LILI. — Mais
JEANNETTE. — Prcuds uu autro nom que le tien.
LILI. — Bouffetle, le nom de ma poupée qui n*a qu'une jambe ?
suzoN. — Si tu veux.
JEANNETTE, à SuzoH. — Aiiuez-vous toujours autant le théâtre, madame?
SUZON. — Toujours, surtout l'Opéra. Et puis, mon mari adore la danse I Nous pensons déménager l'an prochain.
JEANNETTE. — Ah I vraiment. Pourquoi?
suzoN. — Pour nous rapprocher un peu des chevaux de bois. A cause des enfants.
JEANNETTE. — Nous, uous demcurons rue de Rivoli. Nous avons le guignol des Tuileries à deux pas.
SUZON. — Et puis le bassin, pour les grands garçons, avec des gaufres.
JEANNETTE. — C'cst bien commode.
suzoN. — Oh! il n'y a encore que Paris 1
JEANNETTE. — Êtcs-vous toujours conteutc de vos domestiques ?
suzoN. — Comme ci, comme ça! Je suis bien volée et mal servie...
LiLi. — Permettez?... Je voudrais dire quelque chose... au moins une phrase?
SUZON. — Eh bien ! dis vite une phrase, pour t'amuser.
JEANNETTE. — Mais rieu qu'une.
LiLi. — Je m'assomme.
JEANNETTE. — Tais-toi, tu BS Une grossière.
suzON. — Nous avons été trop bonnes. Laissons-la 1 Qui est-ce qui vous fait vos corsets?
JEANNETTE. — Madame Loato.
SUZON. — Et vos robes?
JEANNETTE. — Une petite couturière qui travaille comme un ange. Et pour rienl Je vous l'indiquerai.
suzoN. — Moi, je me fais habiller à Warehouse. Ça me coûte les yeux de la tête, mais mon mari veut que je sois la mieux le dimanche, à la messe du Catéchisme.
JEANNETTE. — Oui, il cst très bon pour vous, votre mari, et il vous rend très heureuse?
suzoN. — A la condition que je le laisse libre de s'amuser avec ses amis.
JEANNETTE. — Ne VOUS plaignez pas, allez 1 Si vous aviez le mien 1
SUZON. — Oui, je sais, il est très difficile.
JEANNETTE. — Il jouc et il boit.
SUZON. — Pauvre belle!
JEANNETTE. — Aussi, il y a perpétuellement des scènes... Avec ces maisons en papier, les voisins entendent tout I
suzoN. — Comme c'est désagréable 1
JEANNETTE. — Ne m'en parlez pas. Il y a des jours où je voudrais être morte.
SUZON. — Mignonne, ma toute amie 1 voulezvous bien?... Il faut venir me demander souvent une tasse de thé... Nous vous consolerons. C'est dit, n'est-ce pas ?
JEANNETTE. — C'cst dit. Ne parlons plus de moi. D'ailleurs, je vous quille. J'ai des quantités d'achats... Aux quatre bouts de Paris!
Une idée : je vous enlève? J'ai ma voiture aux chèvres.
suzoN. — Impossible, malheureusement.
C'est l'heure du goûter des enfants.
JEANNETTE. — La gouvemaute s'en occupera.
suzoN. — Quand je ne suis pas là, tout va de travers. Elle est parfaite, cette fille, sans doute, mais ça ne vaut pas l'œil de la mère.
JEANNETTE. — Je VOUS laissc donc. Au revoir, ma mignonne.
suzoN. — Au revoir, chère amie, et bon courage.
JEANNETTE. — Quc voulez-vous 1 Au bout le bout.
suzoN. — Mais non. Comme dit ma tante à maman quand elle pleure : « Tout cela s'aplanira... avec le temps. »
LÀ GOUVERNANTE, à Suzou. — Mademoiselle, c'est l'heure de rentrer pour étudier votre piano.
MISS, à Jeannette. — Et vous, miss Jane, pour la récitation.
suzoN. — Comment, déjà?
JEANNETTE. — Zut !
LiLi. — Ouf 1 c'est fini, la visite 1 J'en avais assez d'être dame; on redevient Lili, j'aime mieux ça.
GÀBRiELLE BARRE, vingt et un ans.
LE COMTE DE GHÀMPOTiER^ soixante an$.
