A PROPOS D'UNE CONFERENCE DE M. LE BRAZ
A Berthe Savery.
Mon cher Ami,
Il y a eu fête à notre lycée de jeunes filles, une fête donnée au bénéfice de l'œuvre des colonies scolaires. Il est juste que les enlants riches, au moment où ils vont partir au bord de la mer, à la montagne ou à l'étranger, songent aux enfants pauvres, et s'efforcent d'assurer à quelques-uns d'entre eux la possibilité de prendre des vacances qui ne seront pas, pour leur santé, une distraction de luxe.
Au lycée de garçons, ils ont fait une loterie. Les garçons sont moins sentimentaux et plus pratiques que les filles. Ils ne veulent pas faire la
charité uniquement pour Tamour de la charité, en payant non seulement de leur bourse mais aussi de leur personne et de leurs talents. Ils veulent avoir l'espoir qu'il leur reviendra quelque chose en nature sur ce qu'ils auront donné fen espèces. Mais enfin, c'est tout de même très bien d'avoir fait une loterie. Et puis j'ai gagné quelque chose, ce qui, je le crois bien, ne m'était encore jamais arrivé. J'ai gagné René, Atala et le dernier des Abencerages dans la belle édition à dix-neuf sous. Voilà un bon commencement de bibliothèque.
Notre lycée de jeunes filles est situé tout en haut de la ville, dans les arbres et dans les fleurs. On arrive aux bâtiments par une allée qui monte entre des mimosas, des camélias, des rhododendrons et des palmiers. Nous n'avons rien à envier au Midi! Par ce jour de fête, le lycée était rempli aussi de fleurs vivantes, de jeunes fleurs blondes ou brunes, en toilettes claires. Les petites et les moyennes ont chanté des chœurs de Jacques Dalcroze.
Cueillons donc, oh! qu'elle est Jolie!
La violette, pour ton jardin.
Ah! Mesdames, je vous en supplie Laissez-moi sur mon chemin!
Lorsque je serai cueillie.
Je nie mourrai de chagrin!
Il faut la laisser, ma belle.
Et chercher plus loin.
Les grandes ont chanté des chœurs de Schumann ; elles ont joué gaiement et simplement une comédie de Verconsin d'un charme vieillot et démodé, une comédie dans laquelle on a de beaux noms nobles comme on en inventait au temps d'Octave Feuillet.
Et c'était délicieux. Ma maturité s'attendrit sur l'adolescence féminine. Quelle créature humaine est plus jolie qu'une créature féminine de quinze ou seize ans qui est encore une enfant et qui est déjà une femme ? Qu'est-ce qui peut donner mieux une impression de fraîcheur, de grâce vigoureuse, de force latente et de joie saine? Je pense quelquefois maintenant que j'ai eu cet âge là. Mais je ne m'en apercevais pas et c'est à présent que je me sens de l'amitié, une amitié un peu mélancolique, pour la petite personne souple et menue que je vois vivre dans mon passé. Oh! je sais bien, on dit que les jeunes filles de quatorze à seize ans ont des préoccupations inavouables, des curiosités perverses, des goûts dépravés. Les unes « mangent leurs pellicules » et les autres a n'aiment pas
le blanc de poulet (1) ». Ah! mon cher ami, quand j'étais jeune fille, j'aimais tant le blanc de poulet, et je ne pouvais jamais en manger parce qu'il n'y en avait plus dans le plat quand on me le présentait! Maintenant que je pourrais en manger, je ne Taime plus du tout, je le trouve horriblement fade. Enfin, il paraît que les médecins, quand ils causent entre eux des jeunes filles, « ont des mots crus qui font peur et vous renseignent exactement sur le degré de poésie que contient ce vase d'élection, une vierge de quinze ans ». Mais d'abord les médecins ne c(mnaissent que les malades, les cas spéciaux et, s'ils s'appesantissent sur ces cas-là, au fumoir, c'est souvent avec un plaisir lubrique de collectionneurs erotiques. Il est inutile d'analyser pourquoi des imaginations masculines peuvent se complaire à cette sorte de jouissance de déclarer véreux des fruits défendus.
