‹ Les Petites provincialesChapitre 3 sur 14 · FANTAISIE SUR UN THEME FOURNI PAR M. HENRI LAVEDAN · texte numérisé non relu

FANTAISIE SUR UN THEME FOURNI PAR M. HENRI LAVEDAN

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FANTAISIE SUR UN THEiME FOURNI PAR M. HENRI LAVEDAN

A Lucile.

Mon cher" Ami,

M. Henri Lavedan a déclaré dans V Illustration, il y a quelques semaines, qu'on n'écrivait plus de lettres : on ne peut plus, dit-il, on ne veut plus, on ne sait plus. On ne sait plus, cela est possible. Tout dégénère. Mais on ne peut plus et on ne veut plus, cela, c'est une autre affaire. On voit bien que M. Henri Lavedan ne me connaît pas. Je vous prie d'être galant et de penser tout de suite que vous le regretter pour lui. Mais M. Lavedan ne possède donc aucune parente de province ravie de correspondre avec un écrivain célèbre ? Heureux

homme, auquel sont épargnées des lectures périodiques, comme celles que je vous inflige !

J'imagine, mon cher ami, qu'il s'est trouvé autour de mon berceau, comme autour de tout berceau qui se respecte, beaucoup de vieilles et méchantes fées. Elles m'ont annoncé bien des calamités : « Tu seras, à vingt ans, éloignée de ton pays, séparée de tes parents, tu auras la passion de l'amitié, tu auras soif de bienveillance, de sympathie, de confiance, et tous les amis auxquels tu t'attacheras, tous les amis dont tu auras savouré la présence comme on ne peut la savourer qu'en province, tous ces amis-là quitteront la ville où tu devras rester. A chacun de leurs départs, tes souffrances seront aussi aiguës, parce que la souffrance ne s'use pas, même quand on la connaît, même quand on la prévoit, et l'expérience ne lui sert de rien ». Seulement, parmi toutes ces vieilles fées hargneuses, il s'en était glissé une que je me représente jeune, gracieuse et bonne. Elle m'a dit : « Console-toi, tu aimeras écrire et ta vie sera suffisamment aisée pour que tu aies le temps d'écrire ». Et c'est vrai, j'aime écrire. La lettre est devenue la forme préférée de mon activité. Ce qui se passe autour de moi, ce que je fais, ce que je vois, ce que j'entends, ce

que je lis, ce que je pense, tout cela prend de l'importance ou de l'intérêt, surtout parce que je me dis : « je leur écrirai cela ».

Et j'aime aussi recevoir des lettres. Oh ! sans doute, on m'écrit moins que je n'écris : mes amies sont des femmes occupées et mes amis sont, comme vous, des hommes occupés. La destinée ne leur a pas attribué, comme à moi, le métier de luxe d'être uniquement des épistoliers. Mais leurs lettres sont une de mes grandes joies et je puis bien dire que la plupart de mes satisfactions sentimentales, je les puise dans la boîte aux lettres. Vous savez, mon cher ami, que, dans notre ville bénie, nous ignorons les concierges. Le ménage de l'escalier est fait par les chats, on en est averti rien qu'à l'odeur, mais ils n'ont pas encore appris à monter les courriers. Cependant, il me semble me rappeler que, lorsque vous viviez ici, votre maison était munie de cet objet rare, une concierge, laquelle, à vous entendre, possédait tous les caractères de sa race, étant potinière et revêche, et que vous la détestiez. Mais vous habitiez aristocratiquement une maison pourvue de tout le confort moderne. Nous en sommes encore chez nous à la simplicité du bon vieux temps.

Connaissez-vous, mon cher ami, ce que j'appelle l'angoisse des courriers, l'attente des nouvelles, le cœur qui bat au moment où on met la clef dans sa boîte aux lettres, la certitude qu'on se force d'avoir que la lettre attendue n'y sera pas, afin de s'éviter une déception, qu'on éprouvera tout de même — et la joie qu'on ressent lorsqu'on reconnaît l'écriture souhaitée? Une lettre, c'est de la vie qu'on reçoit et qu'on touche. La petite enveloppe blanche a quitté des mains amies pour venir dans les nôtres, elle a franchi la distance qui nous sépare des êtres qu*e nous aimons, elle est un peu de leur cerveau, de leurs yeux, de leurs mains, de leurs gestes, de leur cœur, et tout cela nous est venu enfermé dans l'enveloppe, à travers l'espace. Car, l'espace, ce n'est peut-être rien pour les philosophes, mais c'est une réalité bien irritante, bien désolante pour les chétifs humains que nous sommes. Et ce que je préfère aussi, des écrivains que je préfère, ce sont leurs lettres. Les œuvres qu'ils ont créées ont bien souvent vieilli. Même ceux qui ont été des précurseurs, ceux qui ont inventé de nouvelles manières de penser et de sentir, même ceux qui ont eu l'influence la plus profonde sur les générations qui ont suivi la leur, même ceux-là, nous les

