‹ Les Petites provincialesChapitre 14 sur 14 · LES ACCÈS DE PUDEUR DE CHRONOS · texte numérisé non relu

LES ACCÈS DE PUDEUR DE CHRONOS

A mon Mari.

Mon cher Ami,

Quand on sort du cabinet de M. le Secré> taire Perpétuel, on est tout à fait sous le charme. La flamme douce d'une lampe posée sur le bureau éclaire discrètement le fln visage et les mains patriciennes de M. le Secrétaire Perpétuel, laissant dans la pénombre la haute pièce plusieurs fois centenaire.

Penché dans la lumière, M. le Secrétaire Perpétuel écrit sur une feuille de papier consacrée par Minerve. On ose à peine remuer. Des.

reliures et des bronzes luisent dans le clairobscur comme des prunelles dorées ; on sent vivre autour de soi des pensées glorieuses, fixées pour l'immortalité en des éditions rares, en des métaux de choix et recueillies avec discernement par un ami des arts et des artistes. Seule, blancheur éclatante et précise dans la nuit qui enveloppe les objets comme d'un manteau brun, la Vénus de Milo se dresse sur la cheminée dans sa marmoréenne nudité, telle l'Idée éternelle de la Beauté planant immaculée au-dessus de M. le Secrétaire Perpétuel, chargé temporairement d'en contrôler et d'en protéger les terrestres manifestations.

M. le Secrétaire Perpétuel a atteint cette époque de la vie où il reste assez du feu de la jeunesse pour prêter de la flamme séductrice à l'âge mûr. Ses yeux ont cette douceur un peu voilée, ce regard un peu lointain, comme volontairement réservé, que le lorgnon donne aux yeux bleus.

Ses gestes et sa voix ont une autorité calme et persuasive — et comment ne pas se laisser persuader qu'on mérite toutes les gracieuses paroles qu'il paraît trouver spécialement pour vous, comment ne pas le quitter tout émue et toute

réconfortée par tant d'aimables encouragements, tant de précieux conseils? Dans le vestibule du logis académique, la jeune Victoire grecque rattache hâtivement sa sandale avant de courir au triomphe et, comme on sent ses pieds solidement assurés dans ses souliers aux rubans bien noués, on croit qu'on est soi-même une victoire en marche.

D'ailleurs, on a dans son petit sac une lettre pour le Directeur de « Chronos ». Chronos ne pourra pas manquer d'être impressionné par la prière d'un mortel qui se compare à lui pour la perpétuité.

Aussi, lorsque, quelques semaines plus tard, on reçoit de Chronos l'avis qu'il a bien voulu accepter les pages qu'on lui a envoyées et la promesse qu'il va les publier, on est encore plus reconnaissante à M. le Secrétaire Perpétuel de l'appui qu'il leur a prêté, qu'à soi-même de les avoir écrites.

Seulement, Chronos a le temps. Les jours ne sont rien pour lui dans l'Eternité et il ignore les impatiences, les anxiétés et les fièvres d'un auteur qui chaque matin espère de lui la révélation au monde de sa pensée. On ne veut pas écrire, on ne veut pas raser Chronos, mais on se dit qu'on

lirofitera d'un prochain voyage à Paris pour aller voir ce que Chronos fait, et des papiers qu'on lui confie, et des engagements qu'il prend.

Mon cher ami, Paris est enivrant par un matin de mars tout attiédi de l'haleine du printemps. La rue Auber est un rayon de soleil dans lequel les femmes brillent comme des fleurs fraîches. Elles sont toutes jolies, les cheveux souples, les yeux ardents, les lèvres rouges et toutes, elles ont cette grâce incomparable de la marche que met en valeur la jupe adhérente quand elle n'est point d'une étroitesse exagérée. Et c'est une joie que de marcher soi-même au milieu de tant de lumière et de vie harmonieuse. Les boulevards me plaisent moins ; j'y suis maintenant dépaysée et je regrette les boulevards de mon enfance.

En ce temps-là — mettons qu'il y ait vingt ans — Paris était encore une jolie petite ville, insouciante de vitesse et de confort moderne. Les Boulevards étaient nonchalants et familiers. Les bons chevaux de Passy-Bourse et de Madeleine- Bastille s'y promenaient comme sur une route à la campagne ; leur croupe percheronne éveillait des idées rustiques ; les chevaux de fiacre étaient des chevaux de Caran d'Ache, cordiaux et goguenards. Les chevaux de maître, d'une

poseuse rapidité, représentaient le comble du danger quand il s'agissait de traverser. Les boulevards ont pris maintenant un air américain et mécanique. Ils sont bruyants, trépidants, haletants. Les immeubles démesurément hauts qui s'élèvent auprès de l'Opéra ne sont pas de la race des maisons parisiennes. Ils sont encombrés de réclames, d'annonces, d'affiches rédigées dans toutes les langues, hérissés de fils télégraphiques, et ils semblent de mercantiles tours de Babel. Chronos a voulu, lui aussi, se loger à la mode. Il s'est installé dans un de ces immeubles dégingandés qui feraient fuir épouvantée sa divine petite fille Pallas Athéné. Le Père de Zeus habite un Olympe qui ressemble à une maison de banque : des guichets, des grillages derrière lesquels il y a des coffres-forts, et des gens pressés, affairés, vraiment comme si le père de Zeus était devenu de la monnaie.

