‹ Les petites visitesChapitre 2 sur 15 · HENRI LAVEDAN · texte numérisé non relu

HENRI LAVEDAN

LA PAME, vingt-cinq ans.

LA MÈRE BEAUTEMPS, trente et un ans^ qui font

r effet de quarante-cinq.

BEAUTEMPS, quarante ans.

FÉLiciENNE, deux ans.

YOLANDE, six ans.

BERTILLE, deux ans et trois mois.

En BlaisoiSj au mois de juin, chez les Beautemps^ qui ont leur petite maison unpeu avant le bourg, passé le chemin du Calvaire. Un intérieur de paysans aisés, très propre. Les Beautemps sont à table et déjeunent. Midi tape ferme sur la route

poudreuse. La mère BeautempSj en face de son

; ^^hommeetde Ycdandej tient Félicienne sur ses genoux ^

*' ^tandik' qm ^ertillej à ses pieds^ assise sur le

:•" ; .WfT.entÇ i}oûe:civec}ine bobine en face d'un toutou

blanc et noir qui lui lèche la figure. Soudain^ le

toutou grogne^ se dresse, aboie, et, dans Fenca-

drement de la porte à volets, paraît une jeune

femme très élégante, blonde, jolie et calme, qui

entre posément, comme chez elle.

LA DAME. — Bonjour, monsieur; bonjour, madame.

BEAUTEMPS. — Ah! excusez... Mais...

LA DAME. — Je suis la mère de Félicienne.

BEAUTEMPS. — Permissiou. Je remets madame. Et alors... (Il lui tend sa main calleuse...) ça va bien?

LA DAME, qui n'ose pas refuser et se laisse prendre la main. — Merci.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — C'est doUC Ça...

Aussi je me disais : Est-ce que ça ne serait pas la dame de Paris ?

BEAUTEMPS. — Et VOUS êtcs vcuue commc ça, de si loin, pour voir votre enfant?

LA DAME. — Oui, où cst-cUe ?

BEAUTEMPS, — La v'ià. (Il lui montre Félicienne. }

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Pas qu'elle est belle?

et rustique? Vous la trouvez changée, hein?

(Uenfant crie.) Pleure pas, mon mignon, c'est ta naman, ta petite naman de Paris.

BEAUTEMPS. — Qui vicnt de si loin !

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Voulcz-VOUS-t'y la

baiser ?

LA DAME, qui n^y tient pas extrêmement. — Oui. C'est que...

LA MÈRE BEAUTEMPS, qui rit. — Ah dame !

Elle est goret... elle se barbouille...

BEAUTEMPS. — On la fait souper avec nous.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Et cUc VCUt dc

tout.

BEAUTEMPS. — Oui. Elle broute autant que not' aînée... (Il désigne Yolande.) Dis donc bonjour à madame, Yolande. Allons, ne sois point lambine.

YOLANDE, renfoncée. — Jou... madame.

LA DAME, qui se force. — Elle est bien belle fille. Quel âge a-t-elle?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Dcux aus hier.

BEAUTEMPS. — Vous VOUS cu rappelez donc

point ? V'ià deux ans qu'elle est avec son père et sa mère nounou.

LA DAME. — Non. Je vous parle de votre grande, là...

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Yolande! Ahl ben, elle approche de sept ans I Elle va-t-à l'école. Pour devenir bien savante.

BEAUTEMPS. — Et puis au catéchisme...

LA DAME. — Et celle-là, c'est votre toute petite ?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Bertille? Oui... Dis bonjour à madame, Bertille.

BEAUTEMPS, à la dame. — Faut lui faire avance, vous savez, parce qu'elle ne cause pas encore.