avons dépassés et nous en savons plus qu'eux. Alors leurs œuvres ont surtout un intérêt historique et, pour nous qui ne sommes ni des critiques, ni des candidats au doctorat es lettres, elles valent surtout lorsque la forme a gardé toute sa jeunesse et toute sa beauté. Mais leur correspondance : ce qu'ils étaient quand ils oubliai ent d'être des écrivains, quand ils n'étaient presque plus des « gens de lettres », la familiarité de leur esprit et de leur cœur, leurs souffrances, leurs joies, leurs préjugés, leurs faiblesses, tout ce qui les rapproche de nous qui les aimons et qui les admirons, leurs jugements sur les événements dont ils ont été les contemporains, sur les gens qu'ils ont connus, c'est tout cela que je préfère. Et rien ne me paraît aussi savoureux que la phrase épistolaire qui, certes, peut être ample et majestueuse, et grave, mais qui est surtout rapide, légère, concise et nette, la phrase du XVIII® siècle ou celle de Mérimée. Si, j'espère bien qu'on écrit encore des lettres, j'espère bien que les écrivains écrivent encore des lettres. Cette espérance-là est, d'ailleurs, bien désintéressée. C'est à ceux qui vivront après moi que je pense. Je ne voudrais pas qu'ils fussent privés de la joie que j'ai goûtée récemment encore en lisant cer-

taines lettres de Tolstoï, de Fromentin ou de Sully Prudhomme.

Mon cher ami, je vous écris tout ceci au coin de mon feu, car je tisonne comme en Novembre. Le mois de Septembre continue indignement le mois d'Août qui avait bien aggravé le mois de Juillet. En vain, on guette les nouvelles lunes, mais les lunes passent et la pluie persiste. Le vent fait tout ce qu'il peut pour remonter au nord, mais je ne sais quel mauvais génie septentrional, ennemi des hommes, lui donne chaque fois de bons coups de poing qui le renvoient dans son affreux trou de l'ouest. Et l'on finit par s'attrister de vivre si longtemps dans une vallée de larmes. Cependant tout va bien dans notre arche Je Noé. Les enfants et les animaux souffrent beaucoup moins que nous de la privation de chaleur et de lumière. Les trois chats, les deux tourterelles et les deux poissons rouges se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer. Et Mondoubleau est toujours l'exubérant gardien de notre ménagerie. Vous m'aviez cependant promis de venir voir Mondoubleau — et puis vous n'êtes pas venu — et vous ne le connaissez pas, pas plus que vous ne connaissez le lieu de sa naissance dont il porte le nom. Mondoubleau, n'est-ce pas que c'est

un joli nom, un joli nom de pays et un joli nom de chien ?

Le pays, c'est un bourg bâti en amphithéâtre sur une petite colline du Perche et dont l'importance ancienne se révèle par les ruines du château des sieurs de Doubleau, château dont la grosse tour est plus penchée que celle de Pise. Autour de cette colline, c'est tout le pays du Loir, riant et gras, creusé de vallées comme de fossettes, aux herbages compacts, aux eaux transparentes, aux peupliers chuchoteurs. C'est le pays des étés de mon enfance.

C'est à Mondoubleau même qu'Alphonse Karr a composé Sous les Tilleuls et les Tilleuls de l'histoire sont les vieux tilleuls du marché aux moutons. Avez-vous lu Sous les Tilleuls ? C'est d'un romantisme effréné, c'est un mélange bizarre de Gœthe et de Walter Scott. On s'y appelle couramment Stephen et Edwards. On y a pour rien des attaques de nerfs, des évanouissements, des crises de larmes. On se jette à genoux et on prie et il se passe dans les cimetières des scènes à faire dresser les cheveux sur la tête. Quant au style, voici un simple échantillon : « Et il poussa un rugissement de bète féroce. O mon Dieu, dit-il. après quelques instants de silence, pour-

quoi m'écrasez- vous ainsi ? Est-ce pour me punir d'avoir levé si haut la tête et de m'être laissé, par mon bonheur, élever au-dessus de l'humanité? Oh ! si c'est un crime, il est expié ! Et les larmes s'ouvrirent un passage : elles inondèrent sa poitrine. Et il se frappait, il se déchirait la poitrine avec ses ongles !» Et il y a aussi un passage où il y a un lit qui craque. Mais vous trouverez sans doute que c'est le plus aimable du roman.

J'ai découvert qu'après avoir écrit Sous les Tilleuls, Alphonse Karr a écrit Sous les Orangers. Evidemment, l'auteur des Guêpes, qui l'eût cru, était inspiré par les arbres émollients.

Enfin mon chien Mondoubleau est né à Mondoubleau.

