SCÈNE II
TOUS LES INVITÉS sont toujours au fond, en train de jouer au croquet ou de se yromener. DUVIVIER, BOISPIERRE et MADAME DE BOISPIERRE redescendent vers MADAME DUVIVIKR.
DUVIVIER, riant.
Tu donnes encore un galop à tes domestiques !
MADAME DE BOISPIERRE, de même.
Cette pauvre cousine !...
MADAME DUVIVIER
Ça ne doit pas préoccuper une malheureuse provinciale, de recevoir tout ce monde ?...
MADAME DE BOISPIERRE
Ah! bien ! Si vos invite's se plaignaient, par exemple ! Vous les logez comme des rois ! Deux chambres par ménage ! chambre de monsieur ! chambre de madame !... Hier, un rallye superbe ! Chasse à tir! Pêche! Tennis! Croquet!... Nous allons tout à l'heure en coach visiter les ruines de Saint-Pan-
l6 LES PETITES MARQUES
dolphe !... Franchement, voyons ! A moins de leur installer des petits chevaux !...
BOISPIERRE
Et ils jouent au baccara, encore !
DUVIVIER
Et gros jeu !
BOISPIERRE, riant.
Comme au Cercle! On ne joue pas pour des haricots !
MADAME DE BOISPIERRE, d madame Diivivîei\ continuant à la rassurer.
Je n'ai pas d'inquie'tudes pour votre soirée, allez, cousine !... Si celle-là n'est pas réussie!...
MADAME DUVIVIER, avec lui petit sourire anxieux. Tu crois?,.. (Elles continuent à causer ensemble à voix basse, et vont s'asseoir à la table de droite.)
DUVIVIER, à Boispierre, en lui montrant une lettre qu''il vient d'ouvrir.
Encore une demande d'invitation!... Cornillier, notre voisin de campagne...
BOISPIERRE
Cornillier ?
DUVIVIER, en s'asseyant à la table de gauche. Un grand industriel.
Qu'est-ce qu'il fabrique?
DUVIVIER
Du savon... le savon Cornillier...
BOispiERRE, avec une bojihomie dédaigneuse. Un industriel?... {HocJumt la fe7<?.) Verrier, métallurgiste, ça passerait encore...
DUViviER, le comprenajît^ également avec une nuance de mépris.
Oui... nous ne l'invitons pas! {Il déchire la lettre.)
BOISPIERRE
Vous comprenez, n'est-ce pas ?
DUVIVIER
Mais, mon cher! Je crois vous avoir dit mes idées sur le Monde, hein? Il y a ici-bas une société qui a le monopole de l'élégance, une petite élite où évidemment, étant données l'éducation, la naissance, l'absence de soucis matériels, on doit avoir l'esprit et les sentiments plus fins, plus délicats, plus nobles qu'autre part...
BOISPIERRE
Dame !..,
DUVIVIER, concluant.
Il est tout naturel qu'on n'entre pas là-dedans comme dans un moulin! (Souriant.) Vous avez bien voulu m'y faire entrer, vous...
BOISPIERRE, aimablement.
Oh ! cousin !
DUVIVIER, gaiement.
Ah! J'ai toujours été curieux de connaître ça, sans
doute. Au milieu de tout ce que je voyais, — là oîi je
vivais surtout, dans l'aimosphère des tribunaux, —
c'était pour moi une consolation philosophique, de
me dire qu'il y avait encore quelque part un petit coin d'humanité supérieure. Mais cette société-là, le Monde, même une fois retiré du barreau d'Orléans, même après que mon beau-père m'eût laissé ses millions, Je n'y aurais jamais eu accès moi-même, n'est ce pas ? — sans vous, sans la chance toute spéciale que j'ai eue, quand ma petite cousine Marguerite a épousé le vicomte de Boispierre... Vous êtes posé là-dedans mieux que personne. Vous m'avez approuvé, encouragé, piloté. Vous avez organisé mon installation à Paris. Vous m'avez conseillé de me faire recevoir d'un grand club. Vous préparez mon élection prochaine au Cercle d'Art et de Sport, vulgairement dit des Moucherons. {Avec un geste vers le fond.) Vous décidez vos amis, ces messieurs du cercle, la crème des pois, la fleur du Tout Paris, à venir chez moi en villégiature ! Si je ne suivais pas vos conseils en toutes choses, maintenant!...
BOISPIERRE, souriant aussi.
Eh bien ! Franchement, vous savez, aux Moucherons on n'aime pas le mélange. Ces messieurs ont encore blackboulé un candidat, l'année dernière, uniquement parce que son beau-frère était député opportuniste.
DUViviER, riant.
Ainsi !...
MADAME DUVIVIER, qui pendant ce temps a causé avec madame de Boispierre, — soudain, à Duvivier^ très émue.
Sais-tu ce que Marguerite me raconte?
DUVIVIER
Quoi?
MADAME DUVIVIER
Notre petite Solange, maintenant, qui s'est mis dans la tête d'e'pouser M. de Cernay !
DUVIVIER
Hein?
BOISPIERRE
Georges ?
MADAME DE BOISPIERRE, SOliriant.
Ah ! non, hein? Heureusement I Je sais bien qu'avec l'aîné des deux frères elle serait marquise. Mais le beau Georges, que vous appelez vous-même le dernier des grands viveurs I... Merci ! J'aime mieux pour elle ce bon petit Henri, une bonne nature !
MADAME DUVIVIER
Monsieur Henri?
BOISPIERRE, riant.
Ah! celui-là, cousine! Le gendre de tout repos !... Il ne touche même jamais une cartel Je ne lui connais que deux passions, moi : l'escrime...
MADAME DUVIVIER
L'escrime ?
BOISPIERRE, riant.
Ah ! On ne dirait pas ça, hein ? Ce petit criquet, haut comme une botte!... Eh bien! Il tire l'épe'e comme Prévost et Mérignac! Il me fait capot en dix points, moi, le président de la salle d'armes du Cercle!... Il a déjà eu un duel, du reste, avec un
bflron autrichien, un géant de six pieds six pouces ; il l'a embroclié comme un dindon !
MADAME DE BoispiERRE, â madame Duvivier. Et son autre passion, le cheval ! Oh ! là, par exemple, si vous lui parlez de courir en steeple !
BOISPIERRE
Charmant garçon, du reste !
DUVIVIER
Mais Justement!... [N'en revenant pas.) M. de Cernay, enfin ! De Cernay de Lunel-Sartemart !... Des gens d'une naissance 1
BOISPIERRE, jHant.
Mais j'ai e'pousé votre cousine, moi !
MADAME DE BOISPIERRE
Et pourquoi Henri n'aimerait-il pas Solange, voyons? Jolie comme elle est, et riche, et gentille, et bien parisienne! [Plaisantant.) Une enfant qui m'a eue pour entraîneur!
DUVIVIER, heureux et ému.
Mais vous m'ouvrez là des horizons !... MADAME DE BOISPIERRE, lui jnontrant Henri et Solange qui entrent à droite.
Regardez vous-même ! (Lui faisant signe, ainsi qu'à Boispierre et à madame Duvivier, vivement, d^affecler V inattention.) N'ayons pas l'air!... {Duvivier, Boispierre, madame Duvivier et madame de Boispierre restent assis à droite, en apparence absorbés dans leur conversation, et prêtatit l'oreille d ce que se disent Solange et Henri, de l'autre côté de la scène.)