Je fus reçue chez Chronos par M. Ange Lafaux, un nom qui me parut tout à fait symbolique pour un grand-prêtre du vieillard destructeur. M. Ange Lafaux m'accueillit avec une familiarité courtoise. « Parfaitement, — Monsieur le Secrétaire Perpétuel — votre copie reçue tout de suite — intéressante, originale — mais

Monsieur le Secrétaire Perpétuel devait vous écrire — C'est bien fâcheux qu'il ne vous ait pas écrit — Tenez, voyez donc mon camarade Roquet ».

Appelé, le camarade Roquet parut d'abord fort contrarié d'avoir été mis en cause, mais Ange Lafaux se tira d'affaire — en se retirant.

Je restai donc en tête à tête avec M. Roquet. Je reg^rettai le départ de M. Lafaux. Encore qu'un peu grasse, sa rondeur me plaisait. Et puis, j'ai toujours eu de la sympathie pour les yeux sombres où brûlent les flammes du Buisson biblique et pour les nez à la courbure de cimeterre oriental. L'aspect sulpicien de M. Roquet me causait un certain malaise. Ce Basile en bourgeois me faisait un peu peur et je respirai comme une odeur de sacristie.

Il parla :

« Evidemment, ma lettre au Directeur avait été acceptée avec beaucoup de satisfaction — on devait la publier — on allait la publier. — Voici, d'ailleurs, les épreuves corrigées, mais au dernier moment on l'avait trouvée véritablement trop « libre », trop « osée » — et, tranchons le mot, bonne à révolter la pudeur des abonnés de Clironos ».

Je demeurai stupide et je ne fus pas bien sûre que M. Roquet ne se payât point platoniquement ma tète, si toutefois ma pensée osât être aussi libre devant un monsieur si facilement scandalisé. « Quand on n'a plus rien à dire à un écrivain courageux, disait Balzac, on lui jette le mot immoral à la face. Cette manœuvre est la honte de ceux qui l'emploient ». Aussi les hommes ne l'emploient-ils plus guère pour se flétrir entre eux, mais envers une femme, c'est un « Tarte à la Crème » qui a repris de la fraîcheur. Evelyne Moncœur en écrivant V Incomparable a établi une fois pour toutes qu'une femme ne saurait rien écrire qui ne fût destiné à faire rougir les singes.

M. Roquet mit son doigt, telle une feuille de vigne, sur le corps de mes délits.

Mon cher ami, j'avais parlé de la vie intime d'un mari et de sa femme ; j'avais écrit le mot « étreinte », j'avais dit que certaines bourgeoises ne méprisent si férocement la courtisane que parce qu'elles lui en veulent « peut-être inconsciemment » de céder à des curiosités, de connaître des joies et des plaisirs qu'elles s'interdirent à elles-mêmes très sévèrement. Et je vous avoue que, maintenant, je regrette mon « peut-

être inconsciemment » qui est une réticence, une précaution, une manière prudente de dire les choses tout en ne les disant pas.

Enfin, me souvenant des fabliaux français, j'avais dit que les hommes, dans la plupart des cas, n'attachent pas une si grande importance au geste de l'amour qu'il vaille la peine de les en immoler.

J'étais bien mal récompensée de n'avoir pas, à la manière de toutes les femmes qui écrivent, crié haro sur le baudet.

M. Roquet me compara à Karin Michaelis, l'auteur de VAge dangereux qui révéla crânement aux hommes tant de choses vraies, mais gênantes, sur les nuits, les ennuis et les âmes de leurs compagnes quadragénaires. Je fus flattée, mais je cherche encore les rapports qui peuvent bien exister entre Karin Michaelis et moi. Je n'avais rien écrit que de raisonnable et de sain et j'avais enveloppé les hommes et les femmes, tous créatures de péché, dans la même pitié féminine, puisée dans la sécheresse catégorique d'un commandement du Décalogue.

Mais M. Roquet ne veut pas que les femmes réflécliissent sur certains sujets. Cela les dépoétise. L'acte^qui les fait femmes et qui les

rend mères n'appartient pas à leur cerveau. Les abonnés de Chronos, tous repopulateurs et militaristes, veulent bien que les femmes mettent au monde de futurs militaires, mais « pas d'observation, s'il vous plaît ».

