‹ Les petites visitesChapitre 15 sur 15 · LILI. — Je t'ai vue · texte numérisé non relu

LILI. — Je t'ai vue

MAMAN. — C'est pas vrai. Tu dormais.

LILI. — Comment le sais-tu? Tu vois bien que c'est toi 1 Je t'ai vue.

MAMAN, tendre. — Mon pauvre petit minet!

LILI. — Alors, je ne suis pas contente et mes joujoux m'ennuient, ils me font de la peine.

MAMAN. — Ohl ils ont coûté si cherl

LiLi. — Tu vois 1 Tu voi§ bien! Moi qui croyais jusqu'ici !... Ohl... Le petit Jésus s'est fichu de moi... Je suis en colère... Je vais casser ma crèche.

MAMArf. — Veux-tu bien te taire. (La câlifiant.) Voyons, mon chéri. Comment donc estce que je pourrais te consoler ?

LiLi. — Il n'y a qu'une chose, tiens, si tu veux?

MAMAN. — Quoi?

LiLi. — C'est de donner mes joujoux de Noël à une maman de pauvres petits enfants qui croient encore aux visites du petit Jésus. Comme ça, je serai consolée. Ça y est-il?

MAMAN. — Oui... mais qui?

LiLi. — La mère Louis! cette pauv' mère Louis qui vient faire les ourlets à la journée ! Elle a deux petites filles qui doivent encore avoir confiance dans les souliers... On va y donner mes Noëls. C'est entendu.

MAMAN, attendrie. — Viens lui dire ça toimême. Tu es un vrai trésor. (Confidentiellement.) Mais pas un mot à ton frère. Il faut encore le laisser croire.

LiLi. — N'aie pas peur. Oh! mon Dieu! Et

PnEMlÈRE DÉSILLUSION 219

puis qui sait ? Ça ne lui fera, peut-être rien le jour où il découvrira la chose... Les garçons, c'est pas comme nous. Ils ne sentent pas ces petites choses du cœur.

MAMAN. — Allons voir la mère Louis.

UN VIEUX AUTEUR, soixantèseizB ans.

UN HUISSIER, quarante ans.

A PariSf de nos jours, un dimanche dans raprèsmidi, en été. L'antichambre du directeur, au théâtre X. . .

LE VIEUX AUTEUR. — C'est eiicore moi I l'huissier, qui se réveille (Tune douce toi'peur.

— Ah 1 oui.

LE VIEUX AUTEUR. — Je viens encore, en

passant, vous faire une petite visite... essayer

d'être plus heureux...

L*HUissiER, dubitatif. — Oh! ohl

LE VIEUX AUTEUR 9 inquiet. — Le directeur n'est pas là ?

l'huissier. — Si, si.

LE VIEUX AUTEUR. — Ah! j'ai eu peur.

l'huissier. — Mais, vous savez bien...

quand même...

LE VIEUX AUTEUR. — Hélas !

l'huissier. — Il ne veut pas vous recevoir.

LE VIEUX auteur. — Il a tort.

l'huissier. — Il m'a défendu...

LE VIEUX AVTEV^y très modeste. — Ma carte?

l'huissier. — Même de lui passer votre carte... Il me jetterait à la porte. Il me l'a dit*

LE vieux auteur. — Il a tort.

l'huissier. — Pourquoi vous entêtez-vous?

LE vieux auteur. — Pourquoi ?

l'huissier. — Oui. Il y a tant d'autres théâtres 1

le vieux auteur, avec un soupir . — Je sais bien. Je les connais.

l'huissier. — Allez-y.

LE vieux auteur. — On ne me laisse plus monter. Il n'y a qu'ici où je monte encore. Je suis là, bien contrarié, allez, mon pauvre ami.

bien affecté... mais je vous parle au moins, vous me répondez, vous êtes poli. Vous me dites que le directeur est à côté, dans son cabinet...

L*HUissiKR. — ... Et qu'il ne veut pas vous recevoir...

LE VIEUX AUTEUR. — C'cst vrai, hélas 1...

mais enfin, ça ne fait rien... je le sens si près, à deux pas, le directeur I... Comprenez- vous ? Il n'a qu'à sortir, qu'à passer... je peux l'aborder...

l'huissier. — Il vous enverra promener.