C'est un beau berger de Beauce dont j'ai connu les parents et les grands-parents, et il est venu sur nos routes bretonnes mettre la nuance inconnue de sa fourrure gris fer, sa folie bondissante de jeune fauve et l'accent imprévu de son nom, mipercheron, rai-tourangeau. Les paysans des alentours regardent avec défiance cet étranger bruyant. Ils n'aiment pas ce qui n'est pas de chez eux. Quand la pluie veut bien diminuer ou cesser, nous allons le promener. Les chemins sont des bourbiers, les fossés sont des torrents impétueux,

les haies semblent une végétation marine. Il n'y a qu'une consolation à cette existence en aquarium, c'est la splendeur du chèvrefeuille. Nous en rapportons des buissons entiers. Nous le cueillons en nous mouillant jusqu'aux épaules, en nous éraflant aux épines, et tous mes vases sont pleins de la fleur délicieuse entre toutes. Chez moi, dans mon jardin, la végétation prend des aspects de flore tropicale et c'est un véritable feu dartifice de bégonias, de dalhias, d'hortensias, de pois de senteur, de géraniums, de capucines, de fuschias dont les feuilles atteignent des proportions inaccoutumées. Mais il manque hélas ! un rayon de soleil pour faire flamboyer tous ces vivants émaux des fleurs. Et puis, j'ai bien mal à mes rosiers dont la seconde floraison, qui promettait d'être si belle, a pourri en boutons. Et comme je ne suis pas seulement une âme, j'ai mal aussi à mes tomates qui sont gâtées, à mes melons qui sont rachitiques, et à mes cornichons qui sont tout racornichonnés.

C'est le moment où on reçoit, parmi ses journaux, les catalogues envoyés par les horticulteurs, des catalogues superbes venus d'Angleterre ou de Hollande, avec des modèles de jardins, des spécimens de fleurs pour lesquelles on vendrait bien

son âme au diable. Il y a en Hollande, à Hillegom, des tulipes simples et doubles, des jacinthes, des crocus, des pivoines et des primevères qu'on voudrait s'acheter par centaines. Hillegom en Hollande! Mon cher ami, vous souvenez-vous du voyage de Godelieve. princesse de Bahr, qui s'en fut en Hollande s'acheter des fleurs pour égayer la maison qu'elle habitait au béguinage de Bruges. Cette charmante et douce Godelieve dont je vous ai fait connaître l'histoire poétiquement contée par le Comte de Comminges, et que vous avez aimée encore plus que moi parce que vous êtes un homme et quelle est une femme délicieuse.

J'ai lu ces temps-ci « Père et Fils », la récente traduction du roman d'Edmond Gosse et cela ma paru très remarquable, bien que le style soit d'une austérité un peu monotone. Mais c'est certainement le style qui convenait à un tel récit, sévère et âpre comme les murs d'un temple puritain. Les Pères et les enfants, quel sujet troublant et quel drame poignant ! Comme rapidement nous sentons que nos enfants nous deviennent étrangers ! Tout un monde se développe en eux-mêmes, avec eux et nous n'y avons point accès. L'éveil de leur sensualité, les tourments

de leurs premiers désirs, leurs croyances, leurs opinions, leurs décisions échappent à nos observations, à notre sollicitude, à notre amour, à notre autorité. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à tâcher de nous rappeler tout ce que nos parents ignoraient de notre vie intérieure. Mais quand il s'agit d'un père qui sent l'âme et l'esprit de son fils lui échapper religieusement, quand il s'agit d'un père qui veut arracher son fils à la damnation éternelle, alors la lutte devient particulièrement cruelle et douloureuse. J'ai lu aussi de vieux bouquins, qui sont venus de la bibliothèque paternelle dans ma bibliothèque de campagne. Deux volumes de contes et fables indiennes imprimées en 1724, à Paris, rue Saint- Jacques, proche la fontaine Saint-Séverin, au Lys d'or. Si vous voulez, la prochaine fois, je vous raconterai une de ces fables. Gomme je serai une Shéhérazade à distance, les convenances seront gardées.

J'ai constaté avec une surprise satisfaite que l'emploi du temps de Moulai Hafid ne tient plus dans nos feuilles qu'un nombre de lignes de plus en plus restreint. On cesse de nous édifier ou de nous attendrir sur la moindre parole, le moindre geste, la moindre générosité de cette

boule de suif musulmane. Je demande pardon à Boule de Suif de la comparaison. Je suis, avec une impatience angoissée, la marche des nôtres vers les nôtres, prisonniers à Marrakech. Combien vont tomber pour la délivrance de ces neuf-là? Mais il faut qu'ils soient délivrés et que de la jeunesse française soit leur rançon. Mon cher ami, je crains d'avoir trop voulu donner tort à Monsieur Lavedan. Mais je ne m'excuse point, vous êtes habitué. Et voilà comment nous sommes les victimes des habitudes qu'on nous a contraints de prendre. Cependant, écrivez moi bientôt aussi longuement pour que je n'aie rien à me reprocher. Adieu, je vous souhaite tous les soleils dont nous sommes privés.

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