En réalité, la plupart des vierges de quinze ans sont de bonnes petites filles bien pures et bien loyales ; elles ont l'âme ronde et lisse comme leur cou et le cœur solide comme leurs mollets. Les directrices de lycée de jeunes filles vous di-
(l) Son Printemps, par Rachildk. Mercure de France.
ront, car elles causent aussi entre elles, tout comme des médecins, que s'il existe des névrosées, elles sont l'exception. A ce sujet là, je crois que les programmes de l'enseignement secondaire féminin auront été excellents. M. Gréard aura été un très grand féministe. Avoir presque tout son temps absorbé par des études qui deviennent de plus en plus attachantes, à mesure qu'on devient plus réfléchie ; s'enthousiasmer pour de l'histoire, de la littérature, de l'art, de la morale, des philosophies, de la physique ou de la chimie; sentir son cerveau devenir de plus en plus apte à comprendre, tressaillir de joie devant la porte entrouverte des paradis intellectuels, voilà le meilleur remède contre l'impureté. Ce sont les oisives, ce sont les inoccupées, ce sont les mondaines précoces qui rêvassent et qui errent, ce sont celles dont on ne fortifie pas le cerveau qui deviennent anémiques et qui ont ce qu'on appelle bien improprement du vague à l'âme.
Je vous assure que l'autre jour, au lycée, toutes ces gamines faisaient plaisir à voir. Elles avaient dans leurs yeux clairs et sur leurs joues tout un printemps qui n'avait rien de gangrené.
M. Le Braz a fait à ce jeune public frémissant
une conférence sur les lycées de jeunes filles en Amérique. Entre nous, je plains M. Le Braz. Parce qu'il revient d'Amérique, on l'oblige à parler de l'Amérique à propos de tout et il doit accommoder l'Amérique à toutes les sauces imaginées par des Femmes de France, des directrices d'établissement d'enseignement, des associations de la Presse, des associations d'étudiants. Et M. Le Braz, infatigable et résigné, parle des Femmes de France en Amérique, pardon, des Femmes d'Amérique en Amérique, des Lycées de jeunes filles en Amérique, des associations de la presse en Amérique, etc., etc.
M. Le Braz nous a fait une très jolie et très poétique conférence. Il a peint un tableau fort séduisant des jeunes Américaines s'entraînant aux exercices du corps comme de jeunes Spartiates. Il y avait dans la voix du conférencier, lorsqu'il évoquait le spectacle dont il avait eu le régal dans ces gymnases d'outre-mer, des intonations émues et caressantes. Je crois que jamais hommage plus délicatement admiratif n'aura été rendu à la frise vivante que devaient être ces corps d'Américaines adolescentes, libres sous le maillot de gymnaste. M. Le Braz les compara, je me souviens, à des amazones, des amazones qui
n'auraient consenti aucune amputation sacrilège. Mais, comme il y aurait à dire à un homme, même poète, lorsqu'il parle des femmes ! C'est un sujet, mon cher ami, auquel vous ne connaissez rien du tout et dont vous parlez comme un aveugle des couleurs.
En réalité, pour la majorité des Français, l'idéal de la femme, c'est la femme-servante ou la femme-fleur, celle qui leur assure une maison confortable et rangée, du linge en ordre et de la viande bien cuite, ou bien celle dont ils parent leur boutonnière. Ils veulent lui persuader, à celle-là, que si elle cessait d'être uniquement un objet gracieux, délicat et futile, fait pour être admiré et adoré, elle perdrait tout son charme et toute sa beauté, et les femmes prennent pour argent comptant ces galanteries faciles qui n'engagent les hommes à aucune considération plus sérieuse. Les auditrices de M. Le Braz riaient avec lui de la virilité que la plupart des Américaines de la classe moyenne s'efl*orcent d'acquérir, car il n'y a pas que des milliardaires en Amérique.
