LE FILS
A Orléans. Devant la griUe de la caserne d'infanterie^ tout en haut de la rue Bannier, un brave homme de paysan endimanché attend. Il regarde la vaste cour sablée^ nue^ où le soleil tape. Midi sonne à V horloge; quelques soldats du posteSj assis dehors, sur un banc, somnolent, accablés de chaleur. Le Sergent lit le Journal, Enfiny un troupier paraît tout au bout, tout au bout de la cour, D*aussi loin quHl Fa vu, le paysan a reconnu son fieu. Il a dit tout haut :
« Le vHà! » En deux minutes^ le petit soldat est rendu.
LE PÈRE. — Hein? C'est moi. Tu ne m'guettais pas, Alphonse?
LE FILS. — Pour sûr que non. Mais, comme ça se trouve !
LE PÈRE. — Eh! oui. Je suis venu ce tantôt pour une pioche... Alors, j'ons pensé de te voir aussi, puisque je passais là, tout contre.
LE FILS. — Vous avez eu une idée. Mais...
comme ça se trouve 1
LE PÈRE. — La mère aurait ben voulu s'en suivre, seulement, d'abord, deux billets de troisième, c'est de l'argent 1
LE FILS. — Damel
LE PÈRE. — Et pis, aile pouvait pas quand même, rapport aux vaches.
LE FILS. — Oui. Enfin vous v'ià. Et, ça va bien?
LE PÈRE. — Pas mal. Et toi, mon gars?
LE FILS. — Moi de même... Mais... c'est égal... comme ça se trouve que vous ayez eu c'te pensée !
LE PÈRE. — Et la cause, donc?
LE FILS. — La cause? Que je pars.
LE PÈRE. — Où ça que tu pars?
LE FILS. — A Madaga, donc!
LE PÈRE. — Que que tu dis là, mon fi?
LE FILS. — La chose, mon père. On part après-demain.
LE PÈRE. — Toute vot' caserne?
LE FILS. — Ohl que non. Seulement une vingtaine.
LE PÈRE. — Et pourquoi que t'en es, toi, de c' troupeau, et puis pas les autres?
LE FILS. — A cause de ma bonne conduite, tiens 1 C'est une faveur, comprenez-vous? quasiment une récompense.
LE PÈRE. — Foutu récompense! Mais tu vas crever, mon fi 1
LE FILS. — Non pas. Allez. (Il se cogne dans testomao.) On est planché.
LE PÈRE. — T'es solide et tout ce qu'il faut, je n'dis point! Je t'ai fait avec ta mère de mon mieux que j'ai su 1 Mais ça n'empêche point que tu vas dans un bon sang de pays où y a pis que des puces!
LE FILS. — Bah! On en revient!
LE PÈRE. — Il y en a déjàd'crevés qui sont partis avant toi !
LE FILS. — Faut ben mourir, mon père.
Tout l'monde meurt 1
LE PÈRE. — L'plus tard possible, s'il y a moyen 1 Ah bé dame !... Si j 'mat tendais à ça?... Faut-il tout de même ! Pour un peu, qiie sans c'te pioche... tu t'en allais aux champs là-bas, sans que j'te revoye 1 C'est que c'est ben loin, avec ça 1
LE FILS. — Ah dame ! C'est pas aux Aubraisl
LE PÈRE. — Badine point là-dessus. Où c'est-il tout juste, c'Madaga ?
LE FILS. — Tout au bout d'ia côte, en Afrique, mon père.
LE PÈRE. — Eh 1 là! Passé Alger? Alger qu'est sur l'eau?
LE FILS. — Plus loin encore I
LE PÈRE. — Plus loin que les Bédouins?
Ah nom de d'ià 1 que gouvernement nous avons, mon Dieu I Et pis, tout va d^travers. C't orage d'avant-hier... elle a tout gâché, mon fi. Le blé, la betterave, c'est perdu, anéanti...
LE FILS. — Et les pommes de terre?
LE PÈRE. — Aussi. Ahl il n'en reste pas un
brin 1 Chez nous, chez maît'David, chez maît' Souliaud, tout a été coupé, comme avec une hache. Des grêlons gros comme un œud'poule!
LE FILS. — Oui. Ici, ça faisait péter les vitres 1 Et dame, on rigolait.