LA DAME. — Elles ont l'air de très bien se porter toutes les deux.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Pas cucorc autant que la vôtre, allez, madame/ C'est pas pour dire. Mais tout le pays en est jaloux de cette belle grosse petite cochonne-là. . . Tenez, madame, qu'elle vous rit, la belle amie... qu'on voit ses petites dents comme des épingles?... Tu veux baiser naman... baise, mon mignon, baise-la pendant qu'elle est chez nounou, tu ne la vois

pas si souvent! (Elle la passe à la dame qui Vembrasse du bout des lèvres.)

BEAUTEMPS. — La désipez-vous sur vos bras?

LA DAME. — Non. Tout à l'heure,

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Voulcz-VOUS UU

linge, pour qu'elle ne vous salisse point?

LA DAME. — Merci. Je préfère vous la laisser, parce que j'aurais peur de la faire tomber.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — A votrc aise.

LA DAME. — Alors elle n'a pas été malade?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Malade? Ah beni

LA DAME. — Cet hiver?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Ni Cet hiver, ni jamais.

LA DAME. — J'aurais bien voulu venir depuis l'année dernière...

BEAUTEMPS. — C'est vrai, ça fait un an et un mois...

LA DAME. — Mais je n'ai pas pu, j'ai été tellement prise!

BEAUTEMPS. — Pardi, tiens! vous devez aussi, vous autres, avoir vos occupations, vos récoltes? On ne fait point toujours ce qu'on veut.

LA DAME, divec uu soupir. — Oh! non, allez!

mes pauvres gens !

BEAUTEMPS. — Enfin, elle mange bien, elle dort bien. Pourvu qu'elle pousse, c'est toute vot' suffisance.

LA DAME. — Certes 1

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Et UCttC I allcz,

madame I Si vous voyiez son corps! Pas un bouton. Jamais elle n'a eu de gourme. Pas une croûte... On mangerait dessus, tant elle est saine. Aussi on l'aime, allez!

BEAUTEMPS. — Et puis, elle est bien plaisante, bien comme il faut; elle me connaît.

Dès qu'elle me voit, elle rigole. Des fois, elle m'entre ses petits doigts dans les yeux, pour de rire... Mais elle ne me fait point de mal, parce qu'elle n'est pas malicieuse.

LA MÈRE BEAUTEMPS, soudaîn gravc. — C'estt'y que vous venez, aujourd'hui, pour la reprendre?

LA DAME. — Non. Je crois bien que je vais vous la laisser un peu. Quelques mois.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Ah! tant micux !

Je craignais de la perdre.

LA DAME. — Elle est si bien soignée, ici!

LA MÈRE BEAUTEMPS. — On ne pcut pas mieux.

LA DAME. — En si bon air.

BEAUTEMPS. — Dame I oui. Pour de l'air, c'est mieux que chez vous. Sauf permission.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Vous ôtes bien tranquille, et comme ça vous avez le repos. Vous savez qu'on ne la maltraite point !

BEAUTEMPS. — On se priverait plutôt pour qu'elle ne manque pas.

LA DAME. — Alors, je vais vous donner six mois d'avance?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Comme madame veut. Ça ne presse point.

BEAUTEMPS. — Faudrait pas que madame se gène.

LA DAME. — Voici l'argent. (Elle pose une enveloppe fermée sur la table.) Six mois à cinquante francs, c'est-à-dire trois cents francs.

BEAUTEMPS. — C'est le compte. Vous êtes bien honnête. Voulez-vous un papier?

LA DAME. — Inutile.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — H y a aussi quclqucs petites choses en dehors... du sirop, de la vaseline, un pain de savon, du...

LA DAME. — Bien, bien. Qu'est-ce que ça nous fait?

LA MÈRE BBAUTEMPS. — Depuîs Tan passé, dame, ça nous fait une pièce de quatre-vingts francs.

LÀ DAME, elle ouvre son petit carnet et en retire un billet de banque. — Voilà cent francs.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — C'cst qu'OU n'CSt

guère riche de monnaie.

LA DAME. — Gardez le reste.

BEAUTEMPS. — Hé là ! que vous êtes donc aimable !

