MES TENTATIVES DE PENETRATION RIVE GAUCHE
A Monsieur Mclor Basch.
Je suis partie pour Paris, mon manuscrit sous mon bras. Mon cher ami, la province est terril)le. Elle vous j^âte délicieusement, elle vous corrompt perfidement. Elle vous offre toutes les facilités les plus redoutables: d'abord, des facilités de travail. Pour peu qu'on vive assez retiré, les loisirs sont nombreux et le démon de l'Ecriture guette une victime de plus. Les directeurs de journaux ne sont pas des dieux dans une cella. Ils sont visibles et accueillants. Le public est bienveillant ou malveillant, mais il est un public pour lequel on existe. On i)rovoque un mouvement de curiosité parce qu'on est une femme et
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que les femmes de lettres sont encore une espèce rare en province. Heureuse province ! diront les Ernest-Charles qui pour rien au monde n'y voudraient vivre, privés qu'ils y seraient de ce féminin et principal élément de leur originalité. On est une femme qui passe pour un esprit ((libre» et un peu dangereux: on est encouragée, on est approuvée, blâmée, discutée, on reçoit des lettres, bref, on se laisse persuader qu'on a quelque chose là. On se laisse envahir par le besoin d'atteindre un public plus nombreux, on rêve aux grands journaux, aux revues littéraires, on (( estime » quelques-uns de ceux qui les alimentent quotidiennement ou bi-mensuellement. On se dit, sans qu'il y faille une grande vanité « Pourquoi pas moi? » — enfin on vend son âme à Paris, à ses pompes, à ses gloires. On est naïve et provinciale.
Ce prurit de parler pour être écouté, d'écrire pour être lu, de peindre pour être vu, cet exhibitionnisme intellectuel et artistique est en somme assez 2^eu sage et peu philosophique. 11 y a, ditesvous, mon cher ami, quelque chose de noble à essayer de faire de belles choses, à essayer de les garder ensuite jalousement au fond des tiroirs. Mais je défie bien ceux qui, en parlant,
en écrivant, en peignant, obéissent à des besoins profonds de leur nature, de ne pas être saisis par ce prurit et de ne pas chercher les moyens légitimes de le satisfaire. C'est lui qui crée les ligues, les associations, les banquets, les inaugurations de monuments et de statues, où les orateurs succèdent aux orateurs. C'est lui qui crée les petites revues éphémères où les «jeunes » peuvent se faire imprimer ; c'est lui qui crée les salons, les expositions à « côté » où les indépendants, les refusés accrochent leurs toiles. De tous ces discours, de toutes ces proses, de toutes ces peintures, sans doute il ne restera presque rien, mais de leur ensemble qui représente les tendances, les tâtonnements, les aspirations, la vie d'une époque, jaillira peut-être l'œuvre de génie qu'un plus heureux que nous aura la gloire de produire.
S'il n'y a de vrai que le silence devant une grande œuvre, la grande œuvre est nourrie de pensées et de jiaroles anonymes. Et cela est peut-être une raison et une excuse de ne pas garder pour soi le peu qu'on croit avoir à dire. Je suis donc partie pour Paris, mon manuscrit sous mon bras.
Lorsque, après plusieurs mois d"a})sencc. on
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retourne à Paris, on a le cœur tout a^ité des impatiences et des joies du retour, on prête à la Ville, à ceux qui Fhabitent et qu'on aime les sentiments dont on est soi-même animé. On s'imagine que Paris vous attend comme soimême on l'attend, et que ceux qu'on sera si heureux d'aller revoir auront le même bonheur de vous voir revenir. On s'aperçoit bien vite, on s'aperçoit dès l'arrivée sinistre dans la gare humide, sombre et grouillante, que Paris ne vous attendait pas et ne vous connaît plus, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de place pour vous dans la vie de ceux dont on est habituellement éloigné, qu'on dérange leurs occupations quotidiennes, leurs rendez-vous, leurs obligations, leur travail ou leurs i)laisirs. On se sent isolé, dépaysé. On est vraiment « l'homme ou la femme de trop ». Et si l'on éprouve ce malaise auprès de ses meilleurs amis, vous imaginez ce qu'on peut éprouver quand il s'agit d'intéresser à soi des individus qui vous ignorent, qui sont harcelés de sollicitations et de recommandations et qui sont à la fois excédés et durcis par le métier d'arbitre omnij)otent que la direction de leurs usines de papier iinprim<' leur permet d'exercer. On se heurte à des difficultés insoupçonnées, les épreuves suc-
cèdent aux épreuves, il faut franchir autant d'obstacles et de cercles enchantés que Sieg^fried lui-même pour arriver à la Walkyrie, mais on n'est pas le héros protégé devant qui tout se soumet grâce à un anneau d'or.