LE PÈRE. — Oh ici... vous avez ben les moyens d'en faire remettre d'ia verrerie ! Tandis que rblé... tu sais ben ça? il est égrené, enfoncé dans la terre, écrasé... rien à faire qu'à dire : à l'année prochaine 1 Ah là là ! On souffre ben, mon fi. Et, en plus, v'ià que tu pars à la guerre? Tout ça, c'est ben du deuil à la fois.
LE FILS. — Faut pas vous affliger.
LE PÈRE. — Je m'afflige point. Mais je suis vexé. Et tu n'verras pas la mère, en ce cas ?
LE FILS. — Non, y a pas plan.
LE PÈRE. — Air va être vexée.
LE FILS. — Moi aussi. Ça me fait gros dans le cœur quand j'y pense.
LE PÈRE. — Ahl qu'air va être vexée, mon fi, quand ail' va savoir ça ! J' la connais, c'te pauv' vieille, ail' va point dîner. AU' se nourrira de son chagrin. Moi non plus, j' vas pas manger à l'aise.
LE FILS. — Faut manger, mon père. Et puis, je suis déjà caporal, je reviendrai bien sûr sergent.
LE PÈRE. — C'est sous-of(icier que t'appelles comme ça ?
LE FILS. — Oui.
LE PÈRE. — Mais pas officier?
LE FILS. — Ahl dame, nonl
LE PÈRE. — La belle affaire, alors! Sergent, ou pas, r'viens donc ben vite. Et n't'attarde donc pas chez ces sauvages ?
LE FILS. — Ça ne dépend pas de moi. On reviendra quand on sera vainqueur.
LE PÈRE. — Qu'est-ce qu'ils nous ont fait, ces pierrots-là, qu'on leur tire le canon ?
LE FILS. — Je sais pas. Mais je les déteste.
LE PÈRE. — Oh moi ! j'ai encore plus d'idée contre le gouvernement que contre eux. L'pays, nous, les fermiers... tout ça... Ahl on souffre ben, mon fi. Et c'est-il pour deux mois, six mois q'tu t'en vas ?
LE FILS. — On ne peut pas dire. Peut-être plus, peut-être moins. On s'en va. Vlà ce qu'il y a de sûr.
LE PÈRE. — Oui. Allons. Eh beni puisque
c'est ainsi, j'suis tout de même ben aise, mon gars, de c't' idée d' la pioche... Parce que sans ça, damel j' te faisais point visite?
LE FILS. — Oui.
LE PÈRE. — T'as pas d' commissions?
LE FILS. — Non. Faudra bien embrasser même.
LE PÈRE. — J'y ferai. Dès ce soir. Ahl qu'air va être vexée, bon Dieu 1 Et après ça ?
LE FILS. — Rien.
LE PÈRE. — Comment I mon malin! Rien pour la fille à David ?
LE FILS. — Si. Que j'y écrirai. Et que si elle est toujours dans cette même pensée, ça sera pour le retour.
LE PÈRE. — Je crois que ça ferait un' bonne femme, ah oui! Et puis, ben allante! Si r malheur voulait que ta mère mourût, c't'une comme ça qu'il m' faudrait. Allons I v'ià ben du temps perdu. Bonsoir, p'tit gars.
LE FILS. — Adieu, père, bien des compliments à eux tous.
LE PÈRE. — Oui.
LE FILS. — Si, des fois, je revenais avec la croix? Dame! il nïaut qu'une chance : que
mon officier soit tué et que j'ie rapporte sur mon dos.
LE PÈRE. — Tâche, toi, à ne point crever.
Ah ne crève point, mon fi, promets-le-moi.
Pense que si tu fésais ça... les champs et la maison s'en iraient aux cousins Cyrille, hé?
LE FILS. — Ayez pas peur. On s'en tirera.
LE PÈRE. — Là. Va vite et reviens l'plustôt possible I Et ne bois point de cochonneries, si t'es en sueur I Au revoir, mon gars. J'vas quérir ma pioche.
LE FILS, 605, avec une grimace d'émotion qui contracte un instant sa grosse et bête figure. — Même!... bliez pas?
LE PÈRE. — J'y ferai... mon fi... J'y ferai.
Le soldat s'éloigne en courant. Le père le regarde une seconde. Une petite larme, toute petite^ comme s'il comprenait soudain, perle à ses paupières rougiesy et alors, sans savoir, dans un mouvement irréfléchi et spontané, il tend la mmn au sergent de garde qui se trouve à ses côtés. Celui-ci la prend et dit : « Que voulez-vous I c'est le métier I »
PIERRE DUSSIEDX, vingt-neuf ans.