Chez GabrieUe, un gentil petit appartement^ quartier Clichy^ au troisième. De la cretonne, des fleurSj des oiseaux, tout ça d'apect très jeune , gai et heureux. Quand Armandine, la petite bonne, a remis à Gabrielle la carte du comte de Champotier, celle-ci tressaille malgré elle en lisant le nom, et c^est, émue déjà, le cœur battant sans savoir pourquoi, qu'elle entre au salon où Fattend le vieillard, très ganté, avec une belle figure sérieuse.
GABRiELLE. — Monsîeur...
CHAMPOTiER. — Mon Dicu, oui, mademoiselle, c'est moi.
GABRIELLE. — MoiisieuF de Champotier, Toncle...
CHAMPOTIER . — De Paul, oui, mademoiselle.
Son oncle et son seul parent.
GABRIELLE. — Js VOUS counais de nom, en effet.
CHAMPOTIER. — Moi aussi, mademoiselle.
GABRIELLE. — Puis-je savoir, monsîeur, ce qui me vaut l'honneur...
CHAMPOTIER. — De ma visite? Voilà... Mon Dieu, c'est bien délicat... je ne sais pas trop comment... par où commencer...
GABRIELLE, satsiBy — Je dcvinc. C'est un malheur ?
CHAMPOTIER. — Oui, mademoiselle.
GABRIELLE. — Paul cst mort I
CHAMPOTIER. — Nou, mademoiselle.
GABRIELLE. — Il cst blcssé? uu accidcnt...
CHAMPOTIER. — Non plus. Il sc porte à ravir. Je le quitte. Nous avons déjeuné en semble.
GABRIELLE, soulagie. — Ahl
CHAMPOTiER. — C'cst beaucoup plus grave, hélas I
GABRiELLE. — Vous me faites peur ?
CHAMPOTiER. — Eh oui... Je suis désolé...
La mission que j'ai à remplir...
GABRIELLE. — Il mc lâche?
CHAMPOTIER. — NoH... Seulement... il est obligé de vous quitter.
GABRIELLE. — Lui ! oh I oh I (Elle fond en larmes.)
CHAMPOTIER. — AUous bou ! Voilà ce que je ne voulais pas ! C'est le flot I Mademoiselle, voyons... une grande fille comme vous... soyez raisonnable.
GABRIELLE. — Aiusi, c'estvral, il me quitte?
Lui!
CHAMPOTIER. — Ça lui coûte... beaucoup!
Mais...
GABRIELLE. — Poupquoi fait- il ça? Pourquoi?... Est-ce qu'il a quoi que soit à me reprocher ?
CHAMPOTIER. — Nou. Rien de rien.
GABRIELLE. — AlorS?
CHAMPOTIER. — Il se marie.
GABRIELLE. — S'il se marie... en ce cas,
c'est différent... Quoique... Enfin, s'il se marie j'ai beaucoup de chagrin tout de même... mais je ne peux pourtant trop rien dire.
CHAMPOTIER. — N'cst-CC paS ? VoUS VOUS
rendez compte qu'il y a des choses, même parmi les meilleures... qui ne peuvent pas toujours durer?
GÀBRiELLE. — Quatre ans que nous étions ensemble 1 Et jamais de brpuille... Ah I si j'avais pu me douter... Quand je pense qu'hier soir il m'a dit adieu comme à l'ordinaire, sans émotion, sans rien...
CHAMPOTIER. — C'cst cc qui VOUS trompe, il était très ému, il me l'a dit en déjeunant.
GABRIELLE. — C'cst égal... Moi, je n'aurais jamais eu ce courage-là... Alors, c'est fini? fini, fini?
CHAMPOTIER. — Fini.
GABRIELLE. — Je... ne le verrai plus jamais?
CHAMPOTIER. — A quoi bon?
GABRIELLE, ec/atan<. — Ohl ohl PaulIPaull Moi qui t'aimais tant...
CHAMPOTIER. — Mademoiselle... Voyons, je vous en prie... Soyez gaie... Faites-le pour moi... C'est si gentil chez vous, si coquet!...