LE VIEUX AUTEUR. — C'cst probable. 11 aura tort. Mais que sait-on? Et puis, il me verra. Malgré lui, il me verra... comme j'ai l'air malheureux et intéressant 1 Ça lui fera tout de même penser à ma pièce, à mes pièces, car — ça n'est pas pour me plaindre — mais je lui en ai apporté des quantités...

l'huisser. — En efifet. Voilà longtemps que je connais monsieur. Voilà bien... dix ans?

LE vieux auteur. — Plus, mou ami.

Douze. Ef dans toutes ces pièces, il y en avait peut-être de plus ou moins bonnes... il ne m'appartient pas de juger... Mais il y en avait sûrement de très curieuses... Seulement, que

voulez-vous 1 je les déposais, on me les égarait, je ne pouvais jamais les ravoir.,. Il les emportait peut-être chez lui ?

l'huissier. — Non, Il n'emporte que celles qu'il lit.

LB VIEUX AUTEUR. — Et il n'a jamais lu les miennes? Aucune?

l'huissier. — J'en ai peur.

LE VIEUX auteur. — Je m'en doutais. Il a eu tort. Il faut toujours lire. Cest le moins. Sans compter qu'on peut très bien avoir des surprises... mettre la main sur une œuvre...

au moment où on ne s'y attend pasi.,. Tout ça, voyez-vous, au fond, mon ami.,.

l'huissier. — Quoi, monsieur?

LE VIEUX auteur. — Eh bien, tout ça...

oh I ce n'est pas bien gai... Il n'y a pas à se le dissimuler. Le théâtre est devenu très épineux pour les vieillards d'un certain ége.., qui ne sont plus dans un certain... mouvement... un certain train, comme on dit.

l'huissier. — Le public veut du neuf.

LE vieux auteur. — Il a tort. Et puis je lui en apporte peut-être... sans m'en douter moi-même,., pourquoi pas?

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l'huissier. — C'est égal. A votre place, je serais déjà découragé.

LE VIEUX AUTEUR. — Vous aupiez tort.

l'huissier. — A quoi bon vous obstiner?

LE VIEUX AUTEUR. — A quoi bou ? Mais je m'obstine exprès, mon cher ami. Je m'obstine parce que c'est ça, le théâtre I C'est de s'obstiner. Jamais je ne perdrai patience... Vous m'entendez? Jamais. Il faudra bien qu'on en arrive à me rendre justice... Et si je meurs à la peine...

l'huissier. — Ahl vous serez bien avàncél

LE VIEUX auteur. — Justement I Plus sans doute que vous ne croyez ! Il faut peutêtre que je meure incompris pour qu'on me comprenne; il faut peut-être que je ne sois jamais joué de mon vivant pour avoir des chances de l'être, une fois mort.

l'huissier. — Ça vous fera un beau grasde-jambe.

LE VIEUX AUTEUR. — Ne plaisautcz pas sur ce sujet. Vous avez tort. Ainsi, le directeur est là?

l'huissier. — Oui.

LE VIEUX AUTEUR. — Scul ?

l'huissier. — Non.

LE VIEUX AUTEUR. — Avec qui ?

l'huissier. — Une de ces dames. Mademoiselle de Clairvaux.

LE VIEUX AUTEUR. — Je la connais.

l'huissier. — Elle est très jolie!

LE VIEUX AUTEUR. — Et elle a du talent.

Elle jouerait dans la perfection mon premier rôle de femme. Pensez-vous qu'ils en aient pour longtemps?

l'huissier. — Ça dépend. Je ne -peux pas savoir.

LE VIEUX auteur. — C'cst bon. Je vais attendre.

l'huissier. — Mais quoi?

LE vieux auteur. — Ricu. Un événement imprévu... un hasard. Je ne compte plus que là-dessus.

l'huissier. — Oui. Mais le directeur peut très bien s'en aller de l'autre côté, je vous en préviens, par la petite porte I II a une autre sortie.

LE vieux auteur. — Ah! vous croyez qu'il pourrait?...

l'huissier. — Je suppose. Quand il est en

affaires avec une de ces dames,., ça lui arrive souvent de sortir avec elle par la petite porte, (Il rit.)

LE VIEUX AUTEUR. — Je vQus eutcnds. Il a tort. (Un temps.) Il ferait mieux de lire les manuscrits des pauvres auteurs... les miens surtout.

l'huissier. — Ohl vous oubliez que c'est aujourd'hui dimanche?

LE VIEUX AUTEUR. — Eh bien I et moi?

Est-ce que je ne travaille pas le dimanche?