MADELEINE DUSSiEUX, vifigt ans.
Un cimetière de province, en été, avec des arbres et des fleurs.. On dirait un vieux mail où il y a des tombes. Pierre et Madeleine, en tenus de voyage, aussitôt descendus de la voiture de place, sont entrés dans la maisonnette qui est près du grand porche Saint-Maclou. C'est la loge du gardien. H est là, assis avec sa femme et sa petite fiUe. Par cette grande chaleur, tous trois tressent des couronnes en perles et en fil de fer.
PIERRE. — Bonjour, monsieur Gandon.
Voulez-vous me donner la clef du tombeau Dussieux?
LE GARDIEN. — Voilà, monsieuF. (Il se lèi^e et va décrocher au mur une clef à laquelle pend une étiquette de bois.) Y a ben longtemps qu'on ne vous avait vu chez nous ?
PIERRE. — Oui. (ST apercevant que Gandon regarde Madeleine.) Ma femme.
LE GARDIEN. — Complimeuts. (Remettant la clef à Pierre,) Vous vous rappelez le chemin ?
PIERRE. — Oh! très bien! Pierre et Madeleine s^avancent dans le cimetière par les allées sablées. De-^i^ de-là, quelques vieilles dames en noir sont piquées à droite et à gauche, à genoux sur des dalles de pierre, avec un petit arrosoir à côté d'elles, un arrosoir à eau bénite.
PIERRE, après un instant de silence, tout en marchant. — Comme tu es gentille I
MADELEINE. — Mais nou,
PIERRE. — Si. Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de venir voir avec moi la tombe de ma famille?...
MADELEINE. — Mais uou. Tu le sais bien.
PIERRE. — Où sont mes parents, au complet...
AU CIMBTiàRE 43
MADELEINE. — C'est moi qui te l'ai demandé.
PIERRE. — Où je serai un jour aussi.
MADELEINE — Tais-toi. Ne parle pas de ça.
PIERRE. — Enfin, cette visite ne t'est pas pénible ?
MADELEINE. — Eucore uue fois, non. Je t'aime. C'est comme si nous n'avions qu'un cœur tous les deux. Tout ce qui te touche ne peut pas me rester étranger.
PIERRE. — Oui. Mais tu n'as connu ni mon père, ni ma mère...
MADELEINE. — Qu'est-cc quc ça fait?
C'étaient tes parents, ça me suffit.
, PIERRE. — Et puis, il faut avouer qu'en plein voyage de noces, mon pauvre petit, ça n'est pas bien gai, ce que je t'impose là ?
MADELEINE, r- Ce quc tu m'imposcs I Mais tu ne m'imposes rien. Je suis heureuse de t'accompagner, puisque je suis ta compagne, et pour toujours. Ne continue pas, tiens, tu vas me faire de la peine,
PIERRE. — Je cesse. Tu es la plus tendre et la plus parfaite. Il n'y en a pas deux comme toi au monde.
MADELEINE. — AUoDS donc I II y en a des centaines, des milliers. C'est vous autres, les jeunes gens, qui ne savez pas les trouver.
PIERRE. — Moi, j'ai bien su 1
MADELEINE. — Oui. T'en repens-tu?
PIERRE. — Ohl (Un silence.) Tu n'imagines pas avec quelle force j'ai été pris tout à coup, avant-hier, — quand nous établissions sur l'Indicateur la fin de notre voyage — du désir de m'arrêter ici, rien que pour venir au cimetière, et t'y mener ?
MADELEINE. — C'est bien naturel.
PIERRE. — Si je ne l'avais pas fait, il m'aurait semblé que notre mariage n'était pas complet, qu'il y manquait... je ne sais pas... moil
MADELEINE. — Lcur Consentement?
PIERRE. — Oh 1 leur consentement, ma chérie, ils l'auraient donné tout de suite, et des deux mains, s'ils t'avaient connue ! Ça, je le garantis, j'en suis aussi sûr...
MADELEINE. — QuC Sait-OU?
PIERRE. — Tu es folle?