Ne pleurez pas, que diable I C'est un peu la vie, ce qui vous arrive... Nous avons tous passé par là. Moi, qui vous parle, quand j'avais l'âge de Paul, j'ai été forcé aussi de lâcher une charmante petite amie comme vous... Elle s'appelait Jeanne I pauvre petite!... Eh bien, j'ai eu de l'énergie, je ne me suis pas laissé abattre.
Faites comme moi. Soyez un homme.
GABRiELLE. — C'cst pas la même... chose.
CHAMPOTiER. — C'était bien pire. Moi, je n'avais pas d'oncle, de bon et brave tonton pour aller porter le coup. Il a fallu que je fasse ça moi-même. Vilain moment !
GABRIELLE. — Moi... j'aurais préféré que ce fût Paul.
CHAMPOTIER. — Oui, je VOUS Comprends...
Mais je m'adresse à votre gentillesse... Aidezmoi. Je prends une vraie part à votre contrariété, parbleu I... Mais si vous croyez que c'est amusant ce que Paul me fait faire là ? Mettezvous à ma place.
GABRIELLE. — Oh I si j'étais à votre place... je plaindrais de tout mon cœur cette pauvre petite que je suis, et qui va se trouver toute seule sur le pavé.
CHAMPOTiER. — SuF le pavé, sur le pavé...
Nous y sommes tous sur le pavé.
GABRiELLE. — Moi, c'est à la lettre.
CHAMPOTIER. — N'exagérez pas. Ça n'est pas uniquement ce que Paul vous donnait qui vous permettait de vivre ?
GABRIELLE. — Nou. Heureuscmeut I Sans ça, aujourd'hui... Je suis modiste. J'avais mes chapeaux.
CHAMPOTIER. — Eh bicu 1 vous les avez toujours ?
GABRIELLE. — Oui.Maiscela ne va pas loin.
Il va falloir que je déménage, que je quitte ce petit appartement où nous avons été... Oh I ohl (Elle pleure.)
CHAMPOTIER. — Oh 1 mademoiselle... ma petite demoiselle... Voyons 1 Qu'est-ce que je pourrais bien faire pour...
GABRIELLE. — Rien, mousieur... rien du tout.
CHAMPOTIER. — Est-cc uuc vulgaire question d'argent qui vous préoccupe ? Voyons, dites-le franchement ?
GABRIELLE. — Ohl mousicur I
CHAMPOTIER. — Avcc uu vicux papa comme moi, ça n'a pas d'importance. Je suis garçon.
Sans être riche, j'ai, grâce à Dieti, une bonne petite aisance... Ainsi, rien n'est plus facile que de réparer dans les limites du possible...
GABRiELLE. — N'achevez pas. Vous me blessez... vous me faites encore plus de peine.
CHAMPOTiER. — Ce u'est pas mon intention, mon enfant. Loin de là. Bien loin de là. Je suis ému, — c'est vrai, — de vous voir dans un pareil état... et pour qui?... pour mon neveu ! Entre nous, c'est un gentil garçon, je ne dis pas... Mais enfin, depuis le temps, vous deviez bien le connaître, et vous attendre un petit peu à ce qui vous arrive ?
GABRIELLE. — Nou. Jc uc réfléchissais pas, je l'aimais.
CHAMPOTIER. — Il est très égoïste, ayons le courage de l'avouer. Gomment pouviez-vous penser que ça durerait ?
GABRIELLE. — Je me laissais aller.
CHAMPOTIER. — Et voilà OÙ çà vous a menée, mon pauvre petit ! (Un /emps.J Pauvre petit, va 1 (Agacé.) Ah I que tout ça est ennuyeux ! L'aimez-vous toujours, ce monstre de Paul ?
GABRIELLE. — Oh ! je uc sais plus... Oui et non.
GHAHPOTiER, avec élan. — Non, n'est-ce pas? C'est non?
GABRiELLE. — Dame... après ce qu'il vient de me faire là... je ne vous cache pas que...
CHAMPOTiER. — Il ne s'est pas bien conduit.
Je vois clair à présent dans tout ça.
GABRIELLE. — Pas très gentiment.
CHAMPOTIER. — Il s'y cst mal pris, en tout cas... c'est certain... Avec une charmante et gentille amie comme vous, il fallait, d'abord, ne pas rompre du tout.
GABRIELLE. — Oh! maintenant que ça y est!
CHAMPOTIER. — Hé?
