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LA CONCIERGE

HORTENSE, Sa filk.

Place du Palais-Bourbon. Un matin de printemps j un dimanche. La concierge d'une des maisons qui sont un peu avant le coin de la rue de Bourgogne est en train de nettoyer une cage de perroquet dehors, sur le trottoir, quand v/n monsieur Vàborde.

LE MONSIEUR. — Vous avoz un appartement à louer?

LA CONCIERGE. — Oui, monsieuF.

LE MONSIEUR. — Le cinquième?

LA CONCIERGE. — Oui, monsieuF.

LE MONSIEUR. — Est-il vacant?

LA CONCIERGE. — Non, monsieuF, il est encoFe habité.

LE MONSIEUR, eunuyé. — Ah!

LA CONCIERGE. — Mais ça ne fait rien, on peut visiter.

LE MONSIEUR. — MalgFé que ça soit dimanche?

LA CONCIERGE. — Mais oui, monsieur.

LE MONSIEUR. — En ce cas, je veux bien.

Je ne vous dérange pas?

LA CONCIERGE. — Mais pas du tout, monsieuF. Nous sommes là pouF ça. (Appelant.) HoFtense I

HORTENSE, Sortant de la loge. — Maman.

LA CONCIERGE. — Prcuds douc la clef de madame de Monac pour faiFe voiF à monsieuF.

LE MONSIEUR. — Cette dame est là?

LA CONCIERGE. — Mais uou, mousicuF. Elle est à Sainte-Clotilde, à la messe.

LE MONSIEUR. — Tant mieux.

LA CONCIERGE. — Si VOUS voulcz attendFc.

La petite est en train de potrasser dans mes clefs et elle ne la trouve pas.

LE MONSIEUR. — Faites donc, madame. (La concierge va dans la loge retrouver sa fille. Le monsieur entre dans la cour de la maison et regarde les fenêtres du cinquième. Pendant ce temps Hortense et sa mère parlent à voix basse,)

HORTENSE. — Maman, tu n'as pas remarqué ce monsieur?

LA CONCIERGE. — Non.

HORTENSE. — Il a uu drôlc d'air. Je l'ai vu tout à l'heure, de la loge, à travers les rideaux, il est resté près de cinq minutes sur la place, près de la statue, à regarder la maison du haut en bas, avant de se décider à entrer.

LA CONCIERGE. — Ahl

HORTENSE. — Si c'était un malfaiteur?

LA CONCIERGE. — Tu dis dcs bêtiscs.

HORTENSE. — Uu volcur? Est-cc qu'ou sait?

LA CONCIERGE. — {jC fait cst qull m'a demandé, avec un drôle de son de voix, si l'appartement était habité...

HORTENSE. — Je ne veux pas monter seule avec lui... J'ai peur.

LA CONCIERGE. — Je vais avec toi. Il paraît pourtant bien convenable. (Elles viennent rejoindre le monsieur^ toujours absorbé^ au milieu de la cour^ dans la contemplation des fenêtres du cinquième.)

LE MONSIEUR, en souriant, un peu gêné, comme quelqu'un qui veut dissimuler sa vraie pensée. — Je regardais...

LA CONCIERGE. — Si voulcz monter? (Ils montent.) L'escalier est bien claire, bien belle, comme vous voyez. Un locataire seulement par étage... On remettra un tapis neuf dans six mois, pour le terme d'octobre. (Le premier étage.) Pas de bruit dans la maison. Rien que du monde tranquille. Passé minuit, on est dans l'usage de donner son nom en rentrant.

Le gaz jusqu'à onze heures. (Le deuxième.) Nous avons un médecin qui reste ici. C'est bien commode... Si, des fois, la nuit... On permet les chiens. (Le troisième.) Monsieur est seul? ou avec sa dame?

LE MONSIEUR. — Scul.

LA CONCIERGE. — Alors, l'appartement sera plutôt trop grand. Trois chambres à coucher, dont deux à feu. (Le gwa^nème-j Patience. Voilà

que nous arrivons. L'escalier, comme ça, paraît dur, la première fois. Mais, quand on en a l'habitude...

LE MONSIEUR. — Je le connais.

LA CONCIERGE. — Ah! Mousieur est déjà venu dans la maison ?

LE MONSIEUR. — Bien souvent.

LA CONCIERGE. — Mousicur a connu du monde qui demeurait ici ?

LE MONSIEUR. — Oui.

LA CONCIERGE. — H y a longtemps?

LE MONSIEUR. — AsSCZ.

LA CONCIERGE. — Ah oui ! (Elle échange un regard intrigué avec sa fille.) Nous voilà rendus. (Elle sonne.) La domestique est là, je l'entends. Nous aurions pu nous passer de la clef. Monsieur ne m'a pas demandé le prix?

LE MONSIEUR, distrait. — Quel est-il?

LA CONCIERGE. — Deux mille huit. Il y a une antichambre... une salle à manger... (La porte est ouverte par une petite bonne en bonnet breton.) Du reste, monsieur va se rendre compte... (Le monsieur passe le premier^ précipitamment.) Voilà d'abord l'antichambre... (Le monsieur^ qui n'a jeté qu'un coup d'œUj entre

aussitôt dans la salle à manger, qu'il traverse directement, pour aller au salon.) Pas si vite, monsieur, attendez donc, vous ne regardez point?

LE MONSIEUR, un peu fébrile. — Mais si...

si... La salle à manger... Le salon... (Ry entre.) Ahl voilà le salon I (Il regarde.) Oui... oui... (Il va à une des fenêtres quHl ouvre.)

LA CONCIERGE. — Et un baloon, avec une bien jolie vue! (Le monsieur debout, les deux mxiins posées sur la rampe, regarde la place, les toits, le ciel, longtemps, sans dire un mot.) Monsieur veut-il voir, à présent, les chambres?...

LE MONSIEUR. — Certainement...

HORTENSE. — On dirait qu'il devient tout pâle, maman ?

LA CONCIERGE. — Tu crois? (Au monsieur.) Voilà la première. C'est la plus belle...

LE MONSIEUR. — Je vois, je vois... Ne me dites rien... ne me parlez pas.

HORTENSE, bas, à sa mère. — Qu'est-ce qu'il a?

LA CONCIERGE. — Il cst peut-être malade?

HORTENSE. — Si c'était un fou? (Le monsieur, après quelques secondes d'absorption muette, se

APPARTEMENT*, i tbiJJER-*' - ' •" '101

dirige vers la chambre V9isine\y^ç'4ife]Jt:y^^(m8é'' la porte derrière lui. La concierge et sa fille se regardent de plus en plus saisies.)

LA CONCIERGE, à sa fille. — Pourquoi referme-l^il la porte?

HORTENSE. — Nous ne pouvons pas le laisser seul dans la chambre de madame de Monacl

LA CONCIERGE. — Entrons. (Elles entrent.

Le monsieur est debout, appuyé contre la cheminée ; il a les yeux fermés^ et il pleure, immobile, sans un pli de visage.) Qu'avez-vous, monsieur? (Il fait un geste de la main, comme pour écarter la question.) Êtes-vous souffrant? Nous avons justement un médecin...

LE MONSIEUR. — Nou... Je suis né dans cette chambre, et ma mère y est morte...

J'avais quatorze ans. . . Le lit était dans l'autre sens... Je traversais la place, j'ai vu l'écriteau... Alors... Laissez-moi... Ça n'est qu'un petit moment. Ça va passer.

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