MADELEINE. — Dame I tu m'as épousée sans fprtune, sans rien, orpheline de parents bien
modestes. Mon père était couvreur et s'est tué en tombant du toit d'une église. J'avais déjà perdu ma mère en venant au monde. J'ai été élevée par charité, grâce aux soins de la bonne marquise de Trévoux, ma bienfaitrice, qui s'est éteinte il y a six mois, dont je t'ai si souvent parlé. Tout cela n'était pas bien brillant pour satisfaire l'orgueil de tes parents ?
PIERRE. — Et le reste? Toutes tes qualités?
Tu ne parles pas du reste?
MADELEINE. — Qu'aurait-il pesé? Tu m'as dit que ton père était un homme autoritaire, orgueilleux... préoccupé avant tout des considérations sociales et de l'opinion du monde...
PIERRE. — Excellent, dans le fond 1
MADELEINE. — J'en suis persuadée... mais, à la condition qu'on lui obéît, qu'on lui cédât, et qui aurait eu grand'peine à faire un sacrifice personnel d'indulgence et de bonté humaine, même si le bonheur de son fils, le repos moral et définitif de sa vie en eussent dépendu.
PIERRE. — Comment sais-tu? Qui t'a dit?...
MADELEINE. — Toi. Je uc fais que répéter ce que tu m'as confié dans nos longues causeries où tu me racontais ton enfance...
PIERRE. — Oui. Mais maman I Ah ! si tu avais connu maman ! Si elle t'avait connue, elle 1 Si elle avait pu apprécier quelle femme tu es, ah! ma chérie, qu'elle t'aurait donc aimée ! Le touchant et bon ménage que vous auriez fait toutes deuxl Quelle affection de mère elle t'aurait donnée ! Quels soins de fille tu lui aurais rendus 1 Elle, à coup sûr, si elle avait pu seulement te voir et t'approcher cinq minutes, aurait été prête à t'ouvrir ses brasl
MADELEINE. — OuJ. Mais si elle avait rencontré chez ton père cette résistance que tout rendait probable, elle se fût inclinée, car elle adorait son mari, aveuglément, comme une servante, les yeux fermés, comme je sens bien que moi aussi je t'aimerai. Alors?
PIEfiRE. — Marchons encore quelques minutes. Nous avons tout le temps. (Un silence.) Vois-tu, ma mignonne !... Les parents, les enfants... tout ça est bien délicat. Deux sons de cloche si différents, si justes, chacun pris séparément. J'ai beaucoup aimé mes parents, beaucoup, plus qu'ils ne s'en sont jamais douté, pluî8 que je ne leur laissais voir. Évi-
demment, eux, c'était la même chose ; ils (levaient m'aimer aussi plus qu'ils ne me le témoignaient. Ah! l'éternel malentendu! Et que j'en ai donc pâti 1 On vit les uns près des autres sans se connaître, en se donnant le change et sans pourtant être jamais dupe 1 Et puis, il y a des parents ou timides, ou maladroits, ou d'une espèce d'insouciant et aimable égoïsme qui les tient toujours à côté de la vie de leurs enfants. Du jour où ils les ont bien élevés, et lancés dans la carrière, ils pensent qu'ils ont tout fait, même quand ils ont fait beaucoup, trop, plus que le leur permettaient leurs moyens. Ce n'est pourtant pas assez, je crois. La vie morale, l'autre vie intime, la vie effrayante et cachée du cœur et du cerveau, ce que les enfants pensent, calculent, rêvent, souffrent, regrettent, sans jamais en parler à personne, c'est cela que les parents devraient pénétrer à tout prix, connaître, jusqu'au fond. Et, pour atteindre à ces abîmes, il faudrait qu'il n'y eût plus de parents, plus de grondeurs, plus de juges, plus d'autorité, plus de prêcheurs de devoir conventionnel et banal, mais des camarades, des amis tendres, plus
qu'indulgents, compatissants jusqu'à la faiblesse, jusqu'aux pleurs, et capables de tout comprendre, en tenant compte des natures spéciales, des tempéraments, des circonstances où se débattent parfois ces pauvres êtres, pleins de défauts et de qualités aussi, mais qui ne sont pas leur seul fait, qui leur incombent, qualités et défauts... d'héritage, un lourd héritage, souvent, et qu'ils n'ont jamais demandé. Mais voilà, justement... les parents ne comprennent rien à leurs enfants, ou feignent de ne pas vouloir comprendre. Ils sentent en eux des mystères, des drames, des douleurs, ils les voient souffrir, ils en souffrent eux-mêmes, mais ils se taisent. Les victimes aussi. Tout le monde se tait, se sourit; on est aimable les uns pour les autres, on a des rapports charmants, on parle des faits du jour, d'un tas de banalités, on se ment et la vie se passe ainsi. Quelle pitié!... Jusqu'au jour où les parents quittent les enfants... à moins que les enfants ne partent les premiers, ce qui peut bien arriver, ce qui arrive parfois. Quel déchirement et quelle déchirure, alors, pour celui qui reste! On voit clair trop tard. Si c'est l'en-
fant, il s'accuse et s'adresse d'amers reproches: « C'est ma faute. J'ai manqué de confiance.