Est-ce que je ne suis pas, aujourd'hui, par ce beau soleil, ici, dans ce vestibule, à le guetter patiemment?

l'huissier. — Et qu'avec tout ça — nous sommes-là à bavarder — il a peut-être déjà déguerpi !

LE VIEUX AUTEUR. — Ohl uou I Nc me dites pas ça!

l'huissier. — C'est bien possible. De ce temps-là ! Si je n'étais pas forcé par mon service, allez, monsieur, je serais de ce moment à Chatou, moi, chez ma belle-mère, dans le jardin, à boire glacé I en bras de chemise 1 ah I mais oui I

LE VIEUX AUTEUR. — Vous auriez tort.

C'est détestable de boire glacé. En été, il faut boire bouillant, du thé ou de l'eucalyptus.

l'huissier. — BastI

LE VIEUX AUTEUR. — ÉcOUtCZ, VOUlcz-VOUS

être tout à fait gentil?

l'huissier. — S'il y a moyen, je ne demande pas mieux.

LE vieux auteur. — C'cst d'aller voir chez le directeur... d'écouter à la porte... pour savoir s'il est parti?

l'huissier. — Vous y tenez beaucoup?

Qu'est-ce que ça vous fait qu'il y soit ou non? Pour vous c'est le même prix.

LE vieux auteur. — Je vous en conjure.

l'huissier. — Je suis bon enfant. J'y vais,

le vieux auteur. — Merci. (L'huissier se lève et sort.) Ça n'est pas pour me plaindre ! Mais ce métier d'auteur dramatique est vraiment, certains jours, bien dur, bien usant.

(L'huissier reparaît.) Eh bien?

l'huissier. — Il s'est cavale. Je m'en méfiais.

LE VIEUX AUTEUR. — Qucl cunui I Voilà bien ma veine I C'est à recommencer. Moi qui

me disais ce matin en me levant : « Allons 1 c'est peut-être pour aujourd'hui ! Il fait soleil... ciel bleui.,. Le directeur sera peut-être bien disposé... » Non, vraiment I Ah! je n'ai pas de... Enfin... tant pisi (Il sort de sa poche un roideau.) Alors, que voulez-vous I... je vous confie ce manuscrit... je vous le recommande bien, hé?..., surtout... comme la prunelle...

l'huissier. — Craignez pas!... Tout ce qui a été perdu ici, monsieur... jamais ça n'a été par moi.

LE VIEUX AUTEUR. — Oui... Oh I je VOUS cu

prie... Pensez que je n'ai pas de double! Ça serait effrayant. C'est le travail de quatre ans qu'il y a là dedans I Tout simplement I C'est un drame... un bien beau drame...

l'huissier. — En vers?

LE VIEUX auteur. — Bien entendu.

l'huissier. — Quel titre?

le vieux auteur. — Néron.

l'huissier. — C'est un sujet ça. Nom d'une pipe! Où ça se passe-t-il?

LE VIEUX auteur. — Mais... à Rome!

l'huissier. — Tiens ! tiens I Combien d'actes?

LE VIEUX AUTEUR. — Mois... cinq.

l'huissier. — Grelotte!

LE VIEUX auteur. — On dirait que ça vous intéresse?

l'huissier. — Dame! à force de vous entendre parler de vos pièces... tout de mêmel

LE VIEUX AUTEUR, sotidain joyeux. — Ah bahl Eh bien, si vous connaissiez... si j'osais même... si ça ne vous ennuyait pas?

l'huissier. — Quoi donc?

LE VIEUX AUTEUR. — Quc je VOUS lisc...

un ou deux passages seulement...? oh I pas longs?

l'huissier. — Moi? mais ça n'est pas de refus..*.

LE VIEUX AUTEUR, qui tremble d'émotion. — Vraiment ! Vous voulez bien ? (Il déplie le rou-^ leau.)

l'huissier. — Mais pourquoi donc pas? Je n'ai rien à faire... je m'embête, en somme...

LE vieux AUTEUR. — Vous ne Ic regretterez pas? Je vous en réponds I Enfin I je vais donc pouvoir lire à quelqu'un... à quelqu'un qui voit le directeur.

l'huissier. — Tous les jours...

LE VIEUX AUTEUR. — Oui... Vous ne me croirez pas? C'est ma première joie de théâtre, ce qui m'arrive, mon ami. C'est vous qui me la donnez, ma première joie de théâtre.

l'huissier, qui s* est renversé dam son fauteuil, — Marchez.