LA DAME. — Ça comptera pour les soins que vous donnez à ma chère petite Félicienne.

BEAUTEMPS. — Ah dame! sûr, on l'aime bien, et rien que pour la chose. On ne le fait point pour l'argent.

LA DAME. — Je crois qu'à présent c'est bien tout.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — VoUS allcZ VOUS CU

retourner dans vot' Paris?

LA DAME. — Il le fauti Ahl si je pouvais rester ici, à la campagne!... au milieu des fleurs.

BEAUTEMPS. — Oh ! oh I Ça vous saoulerait bien vite. Et puis y a pas tant de fleurs que ça, chez nous !

CHEZ LA NOURRICE il

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Mdis VOUS n'allez point repartir comme ça ?

BEAUTEMPS. — Sans prendre un morceau?

LA DAME. — Oh ! merci 1

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Y a (lu beurre frais.

LA DAME. — Je n'ai pas faini.^ Le voyage...

BEAUTEMPS. — Un vcrrc de vin rouge alors?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Du vin que fait Beautemps.

BEAUTEMPS. — Oui, c'est du vin de ma vigne.

Ah dame ! c'est du bon. Il gratte un peu. Mais il a bien du corps. Vous ne pouvez point nous refuser ça ?

LA DAME. — Excusez-moi. Mais c'est que j'ai mon train à trois heures, à Blois... Et je ne voudrais pas le manquer.

BEAUTEMPS. — Faut pas, sans doute. Eh bien ! ça sera pour l'année prochaine, alors ?

LA DAME. — Oh ! je viendrai peut-être avant.

BEAUTEMPS. — Tâchez voir... Vers la Noël.

LA DAME. — C'est si loug, uu an sans voir sa fille ! Penser qu'elle a déjà deux ans! Comme le temps passe I

BEAUTEMPS. — Dame, oui I Et il ne revient point.

i2 LES PETITES VISITES

LADAME. — Je devrais l'emmener. Je ne me résigne à la laisser qu'en songeant qu'elle est mieux ici. Je me sacrifie dans l'intérêt de l'enfant.

BEAUTEMPS. — Et que vous avez joliment raison !

LA DAME. — Mais s'il y avait la moindre des choses, qu'elle tombe malade... n'est-ce pas ? Vite, avertissez-moi ?

BEAUTEMPS. — N'aycz crainte, elle ne bronchera pas.

LA DAME. — Un malheur est si vite arrivé I

BEAUTEMPS. — Et puis, et puis, au cas qu'il y ait besoin. Quoi!... on vous toucherait un mot avec un timbre.

LA DAME. — A ce propos, vous vous rappelez bien toujours, n'est-ce pas, mes braves gens, mes recommandations?

BEAUTEMPS. — Oui, Oui.

LA DAME. — C'est très sérieux. N'y manquez jamais.

BEAUTEMPS. — Soycz à l'aise, on a le papier.

(A sa femme.) T'as bien toujours le papier à madame, Lise?

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Il est daus le buffet.

(Elle ouvre un tiroir et en sort un pwpier très fatigué, qu'elle déplie et lit,) Madame X. B. W. Bureau de la Madeleine. Poste restante.

LA DAME. — C'est ça. J'y passe toutes les semaines. Ainsi, de cette façon, je ne manquerai pas d'être prévenue.

BEAUTEMPS. — Mais oui.

LA DAME, avec un soupir y de loin à Félidenne. — Alors, adieu, ma petite mignonne I

LA MÈRE BEAUTEMPS, au bébé. — Dis adieu à ta naman, ma belle, fais les pigeons avec tes petites mains, tra la la... déridera...

LA DAME, relevant sa voilette. — Je ne veux tout de même pas partir sans l'embrasser.

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Gucttcz quc j'essuie sa petite goule. Elle vous graisserait. Là, baise naman. Dis : au revoi ! au revoi !