J'aurais dû frapper à la porte de ces vieux cœurs, ils m'auraient ouvert. » Et, si c'est le père qui a vu partir l'enfant, il ^'accuse davantage. « C'est ma faute. J'ai manqué de sollicitude et de tendresse pratiques ; j'aurais dû laisser là ma dignité, faire toutes les avances, les premiers pas. Nous nous aimions, et nous nous sommes mal aimés. »
MADELEINE. — Pourquoi me dis-tu tout ça?
PIERRE. — Je t'ennuie?
MADELEINE. — Oh I uou. Tu me bouleverses.
Tu es tout ému, ta voix tremble.
PIERRE. — Parce que je pense... que je me rappelle...
MADELEINE. — As-tu douc Vraiment souffert de tes parents ce que tu viens de me dire?
PIERRE. — Oui, un peu. Dieu sait si je les aimais! Ils le savent eux-mêmes, à présenti Pourtant, nous n'avons jamais été ensemble... Jamais, pas cinq minutes. Tu comprends, n'est-ce pas, tout ce que je mets à dessein dans ce mot : ensemble ?
MADEi^EiNE. — Oui. Tu Hs dù être bien malheureux ?
PIERRE. — A crier, à pleurer, à mourir.
Moi qui suis surtout, tu me connais ? une nature sensible, aimante. Je te conterai toute ma jeunesse, plus tard. Et ce qui vient de me donner uqe secousse, eh bien 1 faut-il te l'avouer ? c'est la phrase que tu as prononcée tout à l'heure... à propos du consentement pour notre mariage.
MADELEINE. — Ils auraient refusé, n'est-ce pas? Sois franc.
PIERRE. — Je le crois. Tu leur en veux?
MADELEINE. — Oh I grands dieux non ! Mais eux... ils doivent me maudire?
PIERRE. — Ne dis pas ça. (Ils sont arrivés devant une petite chapelle funéraire.) Tiens, voilà. Nous y sommes. Famille Dussieux. Mon grandpère et ma grand'mère que je n'ai pas connus, mon père et ma mère, mes deux sœurs, ma tante. Sept en tout. Il n'y a plus qu'une place de libre. La mienne. C'est là que je serai, avec eux. Plus de malentendu, ce jour-là!
MADELEINE. — Tu me fais pleurer.
PIERRE. — Viens-tu?
MADELEINE. — Non. Non. Je n'ose pas...
Il me semblerait...
PIERRE. — Quoi ? Que te semblerait-il ?
Prends ma main et viens hardiment avec moi. Ils ne te feront pas mauvais accueil. Leurs âmes ont un peu changé. Elles ne sont plus les mêmes. Qui peut savoir le mystère des destinées, le secret divin des lois humaines? Il fallait peut-être, les chers braves gens, qu'ils eussent quitté cette terre, pour que nous nous y rencontrions. Leur départ était la condition de ton arrivée. Si, comme je veux le croire, ils nous voient en ce moment, s'ils voient les cœurs, le tien, ma chérie, si bon, si loyal et si pur, je suis presque certain qu'ils pensent : « Nous avons bien fait de mourir.
Vivants, nous nous serions opposés à leur union, et comme nous aurions eu tort ! Dans ce temps-là, nous n'étions que des hommes.
Aujourd'hui, que nous sommes dégagés des liens terrestres et que nous savons, que nous sommes éclairés, nous ne regrettons rien.
Tout est au mieux. Nos cendres, du fond du tombeau, consentent et vous donnent le oui que nos bouches mortelles vous auraient sans
doute refusé, mes enfants, » Voilà ce qu'ils pensent, mon cher amour. Viens les remercier. MADELEINE. — Je te suis. (Pierre introduit la def dans la porte de bronze.)