Quelle difficulté « d'exister » du jour au lendemain pour des gens qui ne savent rien de vous, qui n'ont pas suivi le développement de votre intelligence, la formation de votre esprit, qui ne connaissent ni votre passé, ni votre présent, qui d'instinct sont hostiles et vous prêtent toutes les médiocrités, toutes les incapacités — peutêtre aussi toutes les roublardises et toutes les perversités ! On est terrifié à la fois par l'indiscrétion qu'on commet en s'imposant à un inconnu et par le droit qu'on va lui laisser prendre d'être lui-même un indiscret.
Rue du Cardinal-Leprêtre, une maison mibourgeoise, mi-ouvrière, un petit escalier très modeste. Jai habité dans mon enfance une maison dont l'escalier ressemblait à celui-là et je ne pouvais pas me défendre d'une émotion attendrissante en montant ces marches plébéiennes» en mettant ma main sur la rampe en humble bois verni. Une antichambre étroite, une salle à manger très simple et, tout de suite le cabinet
de travail de Simon Lesec. Une pièce quasi monacale, le refuge d'un archiviste ou d'un bibliothécaire dont les recherches sont la seule préoccupation, et les instruments de travail le seul luxe. Fixés au mur, des rayons noirs pour les livres, des portraits du Grand Poète, de sa famille, de ses amis et des portraits du Grand Critique. Devant un bureau éclairé par une lampe à pétrole dont la flamme brûlait sous un abat-jour vert, Simon Lesec m'attendait, la main sympathiquement tendue. Par un effet merveilleux de l'adaptation, une justification du darwinisme, inattendue mais impressionnante, je trouvai, qu'il ressemblait à la fois à Sainte-Beuve et à Victor Hugo, à Victor Hugo par le cheveu dru et le front large, à Sainte-Beuve parles petits yeux perçants et le nez fureteur. H réconciliait en sa personne les deux illustres rivaux et il était juste que M'"*^ Victor Hugo n'eût aucun secret pour lui. J'étais entrée en relations avec Simon Lesec justement à cause de Sainte-Beuve pour lequel, vous le savez, mon cher ami, j'ai une vénération ancienne et de plus en plus méditée. J'avais écrit à Simon Lesec à propos d'un volume qu'il venait de publier. Il m'avait répondu «intrigué, disait-il, parce que j'étais une
des très rares femmes, à sa connaissance, qu'ait séduites et charmées l'auteur des « Lundis ».
Enhardie par le ton de familiarité simple et bonne de sa lettre, je lui avais avoué que je m'étais mise à écrire. Il me répondit encore, mais sur un ton plus prudent, moins cordial : (( Envoyez-moi votre copie ». Evidemment, il se méfiait. Mais il me répondit encore naïvement soulagé : « Grâce à Dieu, Madame, vous ne sentez pas le bas-bleu ! » O Dieu, dont Simon Lesec remerciait la grâce, que peut bien sentir un bas-bleu? Mais le grand mot était lâché. Je l'avais pressenti.
Je fus reconnaissante à Simon Lesec de me donner raison avec une aussi ronde et olfactive franchise. Je vous ai dit tout à l'heure qu'il a le nez fureteur. Bas-bleu! C'est Tépithète injurieuse, rapide et définitive que tout homme décerne à une femme qui se mêle « d'écrire ». Littré n'indique pas l'origine de ce terme de bonneterie. La noblesse de plume est masculine comme la noblesse de robe : ô prose — mâle outil... ! J'ai lu dans mon adolescence un roman intitulé a Basbleus », je crois bien que je l'avais dérobé dans la tentatrice l)ibliothèque paternelle ! — Albert Cim, le tricoteur de ces Bas-bleus, flétrissait igno-
minieusement les femmes feuilletonnistes. Mais si elles faisaient tout, et des feuilletons pendant ce temps-là, elles ne valaient guère moins que les messieurs de lettres parmi lesquels elles naviguaient. Elles valaient moins parce que, à valeur égale, une femme vaut toujours moins qu'un homme. Enfin, cette équivoque réputation de Bas-bleu, toute femme qui va olîrir sa prose à un Directeur de revue ou de journal sent qu'elle en est comme vêtue et comme flétrie d'avance. Cela contribue à la troubler, à l'intimider, à lui donner des attitudes trop décontenancées ou trop hardies qui ne sont point elle-même; et cela lui inspire des paroles qui ne sont pas elle-même non plus.