LA DAME, qui l'embrasse, — Je t'aime bien, va. (En rabaissant sa voilette, avec un commencement d émotion^ mais si menue !) Malgré tout, ça me fait quelque chose I (Elle se lève.) Allons 1 Voilà le grand moment. Bonsoir, monsieur Beautemps.

BEAUTEMPS. — Permission, madame. A la prochaine! (Il lui tend la m^in.) Et bonne

promenade. (Il regarde le ciel.) C'est un joli temps pour voyager.

LA DAME. — Adieu, mère Beautemps. Soignez bien ma petite Félicienne...

LA MÈRE BEAUTEMPS. — Comme les nôtres, madame. Yolande, veux-tu point gruger le ventre à ta petite sœur. Je vas te fiche une gifle. Dis bonsoir à madame, et fais ta révérence... Bertille, laisse ton nez, sale, et envoie un beau baiser. Voilà le beau baiser.

LA DAME, du seuil. — Adieu, le petit mondel Adieu ! Adieu I

BEAUTEMPS. — OÙ douc qu'est votro voiture?

LA DAME. — A Tombre, au coin de la route.

Je suis descendue avant. Là, je me sauve.

(Elle s'éloigne, légère. Le petit chien noir et blanc la congédie en aboyant.)

LA MÈRE BEAUTEMPS, à FéUciennc, quelle fait sauter au bout de ses bras^ et qui se tord de rire. — Dis que t'ès encore mieux avec ta nounou, ma grosse taupe?

BEAUTEMPS. — Passc-moi l'argent, que je la serre.

PAUL, dix ans.

TANTE CHRISTINE, soixaute-dix-sept ans.

Le parloir d'un grand collège de Paris. Tante Christine est seule, en noir, assise sur une chaise, avec un petit paquet à la main. Elle attend et ses yeux ne quittent pas la porte à carreaux dépolis qui est au bout de la grande pièce. Enfin, cette porte s^ouvre, et un bonhomme d^une dizaine d'années arrive tranquillement, d'un pas égal. C'est un blondin aux yeux bleus, qui ébauche un petit sourire. La tante, elle, s'est aussitôt dressée et elle accourt vers V enfant ^ toute chancelante d'émotion.

TANTE CHRISTINE. — Enfin, te voilà, mon petit!

PAUL, surpris. — Comment! C'est vous?

TANTE CHRISTINE. — Mais oui, c'est moi.

Laisse-moi t'embrasser. (Elle Vemhrasse,) Encore. (Elle recommence.) Et puis, que je te regarde! Il y a si longtemps que je ne t'ai vu !

PAUL. — Mais oui, ma tante!

TANTE CHRISTINE. — Tu ne t'attendais pas à me voir ici, hein ?

PAUL. — Oh! non, ma tante. On me dit:

« C'est une vieille dame... »

TANTE CHRISTINE. — Juste, mon chat. C'est ta tante Christine, d'Angers, qui n'est pas venue à Paris depuis l'Exposition de 89. Tu l'as devant toi, en personne. Figure-toi que voilà comment ça m'a pris... Tu ne m'écoutes pas?

PAUL. — Mais si, ma tante.

TANTE CHRISTINE. — Nou. Tu regardes ailleurs. Hier, j'ai pensé à toi toute la journée. Ça m'arrive très souvent. Je songeais qu'il y avait tout de même bien longtemps que je ne t'avais vu, et que je t'aimais bien. Te rappelles-tu que c'est moi qui t'ai pour ainsi dire

élevé? Est-ce que tu revois ma maison d'Angers, en face le château? Les lapins?... Les pigeons?...

PAUL. — Oui, ma tante.

TANTE CHRISTINE. — Tu dis ça. Mais tu as l'air de le dire par politesse. Au fond, tu ne te souviens de rien ? Avoue-le.

PAUL. — Pas beaucoup.