MADAME PRUNIER, cinquante ans.
MADAME LOURDAIN, quarante-cinq ans.
MADEMOISELLE LOURDAIN, vingt-deux ans.
M. DUFLAC, cinquante-cinq ans.
PAUL DUFLAC, trente ans.
Chez madame Prunier ^ qui habite un bel appartement au premier étage, avec balcon, boulevard Magenta. Madame Prunier est au salon avec les Lourdainj quand la domestiqu>e introduit les DuflaCy père et fils.
MADAME PRUNIER, SB levant. — Ah I quelle surprise 1 Permettez, cher monsieur, que je
VOUS présente à mon amie, madame Lourdain, dont vous m'avez si souvent entendu parler.
M. DUFLAc. — Avec grand plaisir.
MADAME PRUNIER, à madame Lourdain. — Chère madame, monsieur Duflac, une relation de trente ans...
M. DUFLAC. — Eh oui! C'est en 1865...
MADAME PRUNIER, désignant Paul. — Et son fils, un charmant jeune homme. (Désignant la jeune fille.) Mademoiselle Lourdain.
MADAME LOURDAIN, sensibk. — Une grande fillette! Ahl mon Dieu, oui!
MADAME PRUNIER. — Et qui embellit de jour en jour. (Tout le monde sourit d'*un air entendu et on s^assoit.)
M. DUFLAC, à m^idame Lourdain. — Elle marche sur vos traces.
MADAME LOURDAIN. — Oh 1 mOUSicur 1
MADAME PRUNIER. — Madame Lourdain, au moment où vous êtes arrivé, était en train de me conter qu'elle avait passé une ravissante après-midi, dimanche dernier, au Jardin d'Acclimatation.
M. DUFLAC. — Ah! Moi, voilà bien longtemps que je n'y ai mis les pieds.
MADAME LOURDAiN. — D'abord, la musique est excellente. J'adore la musique mili taire.
PAUL DUFLAC, à mademoiselle Lourdain, — Et vous, mademoiselle ?
MADEMOISELLE LOURDAIN. — BeaUCOUp.
Mais j'aime bien l'autre aussi.
PAUL DUFLAC. — Saus doute.
MADAME LOURDAIN. — Elle a été l'autre jour à rOpéra.
MADEMOISELLE LOURDAIN. — Pour la première fois.
M. DUFLAC. — Oh! c'est charmant 1
MADAME LOURDAIN. — Sou père lui a offcrt ça pour ses vingt ans.
M. DUFLAC. — Et qu'a-t-elle vu jouer, cette chère enfant?
MADEMOISELLE LOURDAIN. — FauSt.
M. DUFLAC. — Ahl Ah! Faws^' Bigre! Moi aussi, j'avais vingt ans! « La marche des soldats I » AmMur sacré de la patrie.
MADAME PRUNIER. — VoUS COnfoudcz avCC
la Muette.
M. DUFLAC. — C'est vrai. Oui, enfin, tout cela est bien loin 1
MADAME LOURDAiN. — Je ne sais pas si vous êtes comme moi , j'adore Gounod.
M. DUFLAc. — Pas dans tout.
MADAME PRUNIER. — Nou. Mais c'est égal...
M. DUFLAC. — Ahl je suis de votre avis.
MADAME LOURD AIN. — Quaud OU voit aujourd'hui ceux qui essayent de le remplacer...
PAUL DUFLAC — Et qui ne peuvent pas.
MADAME LOURDAiN. — N'est-co pas, mousieur ? Je vois que vous aussi, vous êtes un peu artiste.
M. DUFLAC. — Lui? S'il l'est? Trop, hélas!
MADAME LOURDAiN. — Jamais tropl Ne dites pas cela. Ne retirons pas à la jeunesse sa flamme, son idéal !
MADAME PRUNIER. — M. Paul Duflac est l'associé de son père, et il dirige avec lui la maison.
MADAME LOURDAiN. — Bravo ! Tout alors ?
Le commerce et les arts... Votre père doit être bien fier de vous, monsieur.
PAUL DUFLAC. — Madame...
M. DUFLAC — Il est gentil. C'est un bon petit homme. Et pas bête. Excessivement fort en chimie. Il m'a trouvé, il y a deux ans, un
procédé pour la coloration de mes sirops, absolument sans danger, et dont j'ai eu déjà des résultats merveilleux.