Lorsque M. Le Braz aborda le sujet du vote des femmes : « Gela vous manque à vous de ne pas voter? » m'a demandé tout bas, ironiquement,
la jeune et jolie maman d'une élève du lycée. Petite bourgeoise égoïste et repue qui ne se doute pas qu'à côté d'elle il y a des travailleuses et des solitaires dont on n'améliorera pas le sort tant qu'elles ne voteront pas.
Je ne sais pas, mon cher ami, si vous avez remarqué que, lorsque les reporters mondains vont interviewer les grandes dames du monde ou des lettres sur le féminisme, les reporters mondains et les grandes dames n'ont jamais lair de se douter qu'il y a sur terre des femmes qui doivent gagner le pain qu'elles mangent. La femme, disentils solennellement, est faite pour être épouse et mère et pour rester à son foyer. Mais celles que personne n'épouse, celles qui n'ont ni enfant, ni foyer — celles que personne n'épouse parce qu'elles sont laides, ou parce qu'elles sont pauvres, celles qui ne se marient pas parce quelles ne veulent pas se marier, car enfin le droit au célibat existe aussi j)our la femme, — pourquoi donc sont-elles faites ? Empécherez-vous aussi que dans certains ménages le gain de la lemme ne soit nécessaire pour assurer la possibilité de vivre décemment? Mais, nous autres bourgeoises, nous sommes les femmes les moins intéressantes du monde. Je parle des
bourgeoises aisées, car je sais tout ce qu'il y a de courage, d'abnégation, d'héroïsme et de labeur discret parmi les femmes de la bourgeoisie pauvre. Les bourgeois aisés apprennent à leurs filles, dès l'enfance, qu'elles sont faites uniquement pour le mariage et que la grande affaire de leur vie de jeune fille, ce sera de chercher un mari. Quand elles l'ont trouvé, elles achètent leur oisiveté et leurs parures par son travail et par sa protection. Tant pis pour elles si cette protection devient parfois tyrannique et gênante. Puisqu'elles ont accepté d'être en fonction de l'activité masculine, elles doivent en supporter les inconvénients, comme elles en goûtent les avantages. Ah ! non, la bourgeoise n'a pas besoin de voter. Combien d'entre elles auraient la loyauté de commencer leur vote par une nuit du 4 Août ? Mais la femme qui exerce un métier, la commerçante, l'ouvrière, l'employée, la servante, l'institutrice, le professeur, la femme qui se nourrit ou qui aide à nourrir les siens, la femme qui a des responsabilités ou qui paye des impôts, celle-là, il me semble, devrait avoir le droit de voter. Et c'est sur ce droit de vote que la discussion se fait le plus âpre. C'est sur ce droit de vote que la femme perd toute mesure
et tout sang-froid et que l'homme ironise le mieux, parce qu'il sait bien que, seul, le droit de vote chailgera les conditions économiques de la vie féminine.
Mon cher ami, je ne veux pas vous parler ici des excellents résultats du vote des femmes, dans les pays où elles votent. Je ne veux pas vous dire qu'avant de penser à elles, à leurs revendications personnelles, elles déclarent tout d'abord fanatiquement la guerre à l'alcool, elles songent à la protection de l'enfance et des jeunes filles. Je vous renvoie à l'article très documenté publié par M*"* Marie-Louise Le Verrier dans la Grande Reçue (1).
Mais dans cette terreur réelle ou affectée que l'homme éprouve pour la femme qui vote, il y a bien de la mauvaise foi ou de la puérilité. Supposez-vous un seul instant qu'une femme jolie, gracieuse, élégante, spirituelle, la plus femme des femmes, la plus pourvue de ce je ne sais quoi qui vous émeut et que vous avez si peur de lui voir perdre, supposez-vous qu'elle reviendra du scrutin, enlaidie, louche, cagneuse ou bossue ? Quelle boîte magique des Mille et
(x) Grande Revue, lo juillet 191a.
une Nuits, jeteuse de mauvais sorts, est donc une urne électorale ? M"^^ Marie-Louise Le Verrier se moque très agréablement de l'homme anti-sufTragiste qui, lorsqu'il prend la peine de définir son attitude, proclame avec émotion que sa mère, l'être le plus parfait que la terre ait porté, ne votait pas et que le monde valait bien mieux de son temps que du nôtre.