TANTE CHRISTINE. — Comment! petit étourneau d'ingrat, tu ne te rappelles pas l'année où tu as été si malade?... où je couchais tout habillée sur un canapé, à côté de toi, la nuit?

PAUL. — Non.

TANTE CHRISTINE. — Enfin, te voilà, c'est le principal. Je reprends mon histoire. Eh bien, hier, je pensais donc à toi, et j'avais des papillons noirs. J'ai eu tout à coup l'idée que je pouvais très bien mourir en deux bouchées...

PAUL. — Oh ! ma tante I

TANTE CHRISTINE. — Mais si. Et il m'a pris une grande envie de t'embrasser, bêta ! Alors, j'ai dit à ma vieille Juliette de me préparer ma petite malle noire. Tu ne te rappelles pas non plus Juliette ?

PAUL. — Un peu. Très peu.

TANTE CHRISTINE. — Il ne SB rappelle rien, ce mâtin d'enfant! Elle baisse beaucoup, Juliette, surtout depuis la Saint- Jean. Elle a fait un tapage quand elle a vu que je voulais venir à Paris ! Pour un peu, elle ne me laissait pas partir. Enfin, je lui ai glissé des mains. J'ai pris mon train, ce matin, à sept heures, qui m'a déposée à une heure, fraîche comme une rose.

PAUL. — Alors, vous êtes descendue à la maison ?

TANTE CHRISTINE. — NOU. Oh UOU I TOU

père et ta mère ignorent ma présence. Je suis descendue à l'hôtel Pie-Neuf, rue Servandoni, près de la place Saint-Sulpice, un endroit où on est très bien. Et je compte repartir demain. Voilà. Ainsi, tu vois, mon minet, ta tante a fait ce voj-^age-là, rien que pour toi, rien que pour croquer tes petites joues? Profites-en, parce que ça pourrait bien être la dernière fois que tu Tas à toi tout seul, et vivante. Tu ne m'écoutes pas ?

PAUL, vivement. — Mais si, ma tante, je ne fais que ça.

TANTE CHRISTINE. — Nou. Tu cs tout distrait.

PAUL . — Pourquoi n'êtes-vous pas descendue chez papa?

TANTE CHRISTINE. — Parce que j'aurais gêné tes parents, d'abord ; ensuite, parce qu'ils auraient voulu me retenir plusieurs jours, m'emmener le soir au théâtre.... à Mabille... est-ce que je sais?

PAUL. — Mabille n'existe plus depuis quinze ans, ma pauvre tante I

TANTE CHRISTINE. — Bah! Tu crois? C'est bien possible. Enfin, j'ai préféré garder ma liberté, sans compter aussi que je suis une vieille maniaque, moi ; j'ai mes petites habitudes, mes tontonneries... Je suis beaucoup mieux à l'hôtel Pie-Neuf.

PAUL. — Alors, père et mère ne savent pas que vous êtes à Paris ?

TANTE CHRISTINE. — Nou. Faudra pas leur dire, hein, trésor? Après, ils seront furieux, mais le coup sera fait. S'ils veulent m'avaler, ils seront forcés de venir à Angers. Mon gros poulet, val Tu te portes bien?

PAUL. — Oui, ma tante.

TANTE CHRISTINE. — As-tu boU appétit?

PAUL. — Oui, ma tante.

TANTE CHRISTINE. — Ils ne VOUS fourrent pas trop, ici, de haricots et de lentilles?

PAUL. — Ohl si matante.

TANTE CHRISTINE. — Pauvrc petit! Imagine-toi que j'ai eu une fameuse frayeur à la minute. J'arrive... Décidément, tu as quelque chose... tu es ailleurs? On dirait que je t'ennuie?

PAUL. — Mais non ! mais pas du toutl

TANTE CHRISTINE, — Mais si I Je ne suis pas une bête, et je m'en aperçois bien. Sois gentil, voyons, petiot? Tu ne me vois pas si souvent, mon Dieu I

PAUL. — Je vous écoute, ma tante.