MADAME PRUNIER, à madame Lourdain. — Vous savez que la maison de M. Duflac est des plus vieilles et des plus solides...
MADAME LOURDAIN. — Je sais. Qu'cst-ce qui ne connaît pas? (A Duflac.) Monsieur, je ne voudrais pas du tout que vous pensiez que je le dis par politesse. Mais pour toutes mes conserves, gelées, cerises à l'eau-de-vie, etc., voilà des années que je ne me fournis que chez vous.
M. DUFLAC V — Vraiment, madame, vous me comblez. Je tâche de satisfaire. •.
MADAME LOURDAIN. — Et VOUS y réussisscz bien!
M. DUFLAC. — Tant mieux. C'est si lourd, une maison, aussi grosse que celle-là 1
MADAME LOURDAIN. — Mais si prospèrc, en revanche?
M. DUFLAC. — Ah! dame ouil je n'ai pas lieu de me plaindre. Et si ça continue ainsi, les enfants de mon Paul, plus tard, ne mourront pas sur la paille.
bO LES PETITES VISITES
MADAME LOURDAiN. — Monsieur n'est pas marié?
M. DUFLAC. — Ehl non. Pas encore. Maïs nous cherchons. Nous voudrions bien caser ça. (Un 'petit silence gêné.) Pas facile.
MADAME LOURDAiN. — Pourtant...
M. DUFLAC. — Pas facile. Moi, oh! dans le temps, ça a été tout seul, avec sa mère. Je ne la connaissais pas. Je ne l'avais jamais vue ni d'Eve ni d'Adam. On nous a fait rencontrer chez une amie, comme par hasard.
Une petite visite de dix minutes... on a parlé de n'importe quoi... elle et moi nous n'avons pas échangé cinq mots. Et crac, ça y a élé... Elle me plaisait beaucoup ; je l'ai demandée, on me l'a donnée. Et me voilà ! Il y a de ça un bocal de trente-deux ans I Je ne l'ai jamais brusquée; elle a des diamants magnifiques, une maison de campagne à Gennevilliers ; je crois qu'il n'y a pas eu de femme plus heureuse au monde.
MADAME LOURD AIN. — C'cst égal... CeS
mariages, bâclés en cinq minutes, peuvent réussir, une fois par hasard, avec des natures exceptionnelles comme la vôtre...
M. DUFLAC. — C'est vrai. Je ne dis pas non.
MADAME PRUNIER. — Il ne faudrait pas trop s'y fier. (A Duflac.) Et madame ?
M. DUFLAC. — Elle va, elle va bien.
MADAME PRUNIER. — Je regrette, qu'aujourd'hui, nous n'ayons pas eu le plaisir...
M. DUFLAC. — Elle avait à aller à la Ménagère... des petits achats...
MADAME PRUNIER. — Elle est si entendue.
M. DUFLAC. — Dame, ça, oui ! Pour tout ce qui est de sa maison, elle y tient l'œil et le doigt. (A mademoiselle Lourdain.) Mademoiselle aussi, j'en suis sûr, est une femme d'intérieur?
MADAME LOURDAiN. — Guèrc. Nous sommes un peu rêveuses. . . la poésie. Ça lui passera.
MADAME PRUNIER. — PaS tOUt dc Suite I
C'est de son âge. A vingt ans, moi, je ne rêvais que feuilletons. Mon pauvre père était obligé de me cacher les journaux.
M. DUFLAC — Voyez-vous ça!
MADAME PRUNIER. — Et qu'avcz-vous fait, ces vacances ?
M. DUFLAC. — Nous avous été à la mer.
C'est charmant, la mer! Elle ne réussit pas
beaucoup à madame Duflac, mais moi, elle me fait un bien énorme.
MADAME LOUHDAIN. — Et OÙ ça?
PAUL DUfLAc. — Au Crotoj.
MADAME LOURDAiN. — Nous, ohl nous avons été comme tous les ans dans la famille que nous avons à la Châtre. Connaissez-vous La Châtre?
M. DUFLAC. — Non. Je l'ai vue de loin, en chemin de fer. Mais je ne m'y suis jamais arrêté.
MADAME LOURDAIN. — VoUS aVCZ CU tort.
C'est ravissant.
M. DDFLAC. — Oui. Je le crois. Tout ce côlé-là...
MADAME PRUNIER. — C'cst iuoui ce qu'il y a comme ça de petits coins...
