^ d'un air entendu. Précisément...

FALERPIN, se 7nontant.

Enfin, on n'a jamais osé l'accuser...

BOISPIERRE, l'interrompant.

Et le seau d'eau .^

DLVIVIER

Hein?

CRELLECHAMP, Ic mettant au courant.

On a dit au moment du Grand Prix qu' Aboukir

avait donné en cachette mille francs à un lad de l'écurie adverse, pour faire boire un seau d'eau à son clieval avant la course...

Comment?

CRELLECHAMP. légèrement impatienté.

Courez donc vite, vous, avec un seau d'eau dans le ventre !

FALERPIN

Ça n'a jamais été prouvé.

BOisPiERRE, ricanant.

Pas plus que le coup de faire arrêter un cheval favori au poteau, quand on a parié sur les autres écuries par des hommes de paille!

CRELLECHAMP

Mais ça se dit de presque tous, ça! [Haussant les épaules.) Et puis d'Aboukir n'est pas maladroit, justement ! Il n'irait pas risquer sa réputation!...

BOispiERRE, hochant la tête.

Un homme acculé, à bout de ressources !...

CRELLECHAMP, d' lin air entendu.

Il en avait d'autres...

BOISPIERRE, haussant les épaules Mais elle coupe les liards en quatre, cette femmelà !... [Duvivier est de plus en plus scandalisé.) FALERPIN, indigné.

Enfin, voyons!... Moi qui le connais depuis quatre ans !

BOispiERRE, peremptoire.

Et moi, qui suis son intime? [Silence.)

DuviviiiR, soupirant.

Enfin!... En attendant que vous soyez d'accord, messieurs, liquidons toujours la situation!... {Prenant une boite dans le meuble de droite.) Voilà l'argent de caisse... Ceux d'entre vous qui ont des jetons à éclianger...

FALERPIN

Ah ! oui, au fait !... J'en ai pour six louis, moi !... (Il donne ses jetons. Duvivier lui donne six louis en échange.)

BOISPIERRE, qui vient aussi de tirer ses jetons de sa poche et de les compter.

Deux cent quarante francs, ici... (// donne ses jetons.)

DUVIVIER, le parant^ — • à Crellechamp. Et vous, baron?... Vous n'en avez pas?

CRELLECHAMP

Si, si... Attendez... [Tirant des jetons de sa poche.) Vingt... vingt-cinq... et vingt-cinq cinquante... soixante-dix... (// en tire de toutes ses poches. Long jeu de scène. Les deu.x autres le regardent avec un étonnement croissant., explicite. Crellechamp, qui a aligné une pile énorme de jetons, hochant la tête.) Depuis quelque temps, j'avais une veine, sacristi!... [A Duvivier., en lui montrant ses jetons.) Voilà!... Les jetons rouges sont de vingtcinq louis, n'est-ce pas?... Ceux-là, de cinq... Ceuxlà, d'un... Huit mille neuf cent quarante francs!...

DUVIVIER

Parfaitement! {Le payant.) Mille... deux mille... et deux louis, baron !

CRELLECHAMP

AU righi!... (// serre les billets dans son portefeuille, l'argent dans son porte- monnaie. Se dirigeant vers le fond.) Je vais dire aux autres qu'ils viennent toucher les leurs!

C'est ça. (Crellechamp sort.) SCÈNE IV

DUVIVIER, BOISPIERRE, FALERPIN

FALERPiN, une fois que Crellechamp est sorti. «AU right!»,.. Il en reste beaucoup, pour les autres ?

BOISPIERRE, regardant.

Deux cent et des francs.

FALERPIN, frappé.

C'est lui qui gagne tout!... [Soudain.) Pour moi, c'est Crellechamp!

DUVIVIER, révolté.

Oh ! celui-là, alors !... Unvrai gentilhomme!

FALERPIN.

Qui ça, gentilhomme?...

DUVIVIER

Le baron...

FALERPiN, haussant les épaules.

Savez pas que de son vrai nom il s'appelle Torchonnier, Paul Torchonnier?. ..

BOISPIERRE

Mais oui!,.. On a un nom désagréable, le conseil d'Etat vous permet de changer ; ça se fait tout le temps. Tu as bien un cousin de ta mère, toi, le président de Cour, qui avait le malheur de s'appeler Fénayrou... Crellechamp a fait comme lui ; il a pris le nom d'une propriété de son père...

En ajoutant le titre de baron?...

BOISPIERRE, ne répondant à cette question que par un haussement d'épaules philosophique.

S'il a tant gagné au bac, en tout cas, c'est le hasard... [Entre par le fond Alexandre^ qui vient ap' porter un paquet à Duvivier.)

DUVIVIER

Qu'est-ce que c'est que ça?

ALI XANDRE

Les cartes neuves, monsieur, qu'on a été chercher à Pithiviers...

DUViviER, avec humeur.

Eh! Laissez-nous la paix... (Lwf montrant la table.) Et allez dire au valet de pied qu'il nous aide à remettre tout ça en ordre ! [Alexandre sort.) BOISPIERRE, à Falerpin.

Je n'hésite pas, moi!... C'est d Aboukir! [Ils sortent par la gauche,.. Falerpin.^ resté seul., allume une cigarette.)

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