LE VIEUX auteur. — Je commence. Premier acte. Scène première. (Il tousse.) D'abord, il faut vous dire que c'est un Néron tout spécial, vu sous un jour tout nouveau.

l'huissier. — Oh!

LE vieux auteur. — Oui.,. C'est un Néron... chrétien ! 1 1 Qu'est-ce que vous dites de ça, hein?

l'huissier. — C'est très rigolo. Mais comment arrangez-vous ça avec les supplices des martyrs? le Cirque?

LE VIEUX AUTEUR. — Justement I C'est un Néron chrétien... Mais qui ne veut pas avoir Voir... comprenez-vous?

l'huissier. — Oui. J'y suis I

LE VIEUX auteur. — Comprenez- VOUS bien ?

Il a été converti, par sa vieille nourrice... que j'appelle dans mon drame : Camilla...

Mais pour rien au monde il ne veut qu'on

s'en doute... il est bien forcé de continuer à persécuter... C'est là qu'est le drame!

l'huissier. — Oui, oui...

LE VIEUX AUTEUR. — Vous allcz voir 1 Vous allez voir ! Je commence. Acte premier, scène première... Personnages, f/ct, la porte s'ouvre violemmerUy et le directeur j qui iVavait fait qu'une courte ahsencCy paraît^ H a des lettres à la main.)

LE DIRECTEUR, à l'huissier. — Denis, vous allez me porter tout de suite ces deux lettres, (Apercevant le vieux monsieur qui se fait humble^ mais humble...) Et puis, vous, monsieur, une fois pour toutes, c'est inutile de revenir... Je vous l'ai déjà dit. Ce que vous faites ne convient pas à mon théâtre, et je ne peux pas vous jouer.

LE VIEUX AUTEUR. — Vous avcz tort, mon cher directeur 1 (Le directeur rentre dans son cabinet. A Denis qui s'apprête à partir.) Allons 1 je reviendrai. Tout n'est peut-être pas encore perdu.

M. CAMPAGNE, soixante-dix ans.

SON NEVEU, vingt ans.

A Paris^ chez M. CampagnCy un dimanche de printemps^ sur la rive gauche. On finit de dé^ jeûner^ un petit déjeuner de curé qui a été servi par une vieille bonne en coiffe bretonne et en fichu à pointe.

M. CAMPAGNE. — Eh bien 1 mon gros, le voilà terminé, ce déjeuner, que tu es assez gentil pour m'accorder une fois par mois ! Ça t'embête, je le sais?

LE NEVEU, — Mais non, mon oncle.

M. CAMPAGNE. — Si. Mais tant pis. A moi, ça me fait tant de plaisir 1

LE NEVEU. — A moi aussi, je vous assure.

M. CAMPAGNE. — Enfin, tu aimes mieux quand c'est passé?

LE NEVEU. — Pas du tout. Je me plais infiniment en votre compagnie. Vous ne me grondez jamais, vous ne me faites pas de morale...

M. CAMPAGNE, molicieux. — C'est vrai.

D'autant que ça ne servirait à rien.

LE NEVEU. — Mon oncle, vous devenez taquin I

M. CAMPAGNE. — Nou. Je te rends ta liberté, mon gros. Va t'amuser. Je ne te retiens pas. Où vas-tu aller de ce pas? contemoi ça.

LE NEVEU. -* Retrouver des amis, à la Paix.

M. CAMPAGNE. — La Paix?...

LE NEVEU. — Oui..* le café de la Paix..* place de l'Opéra.

M. CAMPAGNE. -• Ah I je n'y étais pas. Et ensuite ?

ce LE PÈRE EXTRÊME-ONCTION » 239

LE NEVEU. — Nous allons probablement fréter un locati et aller aux courses...

M. CAMPAGNE, effrayé. — Tu joues?

LE NEVEU. — Non. Ûu si peu I

M. CAMPAGNE. — Prends garde. On a vite fait — j'ai entendu dire — de perdre quarante à cinquante francs I

LE NEVEU. — N'ayez pas peuri

M. CAMPAGNE. — Oh! fais bien attention. Il y a tant de pauvres... tant de malheureux qui manquent d'argent !

LE NEVEU. — Et vous, mou oncle, sans indiscrétion... qu'allez- vous pratiquer tantôt? Encore une bonne œuvre ? Une bonne action ?