M. Le Braz n'a pas invoqué cet argument, mais il a affirmé, d'après les confidences dune Américaine, que, si la femme votait, elle voterait toujours contre le candidat souhaité par son mari. Avouez que, dans bien des cas, cela prouverait peut-être en faveur de son bon sens. Et puis, sérieusement, est-ce bien sûr ? Avezvous donc si peu confiance en vous, avez-vous donc tant de choses à vous reprocher, que vous craignez toujours que la femme ne profite de toutes les occasions pour devenir une ennemie victorieuse ou redoutable ?
Croyez-vous que, parce que la femme prendra conscience de certains de ses droits et de certains de ses devoirs, parce qu'elle acceptera certaines responsabilités, parce qu'elle acquerra certaines sciences, parce qu'elle pourra collaborer utilement à l'œuvre sociale, croyez-vous qu'elle
cessera pour cela d'être une femme de chair? Croyez-vous qu'elle cessera d'être une mère, une épouse, une amante? M. Jules Lemaître a proclamé dernièrement que la plus belle phrase de toute la littérature féminine, c'est cette phrase d'un des derniers romans de M"i« Myriam Harry : « Il n'y a rien de meilleur au monde que d'être une petite chose abandonnée dans les bras de son amant ». Ces femmes de lettres sont bien dévergondées. M"'^ Myriam Harry aurait bien pu écrire : « dans les bras de son mari ». Quant à M . Jules Lemaître , il est peut-être un peu critiqueorfèvre dans cette circonstance-là.
Mais oui, mon cher ami, même si nous votons un jour, nous resterons des amoureuses et des mères et nous aurons tous les dévouements, toutes les attentions, toutes les délicatesses, toutes les servitudes volontaires que l'amour nous inspire. Il ne cessera pas de nous plaire d'être, à côté de l'homme que nous aimerons, celle qui est faible et celle qui est ignorante. Nous ne cesserons pas d'avoir le désir de le soigner, de veiller sur lui, d'entretenir son feu et de lui faire préparer les aliments qu'il aime. Dans tout amour de femme, il y a de l'amour maternel. Seulement, il est un peu ridicule de trop le dire.
Mon cher ami, vous êtes sceptique et moi aussi. L'amour est hélas ! un sentiment trop égoïste, trop uniquement occupé de lui-même, trop éphémère, trop vite suivi de lassitude, d'abandon et quelquefois de haine, pour qu'on puisse compter sur lui pour réconcilier les deux sexes. Les hommes, maris ou amants, n'envisagent le féminisme que dans le contre-coup qu'ils peuvent en ressentir et non dans les bienfaits que les femmes peuvent en retirer. Mais il y a les pères. Les pères sont féministes parce que l'amour paternel est épuré, dégagé, autant que peut l'être un sentiment humain, de toute préoccupation personnelle. Les pères sont féministes parce qu'ils désirent leurs filles indépendantes, capables de vivre par elles-mêmes, libres économiquement, et sinon heureuses, du moins matériellement préservées de tout ce qu'une femme est obligée d'accepter quand elle est pauvre et isolée. La femme est tellement à l'abri de certaines chutes, de certaines défaillances, de certaines lâchetés quand elle a un métier qu'elle aime et qui peut la faire vivre.
Et puis il y a les fils. Les fils que nous pouvons élever, nous, les mères, dans le respect intelligent de la femme, dans l'habitude de la considérer
comme une égale, n'ayant pas les mêmes devoirs, mais ayant les mêmes droits, le droit de la liberté et du travail.
Mon cher ami, ce sont les pères et les fils, c'est-à-dire tous les hommes, qui voteront un jour pour le vote des femmes, dans un grand élan d'équité réparatrice.