TANTE CHRISTINE. — J'arrive donc. Je parlemente, je demande M. Paul Fougereuil. On me dit que ce n'est pas jour de parloir I Mon sang n'a fait qu'un tour. « Mais, monsieur, je suis sa tante, j'ai quatre-vingt-deux ans et j'arrive d'Angers 1 > Je me suis vieillie exprès, tu comprends, pour l'attendrir. Je dois même constater qu'il n'a pas bronché, ton maître-portier, quand je lui ai dit mes quatre-vingt-deux ans. Non, il avait l'air de trouver ça tout naturel, et que je les paraissais haut la main. Est-ce que j'ai vraiment l'air aussi tapé que ça, mon gros?

AU LYCEE %ô

PAUL, qui n'y était pas. — Hein? Quoi?

TANTE CHRISTINE. — Tu vois. Tu ne m'écoutais pas ? C'est trop fort 1 A quoi, diable, pensais-tu ?

PAUL. — A rien.

TANTE CHRISTINE. — Si. On pcnse toujours à quelque chose. A quoi pensais-tu?

PAUL. — Je pensais... que je vous aime bien.

TANTE CHRISTINE. — C'cst pas vrai. J'espère que tu m'aimes bien, sans t'en douter. Mais ce n'est pas à ça que tu pensais. Qu'est-ce que vous faisiez, toi et tes camarades, quand on a été te chercher? Vous étiez en récréation ?

PAUL. — Non.

TANTE CHRISTINE. — En classe?

PAUL. — Oui.

TANTE CHRISTINE. — Oh! c'cst uuc faveup qu'on m'a faite, alors, de me permettre de te voir ? En classe de quoi?

PAUL. — De math...

TANTE CHRISTINE. — Pauvrc petit! Tu n'y comprends rien, je suis sûre? Ça t'ennuie?

PAUL. — Non, parce que je n'écoute pas; je fais autre chose.

TANTE CHRISTINE. — Qu'cst-ce que tu fais donc?

PAUL. — Je lis des bouquins.

TANTE CHRISTINE. — Comment!

PAUL. — Sur mes genoux, au-dessous de mon pupitre. Le professeur est un imbécile, il ne s'aperçoit jamais de rien.

TANTE CHRISTINE. — Mais c'est très laid. Et que lis-tu? Je parie que tu étais justement en train de lire quelque chose, quand on t'a appelé?

PAUL. — Oui.

TANTE CHRISTINE. — Tu vois que je devine?

Et c'est pour ça que tu es tout drôle avec moi. Dis-moi ce que tu lisais?

PAUL. — Vous ne le répéterez pas à la maison?

TANTE CHRISTINE. — Es-tu bête !

PAUL. — Les Trois Mousquetaires, J'en suis à quand Planchet...

TANTE CHRISTINE. — Ne me raconte pas.

J'ai lu ça aussi, dans mon temps. Alors, je vois que je te pèse, et que tu voudrais bien que je sois partie pour continuer tes mousquetons de mousquetaires?

PAUL. — Oh! matante! Pouvez-vous dire!

Tout à l'heure. Mais pas tout de suite.

TANTE CHRISTINE. — Tu lïi'accordes cinq minutes I Tu es encore bien gentil. Tiens, j'oubliais. (Elle lui donne le petit paquet qui était sur ses genoux.) Ce sont des caramels . Ils viennent de chez Gaucher. Quand tu avais cinq ans, tu les adorais. Te rappelles-tu les caramels, au moins?

PAUL. — Oui. Très bien.

TANTE CHRISTINE. — C'cst toujours ça ! Le cœur n'est pas loin de l'estomac. Il y en a deux boîtes, une aux chocolats...

PAUL. — Les mous? Ceux qui collent dans la bouche? Oh !