Vous n'arrêtez pas de faire le bien !

M. CAMPAGNE. — Je voudrais que tu dises vrail Moij mais... je vais... aller, venir...

LE NEVEU. — Précisez donc, cachottier.

M. CAMPAGNE. — ...Faire mes petites visites ordinaires...

LE NEVEU. — Quelles visites?

M. CAMPAGNE. — Mcs visitcs du dimanche*

LE NEVEU. — Où ça? Oh I que vous avez donc la charité modeste et l'aumône cachée... mon bon oncle I On ne peut pas vous arracher

VOS misères. Bien entendu, je ne vous demande pas le nom de vos pauvres.

H. CAMPAGNE. — Tu me le demanderais que je ne te le dirais pas, à moins que tu ne m'en pries avec la pensée d'aller les secourir toimême. D'ailleurs, le dimanche... ça n'est pas mon jour de pauvres... non. C'est autre chose. Le dimanche, je ne dépense presque rien. Au contraire, ce jour-là, je fais plutôt des économies.

LE NEVEU. — Vous m'intrigucz 1

M. CAMPAGNE, mystérieux. — Ahl voilai (Il se frotte les mains.)

LE NEVEU. — Que diable pouvez-vous bien faire les dimanches ?

M. CAMPAGNE. — Ça ne te regarde pas. Va au café... (Se reprenant.) Pardon... va à la Paix, mon petit.

LE NEVEU. — Mon oncle, je veux savoir le secret de cette conduite... qui n'est pas claire.

M. CAMPAGNE. — Ahl si tu pouvais te douter?...

LE NEVEU. — Je pressens que vous avez des liaisons coupables?

M. CAMPAGNE, changeant de ton. — Soyons

sérieux. Tu veux que je te le dise? Eh bien, le dimanche, c'est mon jour d'hospice.

LE NEVEU. — Je ne comprends pas.

M. CAMPAGNE. — Je vais t'expliquer.

LE NEVEU. — Pas la peine. J'y suis ! Quand, parmi les malheureux que vous secourez, il y en a qui tombent gravement malades et sont contraints de se faire soigner à l'hospice, vous allez encore les y voir... les...

M. CAMPAGNE. — Pas du tout. Tu bats la breloque. Ceux que je vais aller voir, aujourd'hui, tiens, à la Charité... ils sont trois... un homme et deux femmes, eh bien, je ne les connais pas, je ne les ai jamais approchés... je vais leur parler tantôt pour la première fois...

LE NEVEU. — Alors?...

M. CAMPAGNE. — Attends quc j'achève de te mettre au courant. Tu bavarderas après. Depuis plus de dix ans — jusqu'au commencement de l'année dernière — j'avais remarqué, en allant dans les hôpitaux, qu'il y avait souvent certains malades qui restaient seuls les jours de visite, tristes, dans leur lit, à qui personne ne s'intéressait, des délaissés, sans famille, sans amis, sans relation aucune... Et leur attitude

était si navrante, si pitoyable... surtout les jours de parloir... que j'en avais le cœur serré I

LE NEVEU. — Comme vous êtes bon, mon oncle !

M. CAMPAGNE. — Je ne suis pas bon, je suis égoïste. C'est par égoïsme que ça me faisait de la peine. Je pensais: si j'étais à leur place, comme j'aurais du chagrin de voir les autres que leurs parents, leur femme, leurs enfants viennent embrasser, dorloter. — « Comment vas-tu? Es-tu bien soigné? As-tu besoin de quelque chose? etc., etc. » Et puis moi, rien, pas un mot. On me laisse seul, dans mon coin. Je me disais : « Le plus grand soulagement qu'on pourrait apporter à ces infortunés, ce serait d'aller leur faire une visite, une toute petite visite, à laquelle ils ne s'attendraient pas, et de leur parler de ce qui peut seulement les intéresser, d'eux, de leur passé, de leur avenir... Oui. Mais comment? Pas facile. Alors, à force de me casser la cervelle, voilà ce que j'ai imaginé. Tu vas voir que, pour un vieux bonhomme, ça n'est pas encore trop bête? On ne connaît que moi dans les hospices, et je suis au mieux avec tout le monde,

avec les bonnes sœurs, les infirmières, les médecins, les internes... Ils sont tous parfaits, ils me gâtent. Je les ai mis au courant de mes projets, et ils ont bien voulu s'associer à ma petite supercherie. Dès qu'il y a un pauvre homme ou une pauvre femme dans le cas que je te disais tout à l'heure, ils me renseignent, ils me disent chacun tout ce qu'ils savent sur son compte, ce qu'ils ont appris par les voisins de dortoir, les tenants et les aboutissants... Je m'arrange avec ça, je l'inscris pour ne pas l'oublier, ou confondre, et je fais de mon mieux. Par exemple, je te prends mon après-midi d'aujourd'hui. Je t'ai dit que j'avais trois malades à voir à la Charité.