Mais j'étais délivrée de ce trouble et de cette timidité devant Simon Lesec, puisqu'il n'avait plus de prévention contre moi.
Nous causâmes longuement et fort amicalement. Il me donna quelques conseils et me mit au courant des ficelles du métier. Elles me parurent embrouillées et je pensai au Nœud Gordien. Mais je n'ai rien d'un Alexandre. Puis, à propos des Lettres de M"'e Victor Hugo, publiées dans la Revue de Paris et qui m'avaient tellement plu, parce qu'elles révélaient une femme qui
n'était pas seulement, comme il est écrit sur sa tombe : « Adèle, femme de Victor Hug^o », nous parlâmes d'une époque littéraire que Simon Lesec connaît avec érudition. Il est de ceux qui excusent Sainte Beuve de son Grand Péché et qui sourient du pharisaïsme de ceux qui le lui ont si véhémentement reproché. Le secret des amours de Sainte-Beuve et de M™» Hugo n'était un secret pour jiersonne. Mérimée en parle, avec son amusante crudité habituelle, dans une lettre du IG octobre 1844 à Albert Stapfer, au moment de la réception de Sainte-Beuve à l'Académie Française et le Livre d'Amour n'apprit rien à personne lorsqu'il fut publié, selon le vœu de Sainte-Beuve, longtemps après la mort de Victor Hugo. Quanta moi, il me semble que ce péché posthume, cette indiscrétion d'outre-tombe sont bien indifférents et bien négligeables. Puissent tous ceux qui s'en sont indignés n'avoir jamais commis de crime plus grave et plus cruel contre une femme qui les a aimés !
J'oubliais presque, pendant cette longue causerie, le vrai motif de ma visite. Simon Lesec me le rappela lui-même, quand je pris congé de lui. H me répéta qu'il m'aiderait dans la mesure de ses moyens et il me promit d'aller voir dès le
lendemain — avant moi, Vallée, le Directeur de l'Hermès Français.
Lorsque j'arrivai moi-même à l'Hermès Français, ayant attendu. i)our pénétrer sous la porte cochère, qu'un camion chargé de colis de livres en fût sorti, on me lit entrer dans une pièce exiguë où j'eus à peine la place de me glisser et où je me serrai sur une chaise entre le mur et une grande planche posée sur des tréteaux. Un jeune homme debout parlait tout bas à une grande jeune femme. Hs avaient l'air tristes et préoccupés. Au bout de quelques instants, on m'introduisit dans le bureau du directeur. Je dis bien bureau et non cabinet. Rien d'intellectuel dans cette grande pièce assez semblable à une salle d'expédition de colis-postaux. Des casiers en bois blanc contenant des liasses de papiers ficelés ; des planches sur des tréteaux chargées du i)rochain numéro de l'Hermès.
Vallée me regarda venir avec une aimable réserve et m'écouta avec une souriante froideur. Evidemment, cet homme n'a pas faim de manuscrits. Il a le visage glabre et gras, la bouche mince, le sourire fin, le regard vif et discret des gens habitués à soupeser leurs semblables, l'air à la fois bonhomme et malicieux ; la voix est
agréable, un peu basse et voilée, la phrase très nette, l'expression bien choisie.
11 me lit comprendre tout<le suite que la visite que venait de lui fiiire Simon Lesec, et qui me servait d'introduction, ne pouvait modifier en rien la direction générale que rHcrmès avait prise, qu'en aucun cas elle ne pourrait l'aire admettre un collaborateur dont l'œuvre serait étrangère à cette direction-là. 11 publiera ma prose avec le plus grand plaisir — à la condition qu'elle soit dans l'esprit de la revue. Or, l'Esprit de la Revue est documentaire. Je fus bien aise d'être fixée, mais je n'en conçus pas moins une très profonde gratitude pour Simon Lesec. 11 avait fai^ pour moi cette chose incroyable, inouïe : il s'était dérangé!