En revanche, ils se délectent à la lecture des lettres écrites par une « poétesse » au lendemain de la mort de son amant ecclésiastique, lettres qui contiennent des mots et des images d'alcôve — c'est de l'information, dit M. Roquet — et ils sont enchantés qu'on leur proclame le talent et qu'on leur recommande la lecture des romans de toutes les demoiselles Spinario du demi-monde, bien préparées, évidemment, pour être des écrivains à l'usage des familles.

M. Roquet, entraîné par le désir de me convaincre d'immoralité, voulut bien se mettre un instant à la place de mon mari et s'effrayer de la gène qu'il aurait certainement ressentie à voir cette « Lettre » paraître dans les colonnes de Chronos, signée de mon nom qui est le sien. M. Roquet est un terre-neuve. Il ne veut pas que les maris se laissent compromettre de bon gré par leurs femmes. Il s'introduit dans les ménages, il attire l'attention du maître sur le

libertinage d'esprit de sa femme et, pour Thonneur des maris distraits ou inconscients, il ne veut pas prendre la responsabilité d'imprimer ce libertinage. Mais que devient le dévouement tutélaire de M. Roquet lorsque les femmes qui écrivent se servent d'un i^seudonyme ?

Enfin, mon cher ami, j'ai quitté Chronos, emportant mes épreuves — c'est bien le cas de le dire, à titre de souvenir. Monsieur Roquet tenta de me rasséréner en me disant, qu'après tout, un article de journal, ça n'est rien de bien important. C'est probablement pour cela qu'il n'en a jamais signé aucun.

Je suis rentrée chez moi avec la courbature de quelqu'un qui a été repoussé très brutalement de la barque où il avait la promesse d'être accueilli, par ceux qui sont déjà installés dedans.

Cependant, l'instinct de combativité persistait en moi. Je réfléchis que je n'avais point vu le vrai, le seul représentant de Chronos sur la Terre, celui dont on devine la présence au centre du réseau inextricable des escaliers et des couloirs, dans l'alvéole la mieux gardée de la ruche américaine, celui dont la puissance invisible est à la fois défendue et surveillée i^ar tant de cerbères vigilants. Je conçus l'ardent désir d'arriver

jusqu'à lui, d'autant que M. Roquet m'avait laissé entendre que je ferais beaucoup mieux d'essayer de comprendre et d'exécuter les « Epreuves » de la Flûte Enchantée que de tenter une aussi téméraire entreprise.

La porte du Sanctuaire redoutable s'ouvrit cependant un jour devant moi sans que j'aie dû franchir aucune région brûlante, aucune région glacée, sans que j'aie dû subir aucune torture initiatrice, aucune cérémonie purificatrice. Je me trouvai dans une immense salle campée en angle sur Paris et sur le monde, vaste échauguette éclairée par six hautes fenêtres. Cette salle était à peu près nue ; quelques sièges sans style et suffisamment trapus et solides pour résister au poids de plusieurs générations de solliciteurs, pour soutenir les assises et les ventres de la finance et de la politique ; un coflre-fort, un grand bureau sévère sans livres, ni papiers, muet et fermé lui aussi, comme le coffre-fort.

Un petit vieillard alerte vint à ma rencontre et me tendit les mains pour me faire asseoir auprès du grand bureau. La longue habitude de pénétrer les âmes, des âmes compliquées, retorses, ambitieuses, de lire à travers les fronts, d'y voir comme en i)leinc lumière dans les labyrinthes

des cerveaux, ne semblait pas avoir usé ses yeux demeures vifs et scrutateurs.

Il ne s'agissait pas de traiter avec moi des affaires qui demandent une attention omniprésente et une perspicacité magistrale et ses yeux me regardaient avec cette expression de bonté attendrie, de douceur attentive et conquise que les femmes trouvent seulement dans les yeux des vieillards.

Il me parla avec intérêt de mes goûts littéraires, de mes tendances, de mes projets, de mes espoirs et, si, devant leur ardeur et leur ténacité, il conserva le scepticisme un peu mélancolique que donne l'expérience d'une vie octogénaire à ceux qui ont vécu, non seulement leur vie, mais la vie d'une nation, il le laissa paraître à peine par un sourire indulgent.

Il ne me parla point d€ pudeur. Il me dit seulement que Chronos lui-même ne fait pas toujours le temps qu'il souhaite, même dans sa propre maison. Des orages se forment, des rafales souillent, des nuages s'amoncellent au-dessous de lui sans son intervention, et il ne peut pas empêcher la pluie de doucher parfois ceux qui se sont aventurés dans son tumultueux empire. En me reconduisant au seuil de son olympienne retraite.

il m'invita, en termes charmants, à m'adresser désormais à lui-même et il me promit de protéger la mortelle qui avait eu recours à lui.