LE NEVEU. — Oui, un homme et deux femmes ?

M. CAMPAGNE. — Justement. (Il tire de sa poche son portefeuille^ parcourt des feuilles écrites au crayon.) L'homme. Louis Couteau, ancien charron, sans famille aucune... a été soldat aux chasseurs d'Afrique, a fait la guerre de 70, a été blessé dans Orléans... a passé ensuite par un tas de places que je ne t'énumère pas, parce que ce serait trop long, mais dont j'ai

à peu près la série complète... Eh bien, avec ça, j'ai à peu près mon affaire. Tu souris?

LE NEVEU. — Oh noni Je vous admire I Continuez.

M. CAMPAGNE. — C'est comme la première de mes femmes, Adélaïde Volu... qui sera certainement morte après-demain... Ses os se cassent, comme du verre. Elle est Normande, née à Rouen... elle a été longtemps blanchisseuse du côté de la barrière d'Enfer, son mari était conducteur d'omnibus... elle a perdu ses quatre enfants... Autant de sujets de conversation... Quand on peut causer! Car, neuf fois sur dix, il n'y a guère que moi qui parle, et pas longtemps 1 II semble que ce soit un fait exprès. Ces pauvres abandonnés, que personne ne vient jamais voir, sont presque toujours des incurables, des condamnés, qui n'en ont plus que pour peu de jours à souffrir. Aussi, ce n'est pas bien sorcier de les tromper... Ah nonl ils ne demandent que ça... Chaque fois, c'est la même chose. J'arrive près du petit lit de fer avec la sœur, l'infirmière ou l'interne, qui dit en se penchant: « C'est une visite. » Ah mon petit, mon cher petit... si tu voyais,

a LE PÈRE EXTRÊME-ONCTION » 245

si tu pouvais voir à ce mot de visite... les grands yeux s'ouvrir lentement dans les faces blanches, les regards pleins d'eau se tourner vers vous, et les pâles sourires qui, pendant une seconde, viennent flotter sur les bouches déjà mortes? Quel remerciement 1 Comme ils sont heureux I On vient les voir ! Mais qui donc ça? qui donc ça? Ils regardent ce vieux monsieur qui leur est inconnu, leur expression change, ils ne comprennent pas... je vois qu'ils pensent déjà avec effroi: « On se trompe de lit.., ça n'est pas pour moi. » C'est alors que je commence à jouer mon rôle et à mentir...

Ah damel je mensi II n'y a pas moyen de l'éviter I Je prends un air de bonne humeur... je tends la main à l'homme que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai peut-être jamais, et je dis : « Bonjour, Couteau I Vous ne me reconnaissez donc pas... vieux Couteau? Mon père vous a fait souvent travailler quand vous étiez charron... Je me suis promené une fois avec vous le long de la rivière; plus tard, j'ai connu votre colonel aux chass' d'Aff, rappelez-vous, à Bône? et patati... patata. Je lui en dis... je lui en dis... Il est content, par instants il fait oui

de la tète sur son oreiller. Ça dure ce que ça dure. Quand je m'aperçois qn'il est fatigué, je m'en vais en disant : Au revoir ! je laisse sur les draps une orange ou un peu de tabac si c'est un homme, un bouquet de violettes si c'est une femme. Et puis, à la grâce de Dieu ! Voilà le secret de mes dimanches, bonhomme. Ah !

ce que j'en ai déjà fait, de ces visites-là... c'est incalculable I Ce que j'ai laissé de pauvres moribonds persuadés qu'ils m'avaient connu toute leur vie... non, tu ne peux pas te le figurer! On me plaisante un peu dans les salles... Les carabins m'ont baptisé « le Père Extrême- Onction ». Bahl je crois tout de même que j'ai fait du bien aux créatures. Mais qu'est-ce que tu as? Es-tu malade?

LE NEVEU. — Non. Emmenez-moi aujourd'hui avec vous.

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