L'Esprit de la Revue est documentaire î Cela est aussi vague qu'imposant. Car il faudrait définir et délimiter le document. Toute représentation d'un monde ou d'un milieu, toute observation sociale ou psychologique des individus, des groupes, tout examen critique des faits, toute analyse des idées et des sentiments, toute interprétation logique et sincère des faits par un tempérament spécial, toute réaction d'une certaine sensibilité dans le milieu où elle cultive
est réellement tlocumentairo. C'était cela peutêtre que j'apportais. Mais je sais bien que ce n'est pas ainsi que « l'Hermès Français » conçoit l'esprit documentaire. J'eus la lâcheté de ne pas demandera Vallée pourquoi il avait laissé passer dans « l'Hermès » un article haineux et de mauvaise foi attaquant violemment l'esprit documentaire et les méthodes scientifiques avec l'injure comme preuve, le mauvais français comme argument, la confusion, l'inexactitude, le galimatias de pensée le plus ofl'ensant comme procédé de discussion. Les méthodes de critique précises, les recherclies consciencieuses, l'esprit documentaire devient-il détestable seulement quand on le pratique à la Sorbonne ? Mais je sais bien que l'esprit des Agathon et des sous-Agathon est lui-même documentaire. Où donc ai-je lu imprimé « Gagathon »? Simple erreur typographique, probalilement, mais bien excusable. Flnfin, le mot documentaire est frcgolique. A-t-on forcément l'esprit documentaire quîind on a su attirer l'attention sur soi ou bien quand on dissèque inlassablement les résidus des cadavres célèbres? Non, je ne demandai rien à Vallée. Sans doute, il m'aurait répondu doucement que l'antithèse est du document comme la thèse et
que l'Hermès, au caducée pacifique, doit écouter avec une éiçale sérénité les argumentations des deux partis en cause ; quil est nécessaire de les écouter parallèlement pour se Taire une opinion exacte; que la vérité, la bonne foi, la raison droite ne sauraient mieux triompher que par le contraste avec le parti pris et le sophisme.
Et Vallée aurait eu raison.
Vallée entoura mon manuscrit d'une ficelle banale : il écrivit mon nom dans un des coins de la première page et j'allai rejoindre des confrères dans un des casiers du columbarium en bois blanc.
Je quittai « l'Hermès Français » avec l'impression, avec l'intuition plutôt que j'avais fait une démarche inutile, inutile quant au résultat que j'avais espéré. Je m'étais laissé entraîner par mon alfection pour «l'Hermès Français», par mon désir d'être publiée en compagnie de lettrés dont j'aime l'esprit et le talent. Le sentiment n'a rien à voir dans ces affaires ; je me retrouvai dans la rue l'àme en détresse, efi'rayée, honteuse d'avoir abandonné là-haut les pages auxquelles je tenais tant, parce qu'elles étaient mon cœur et mon àme mis à nu. Je n'en apercevais plus que les faiblesses, les infirmités, les tares, et je
souffrais de les avoir livrées moi-même à des juges sûrement dégoûtés et peut-être narquois.
Un peu plus bas, dans la rue, je voyais le balcon de fer forgé du Collège Sévigné. Toutes les liqueurs de mes études me remontèrent au cerveau.
Je voulus refaire un pèlerinage, à la fois apaisant et réconfortant, dans ce quartier absorbé dans sa fièvre intelligente, que j'avais tant aimé autrefois, où javais promené pendant plusieurs années les exaltations et les rêves de mes vingt ans. Vous le savez, mon cher ami, on a vingt ans pendant plusieurs années. Je me souvins que vous m'aviez parlé 'd'un Bouddha que vous auriez voulu pour votre cabinet et qui souriait à la vitrine d'un mouleur de la rue Thénard. Je descendis et remontai plusieurs fois la calme petite rue provinciale. Je n'a[)erçus rien que des cages d'oiseaux accrochées aux persiennes du rez-de-chaussée et, derrière les vitres, des jupons blancs des dimanches, fraîchement repassés. Il me semblait cependant ({ue vous ne i)ouviez pas vous tromper. Votre Bouddha, je le trouvai au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue du Sommerard, chez le vieux sculpteur italien au beau visage douloureux d'artiste incompris et
raté. Le Bouddha que je préfère est le Bouddha Cambodofien, celui qui a la taille longue et mince des Apsaras, et les yeux demi-clos dans son rêve inquiétant. Votre Bouddha souriait dans son obésité accroupie, les mains éternisées dans le geste de la Persuasion. C'est à son sourire indéfinissable, guérisseur de toutes les vanités humaines que je demandai, non pas j)eut-être encore l'anéantissement du désir, mais la force suffisante pour supporter le « refus d'insérer» que « r Hermès » me préparait sûrement, et la patience nécessaire pour continuer ma route dans la voie des douleurs sans nombre qui conduit aux Temples Littéraires gardés par des bonzes rassasiés.