Je m'adressai à lui, mais, sans doute, les feuillets que je lui envoyai furent dispersés dans un tourbillon de vent et ils ne franchirent pas les nuages qui s'amoncellent au-dessous de Chronos et qui sont à la fois la sécurité, la force et la limite de son pouvoir.

Pendant un certain temps, je le confesse, j'ai eu au cœur de l'amertume. Et puis, j'ai réfléchi, et j'ai fait mon mea culpa. C'est ma faute, c'est ma très grande faute. Certes, c'est un droit d'offrir ou de faire offrir de la littérature à ceux qui en achètent et qui en vendent. C'est un droit d'être tenace et de continuer à frapper aux portes des maisons où on a le désir de pénétrer. C'est le seul moyen qu'on ait trouvé de se les faire ouvrir. Et une fois qu'on est entré, vous le savez, moucher ami, on oublie les aflres du stationnement et l'on regarde avec dédain ceux qui piétinent au dehors. Oui, c'est un droit et c'est peut-être un moyen, bien que les relations, la camaraderie, le parentage et les alliances avec les puissants ne soient d'aucune utilité pour faire son chemin dans le monde littéraire, c'est un fait

bien connu. Mais j'avais manqué de fierté d'âme et de bravoure intellectuelle. Javais sollicité des audiences auxquelles je m'étais rendue en me faisant humble, craintive et respectueuse, et cette attitude ne s'explique que devant les grands saints.

Je m'étais laissée aller à tenter le succès et la notoriété par des efforts sans noblesse et sans valeur, des efforts en marij^e des seuls efforts permis, le travail et la création. J'avais cherché des protecteurs, au lieu de chercher à me faire des amis, les meilleurs, les seuls qui comptent, ceux qu'on touche par une communion d'idées et de sensibilité, ceux qui, sans lien de parenté charnelle, se révèlent nos frères parfois plus que nos frères, par des affinités mystérieuses qui laissent supposer un ancêtre commun dans la profondeur des siècles écoulés. Qui sait nos origines, qui sait nos clans, leurs migrations, leurs fusions et qui sait de combien de drames d'amours coupables l'individu que nous sommes est la tangible résultante ?

Les protecteurs ne tiennent leur importance et leur autorité que de ceux qui les sollicitent. Mais, tf)ut en ayant la fierté de leur pouvoir, l'orgueil de leur crédit, ils n'en conçoivent pas moins un

certain mépris pour le faible qui avoue avoir besoin d'eux. C'est un plaisir un peu néronien auquel il leur est bien difficile de résister toujours, surtout quand le faible est tout à fait isolé, que de le traiter comme un inférieur qu'on peut éconduire, ou faire attendre, ou mortifier par son silence, et cela n'est pas non plus sans volupté que de tenir entre ses mains, sinon toujours la carrière et l'avenir d'un semblable, du moins ses rêves et ses espoirs. Le métier de protecteur a ses joies, les joies d'un dieu qu'on prie et qui daigne accorder de temps en temps. Mais il a aussi ses charges et ses peines. Ceux qui l'exercent ne peuvent pas tout faire ; il faut qu'ils aillent au plus pressé. 11 est naturel qu'ils veuillent placer leur influence au taux le plus élevé, en s'assurant contre les risques qu'on peut courir en s'occupant des affaires des autres — et ils ont le droit, reconnaissons-le, de prendre des vacances.

Je me retrouve, au bout d'un an, dans ma maison des champs. Ah! mon ami, la joie des retours : la maison (jui s'éveille et qui s'anime, les yeux humides d'un chien éperdu de bonheur; les arbres altiers au feuillage palpitant comme un cœur. Aller revoir toutes les plantes qu'on pré-

fère et s'attendrir parce qu'elles ont poussé ou fleuri. Qui sait toutes les consolations que peut donner un melon ou un concombre parce qu'on le voit grossir sous son châssis ?

Lété règne dans toute sa force. Flore est une bacchante dans sa radieuse et riche maturité. Cérès aux beaux seins dorés accomplit sa divine besogne dans la chaleur des glèbes que le soleil embrase. En Bretagne, nous avons deux Gérés, la blonde et la brune, la Cérès fromentine et la Cérès sarrazine, belles toutes deux, toutes deux fécondes. Ah! l'odeur ardente des blés, la douce odeur du sarrazin coupé, sur les champs fertiles du pays épousé! Dans la succession tranquille des jours bienfaisants, je prends conscience de ce qui m'appartient, de ce que nul ne peut me ravir ou me contester : l'ivresse de l'activité cérébrale, le besoin de produire, violent comme le désir, mais pur et sans remords, la volonté d'affranchissement et de perfectionnement, l'exaltation intérieure du travail, indépendant et désintéressé, du travail jDar plaisir, du travail par amour.

Août igi2 — Août igi3.

Page 1