DUFLAC, à madame Prunier. — Et vous, chère madame?
MADAME PRUNIER. — Ohl moi, je n'ai pas quitté Paris. J'ai mes habitudes, je ne pourrais pas.
MADAME LOURDAIN. — Et puis, VOUS êteS si
bien installée...
M. DUFLAC. — Le fait est qu'avec un si bel appartement..*
CHEZ UNE ÀHIE GOHMUNE 63
MADAME PRUNIER. — C'cst vrai, OH peut se passer de la campagne.
MADAME LOURDAiN. — Vous ji'avez pas trop souffert des grandes chaleurs?
MADAME PRUNIER. — Non. Le boujevard Magenta est très frais. Et puis, je faisais couler de l'eau... J'ai traversé Tété sans même m'en apercevoir.
M. DUFLAC. — C'est charmant... Et, sans indiscrétion, combien payez-vous?
MADAME PRUNIER. — Quatre mille.
M, DUFLAC. — C'est pour rien. C'est charmant I Mais l'heure nous presse un peu...
MADAME PRUNIER, — Vous partez déjà?
M. DUFLAC. — Il le faut. Ça n'était qu'une petite visite...
MADAME PRUNIER. — Ça ne compte pas; j'espère qu'un autre jour vous reviendrez, avec monsieur votre fils...
PAUL DUFLAC — Madame..,
MADAME PRUNIER. — ... Et quc VOUS resterez plus longtemps. Vous me devez un dédommagement. Vous aurez peut-être le plaisir de rencontrer de nouveau ces daipes Lourdain?
M. DUFLAC, galmL — Mais... ça n'est pas de refus.
MADAME LOURDAiN. — Oh 1 Vraiment, monsieur. (Les Duflac se lèvent. Cérémonies mutuelles, saints, sourires. Madame Prunier les accompagne dans Vantichambre.)
MADAME PRUNIER, une fois sur le pdieTy bas.
— Eh bien?
M. DUFLAC. — Moi, ça m'est égal. (A son fils.) Mais toi ?
PAUL DUFLAC. — Elle me déplaît plutôt.
Elle est mal bâtie, et elle a l'air bête comme un pot à eau.
M. DUFLAC. — Oui. Calme-toi. Ça ne prouve rien. Et nous ne pressons pas. Ta mère m'a fait le même effet la première fois.
MADAME PRUNIER. — Enfin voyez I Réfléchissez 1 Quatre cent mille francs, tout de suite. Et autant à la mort.
M. DUFLAC. — Merci, chère amie. Nous allons y penser.
Pendant ce temps4à au saUm
MADAME LOURDAiN, à sa fille. — Comment le trouves-tu? Te plaît-il?
MADEMOISELLE LOURDAIN. — Il me plaît.
Je crois qu'il a du cœur. Il n'a pas l'air de tenir à l'argent.
MADAME LOURDAIN. — Enfin uous allons y penser. Ne nous^ pressons pas. Il s'agit de ton bonheur. Ça vaut la peine de réfléchir jusqu'à demain.
MADAME PRUNIER, qui rentre au sdan.Apart.
— Ça se fera.
JEANNETTE, ueuf ans.
suzoN, dix ans.
LiLi, huit ans.
MISS, trente ans.
LA GOUVERNANTE, trente-^nq ans.
Dans un parc, en été. Miss et la gouvernante font des ouvrages daiguiUe. A quelques pas, les trois petites sont assises dans des fauteuils de jardin.
suzoN. — Alors, c'est entendu, nous jouons comme à Paris?
JEANNETTE. — Oui, aux visites.
suzoN. — De qui c'est-il le jour?
LiLi. — De moi.
JEANNETTE. — Ah I bien, non ! De moi.
SUZON. — Chacune son tour, là. Pour commencer, ça va être le mien. C'est mon jour.
(Elle se carre dans le fauteuil.) Qui c'est-il qui me fait visite en premier ?
LiLi. — Moi.
JEANNETTE. — Eh bien, et moi?
SUZON. — Toi, t'es déjà arrivée, comprendstu? Viens t'asseoir en face. Voilà censé déjà une heure que t'es là et que tu t'éternises.
(A Lili.) Allons? prépare-toi, Lili. Attends d'abord que nous soyons bien lancées de causer, Jeannette et moi, pour faire une belle entrée.