‹ Les petits appartemensChapitre 148 sur 356 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

M. DE COURCELLES , Mme DE BLANGY.

Mme de BLANGY , l'apercevant.

M. de Courcelles ! c'est vous , mon ami?

M. DE COURCELLES

Et quoi! toujours de même?

Mme DE BLANGY.

Toujours. (Après un moment de silence.) Vous venez de Paris ?

Bf. DE COURCELLES.

( lui , Madame.

Mmc DE BLANGY.

Quelle nouvelle?

M. DE COURCELLES

Aucune.

Mme DE BLANGY.

Vous craignez de me le dire : avouez-le moi franchement, on y blâme mes projets de retraite et de solitude , l'on peuse comme vous qu'ils ne dureront pas ?

M. DE COURCELLES

C'est ce qu'on a dit d'abord.

Mme DE BLANGY.

Et maintenant que dit-on?

M. DE COURCELLES

Rien 3 on n'en parle plus.

Mme DE BLANGY.

Ah ! je suis déjà oubliée?

M. DE COURCELLES

Excepté de vos amis. Mais les événemens se succèdent avec tant de rapidité... l'hyver a été brillant, les bals trèsnombreux. .. vous seule y manquiez, et, en conscience, si vous étiez raisonnable. . .

Raisonnable j vous n'avez jamais d'autre mot , comme si cela dépendait de moi. En vérité, Monsieur, vous êtes désolant.

M. DE COURCELLES

Désolant ! l'expression est charmante, il n'y a que moi qui cherche à vous faire ouhlier vos chagrins, à vous consoler. . .

Mme DE blaNGY.

Voilà justement ce qui me met en colère contre vous ! vous savez que je n'ai qu'un plaisir, qu'un bonheur au monde , celui de m'affliger, et vous voulez le troubler.

M. DE COURCELLES

Encore faut-il de la modération , même dans ses plaisirs , et quand depuis une année entière. . .

Mme DE BLANGY.

Quoi , Monsieur , après une perte pareille , vous ne croyez pas à une douleur profonde , éternelle?. . .

M. DE COURCELLES

Profonde , oui j éternelle , non.

Mme DE BLANGY.

Et pourquoi?

Les Inconsolables. a

M. DE COURCELLES

Parce que... heureusement ce n'est pas possible; ]e Ciel est trop juste pour le permettre. La santé, la jeunesse , le plaisir , rien n'est stable dans la nature humaine ; aucune de nos affections n'est durable. Pourquoi la douleur le serait elle? Il n'y aurait pas de proportions. Bien plus, je lisais l'autre jour, dans La Bruyère, cette pensée que voici, ou à-peu-près : « Si, au bout d'un certain temps , » les personnes que nous avons aimées et regrettées le » plus , s'avisaient de revenir au monde, Dieu sait souvent » quel accenil on leur ferait! »

Mme DE BLANGY.

Quelle indignité!

M. DE COURCELLES

Ce n'est pas moi , Madame , qui dis cela , c'est La Bruyère, et vous voyez donc bien. . .

Mme DE BLANGY.

Je vois, Monsieur, que vous «'tes le cœur le plus froid, le plus égoïste, le plus insensible. . .

M. DE COURCELLES

Insensible! non pas, et vous le savez bien; car longtemps avant qu'Edouard , votre mari, s'offrît à vos yeux , je vous aimais déjà, c'est même moi qui vous l'ai présenté comme mon meilleur ami, confiance qu'il a reconnue en se faisaut aimer de vous.

Mme DE BLANGY.

Ce n'était pas sa faute.

M. Dli COURCELLES.

C'était peut-être la mienne?

Mme DE BLANGY.

Ce pauvre Edouard !

M. DE COURCELLES

Il me semble que, dans cette occasion là , il n'était pas le plus à plaindre j aussi depuis ce temps, j'ai pris en haine les grandes passions; j'ai prudemment battu en retraite , moi qui ne pouvais vous offrir qu'un amour raisonnable , et jamais je n'aurais pensé à faire revivre mes anciennes prétentions, s'il ne s'agissait aujourd'hui de yos intérêts.

Mme DE BLANGY.

Que voulez-vous dire?

( Il )

M. DE COURCELLES

Edouard n'était pas riche , el 5e le suis beaucoup , ce qui 11e vous a pas empêché de me le pre'fe'rer , parce que l'amour ne calcule pas; mais eu allant au-tlelà des mers chercher la fortune , il vous a laisse' des affaires très-dimeiles , très-embrouiliées , auxquelles votre douleur ne vous permettait pas de songer , et, en votre absence , c'est moi qui me suis chargé de la liquidation.

Mme DE BLANGY.

Ah ! mon ami !

M. DE COURCELLES

Je ne dis pas cela pour qu'on me remercie, mais pour qu'on m'écoute. Tout compte fait, tout le monde payé, il vous reste à peine trois ou quatre mille livres de renie.

Mroe DE BLANGY.

C'est plus qu'il ne m'en faut pour vivre dans la solitude , et pour pleurer Edouard.

M. DE COURCELLES

Oui, tant que vous le pleurerez; mais si vous venez à sécher vos larmes ?

Mme DE BLANGY.

Jamais ! ce n'est pas possible.

Vous le croyez; mais malgré vous, et sans que vous vous en doutiez , un matin ou un soir vous serez toute étonuée de vous trouver consolée. . . c'est affligeant , mais c'est comme cela.

Mme DE BLANGY.

l'iulôt mouri

M. DE COURCELLES

Vous ne mourrez pas , et vous vous consolerez.

Mme DE BLANGY.

Je ue me consolerai pas.

M. DE COURCELLES

Je vous dis que si.

Mme DE BLANGY.

Je vous dis que non.

M. DE COURCELLES

Eh bien! ne vous fâchez pas , vous voila justement au point où je voulais en venir : Si vous reste/, renfermée dans votre douleur, rien de mieux; mais si vous devez en sortir,

( là )

que ce soit pour vous acquitter envers moi , pour accepter ma main et les soixante mille livres île rente que je vous offre. Souscrivez-vous à mon traité?

Mme DE BLANGY.

A quoi bon?... Je sens là que je n'oublierai jamais

M. DE COURCEELES.

Soit. Je demande seulement la préférence , et j'attendrai tant que vous voudrez. Me donnez-vous votre parole ?

Mme DE BEANGY.

Oui, je vous la donne, et je voudrais pouvoir reconnaître autrement tant d'amitié et de dévouement.

M. DE COURCEELES.

C'est moi maintenant que cela regarde, c'est à moi de tacher de vous consoler, de vous égayer. Chaque éclat de rire avancera mon bonheur, et sera presqu'une déclaration.

Mme DE BLA"NGY , souriant.

Vraiment?

M. DE COURCELLES

Et voici déjà un demi sourire que je regarde comme un à-eompte.

Page 1