TANTE CHRISTINE. — Oui, précisément. Et puis l'autre, où j'en ai fait mettre d'assortis.

PAUL. — Merci, ma tante. Vous êtes très chic.

TANTE CHRISTINE. — Voilà. Donucs-en à tes petits camarades et ne mange pas les deux étuis à toi tout seul. Ça te rendrait malade.

PAUL. — Non.

TANTE CHRISTINE. — RaCOUtC-moi UU pCU,

à présent? Réveille-toi. Dis-moi ton genre de vie... tout enfin.

PAUL. — Eh bien, rien, ma tante. Il n'y a rien. Je suis au lycée où je m'embête. Et puis un point, à la ligne.

TANTE CHRISTINE. — Tcsplaces? Lcs Compositions ?

PAUL. — Euh!

TANTE CHRISTINE. — Y a-t-il longtemps que tu n'as été le premier?

PAUL. — Oh!

TANTE CHRISTINE. — Combien?

PAUL. — Jamais. Je n'ai jamais été le premier.

TANTE CHRISTINE. — Et dernier?

PAUL. — Bien souvent.

TANTE CHRISTINE. — Mais il faut travailler, mon petit. Si tu ne travailles pas, tu n'arriveras à rien.

PAUL. — Bah ! Papa est calé.

TANTE CHRISTINE, — Il ost calé parcc qu'il a travaillé.

PAUL. — Oui, Mais du moment que ça y est, moi, je n'ai plus besoin de me courber.

TANTE CHRISTINE. — Oh! C'cst ici qu'ou vous apprend à raisonner de cette façon ? Tu me fais beaucoup de peine.

PAUL, — Vous avez bien tort, ma tante. Il n'y a pas de quoi vous chagriner. (Il s'interrompt.) Ah I j'entends la cloche I

TANTE CHRISTINE, inquiète. — Oui. Ça n'est pas pour toi ?

PAUL. — Si, ma pauvre tante. Il va falloir que je vous quitte.

TANTE CHRISTINE. — Si tôt! Mais il n'y a pas cinq minutes que tu es là ?

PAUL. — C'est vrai... Qu'est-ce que vous voulez? C'est le règlement.

TANTE CHRISTINE, obattue. — Allous I puisque c'est le règlement... M'aimes-tu un peu, au moins ?

PAUL. — Oh! très fort, ma tante.

TANTE CHRISTINE. — Oui... Oui... SurtOUt

quand je m'en vais, n'est-ce pas ? Tu as l'air tout joyeux depuis ta vilaine cloche. Moi pas, j'ai le cœur bien gros. Enfin... puisque c'est le règlement!... Adieu, alors! Et puis, prends cette pièce de cinq francs en or.

PAUL, impatient de filer. — Merci. Vous me gâtez. Au revoir...

TANTE CHRISTINE. — Nou. Adicu. A mou âge!... c'est plus prudent. Dis-moi bien adieu.

mon cher petit mignonnet, avec ta bouche, avec tes bras, avec ton cœur... tout... comme si on t'apprenait que je suis morte ! (Elle rembrasse avec effusim.) Là. C'est ça. A la bonne heure. Pense à moi quand je n'y serai plus.

Rappelle-toi plus tard ma dernière visite...

(Elle retient mal quelques larmes.) que ta pauvre tante est venue exprès d'Angers... là... Adieu! adieu! (Le rappelant.) Plus qu'une fois! (Elle le serre fortj fort contre sa vieille figure, PuiSj parlant pour dire quelques chose.) Et c'est une classe de quoi à présent, où tu cours si vite ? PAUL. — C'est pas une classe, ma tante.

C'est la récréation 1 (Il s'échappe en courant et disparaît. Elle demeure saisie à ces mots, prête à éclater en pleurs dans le parloir désert ! Mais elle se contient, et songe avec un attendrisement blessé :) « Pauvre petit méchant ! C'est déjà un homme I »

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