GABRIELLE. — J'ai du chagriu, beaucoup de chagrin... mais puisque ça devait arriver un jour ou l'autre, j'aime autant que ça soit fini, réglé... Le plus fort est fait.
CHAMPOTIER. — N'cst-cc pas ? A la bonne heure ! Ou alors, s'il y tenait absolument, il fallait rompre autrement, avec du cœur et des égards... et puis, enfin aussi, permettez-moi de vous le dire! avec des... des arguments sérieux... bien faire les choses, quoi ? On sait ce que c'est que la vie... S'exécuter largement... se
préoccuper un peu du lendemain et du surlendemain... A présent je l'accuse... j'ai peut-être tort? Il s'est peut-être conduit très bien avec vous sous ce rapport-là? Je l'espère pour lui. (Un temps.) Hein? Allons... ne me cachez rien? Vous vous taisez... Il n'a rien fait? Je devinais juste? Ohl non? c'est pas possible?... Zéro franc, zéro centime? Oh I le petit sacr... je vous demande pardon, mademoiselle... tout à fait pardon... pour nous, pour notre famille...
GABRIEL LE . — Vous u'avcz pas à me dem...
CHAMPOTiER. — Si I ah I si! Mais ça ne se passera pas comme ça I Non. Foi de Ghampotier I Pauvre petit, va 1 Et rien que ses chapeaux I Causons. Causons de votre avenir, mon petit chat, et sérieusement. Ecoutez, plus je pense à cette affaire de mon neveu... moins j'en reviens I Ah bien I heureusement encore que c'est moi qu'il a envoyé... Quel âge avez-vous, petit enfant?
GABRiELLE. — Vingt et un ans I
CHAMPOTIER. — Vingt et un ansi C'est-il pas pitoyable! Et laisser ça sur le pavé... là, v'ianl... sans môme... ohl ohl Vous avez de la famille ?
90 LES PBTITKS VISITES
GABRIELLE. — AuCUne.
CHAMPOTiER. — Plus persoDiie ? Pas une vieille maman en place?
GABRIELLE. — Personne.
CHAMPOTIER. — Mon Dicu ! Mon Dieu I Vous êtes absolument libre, alors ?
GABRIELLE. — Hélas ! oui. Mais pour ce que ça me sert !
CHAMPOTIER. — Ça VOUS servira, mon petit.
Laissez faire votre vieil ami. Ça vous servira. Et puis quoi encore, dans votre vie, voyons ?... Dites-moi bien tout, pendant que vous y êtes ?
GABRIELLE. — Pas autre chose: mon magasin et puis Paul... ça a toujours été mon seul va-et-vient.
CHAMPOTIER. — Ouî... Laissous Paul... N'en parlons plus. Il est parti, tant pis pour lui. C'est un nigaud.
GABRIELLE , qui HB le défend déjà plus. — Ohl...
CHAMPOTIER. — Parfaitement... — pour ne pas dire plus ! — un nigaud qui ne sait pas ce qu'il a perdu... qui ne méritait pas... Vous avez des cheveux superbes, mon petit... Vous entendez?
GÀBRiËLLE. — J'en ai plutôt de trop.
CHAMPOTiER. — Ne dites pas ça. Et puis, séchez-moi ces beaux yeux bien vite, et ne vous préoccupez de rien. Nous allons arranger tout ça, mon petit minet... Vous resterez ici... dans votre gentil bébé d'appartement... puisqu'il vous plaît tant... Je viendrai vous voir par-ci, par-là.. Nous irons promener... les boutiques... restaurants... petits théâtres... Hein, ça vous fait sortir un bout de langue, ça ?... Et puis, nous ne parlerons jamais de Paul... Hou... le laid ! veux-tu te cacher ? . . . .
GABRiELLE. — Quaud cst-cc qu'il se marie?
CHAMPOTIER. — Mais il ne se marie pas, mon petit. C'est une blague... un prétexte pour vous lâcher...
GABRIELLE. — Oh! commcut I
CHAMPOTIER. — Ne me vendez pas, bigre I Alors, à quand? A demain, à cette heure-ci?
GABRIELLE. — A demain.
CHAMPOTIER. — A demain. (Très tendre.) De mon petit nom, je m'appelle Nicolas.
UN MONSIEUR, trente-trois ans.