LES MÊMES , SOPHIE
SOPHIE
Quand Madame voudra , son déjeuner est servi. Mme DE BEANGY.
Il suffit ; je n'ai pas faim.
SOPHIE
C'est tous les jours de même... Le moyen de vivre ainsi !
Mme Di; uLANGY.
Que veux-tu? L'air qu'on respire ici ne vaut rien, tout m'y déplaît.
SOPHIE
Une forêt charmante! Depuis Montalais jusqu'à Chaville, des promenades délicieuses!
Mme DE BLANGY.
Justement, c'est pour cela. Quand je vois passer dans nos bois ces habitans de Paris, ces heureux du jour. . .
SOPHIE
Ces couples qui vont se promener le dimanche?
Mme DE BLANGY.
Cela m impatiente.
Sophie, à part.
Moi, il n'y a que cela qui m'amuse.
Mme DE BLANGY.
Heureusement nous n'avons pas long-temps à rester ici. ( A M. de Courcelles.) V ous êtes vous occupe' de ma maison de Fontainebleau?
M. DE COURCELLES
C'est une affaire terminée.
Mme DE BLANGY.
Tant mieux! Je pourrais donc dès demain m'y établir.
M. DE COURCELLES
ï! faut que la maison soit vacante; ce qui, malgré mes instances, n'aura peut-être lieu qu'à la fin de la semaine. Du reste , on doit vous en écrire aujourd'hui ou demain. . .
Mme DE BLANGY.
Voilà qui me contrarie beaucoup.
M. DE COURCELLES
Pourquoi donc?
Mme DE BLANGY.
C'est que celle-ci est déjà louée.
M. DE COURCELLES
Vraiment?
Mme DE BLANGY.
Le jour même où j'en avais parlé à mon homme a affaires, ini Monsieur s'est présenté chez lui, qui Ta louée sur-lechamp toute meublée et telle qu'elle est... le comte de liussières, le connaissez-vous?
M. DE COURCELLES
M. de Bussières , un jeune pair de France, je le connais fort peu; mais des relations d'affaires m'ont lié avec son prie, a qui j'ai eu le bonheur de rendre service. Pour le iils , on en parle dans le monde comme d'un charmant jeune homme ! je croyais même qu'il était marié ; car il a
épousé ou dû" épouser, il y a six mois, Mademoiselle Ilortense de Rinville.
Mme DE BLANGY.
Je ne connais pas cette famille.
Moi non plus: mais cela a fait du bruit, l'hyver dernier , il y a eu un duel . . .
Mme DE Bx,ANGY.
M. deBussières? en effet , cette affaire où il s'est si noblement conduit. . . Ali! c'est lui !
M. DE CCURCELLES.
Oui, Madame; un fou, un étourdi, dont on vante l'esprit et la gaîté;... jouissant du reste d'une fortune immense.
Mme DE BLANGT.
Ce qui m'étonne alors , c'est qu'il se contente d'un séjour aussi modeste.
M. DE COURCELLES
Peut-être a« t-il des idées. . .
Mme DE BLANGY.
Comment?
M. DE COURCELLES
Les jeunes seigneurs de son âge et de son caractère, ont souvent des habitations qu'ils n'habitent point. .. par euxmêmes. . . et celle-ci par sa position mystérieuse. . .
Mme DE BLANGY.
11 sufit, Monsieur, il suffit; je ne vous demande point de détails . . .
SOPHIE
Par exemple, je sais bien qui sera étonné d'entendre rire. . . ce sera l'appartement de Madame.
Umc DE BLANGY.
Que dites-vous?
SOPHIE
Iiien du tout. Sinon que le déjeuner sera froid, el que si Madame ne veut pas en entendre parler , voila Monsieur (jui sera peut-être de meilleure composition.
M. DE COURCELLES
Elle a raison, car je tombe de faiblesse; et j'espère bien que vous me tiendrez compagnie.
Mme DE BLANGY.
A quoi bon? Je ne trouve rien d'absurde et d'humiliant comme cette obligation de souteuir des jours qui vous sont insupportables. Trop faible, ou trop timide pour m'ôter la vie, j'ai formé vingt fois le projet de me laisser mourir de faim , et ce projet là, autant vaudrait peut-être l'exécuter dès aujourd'hui.
SOPHIE
O ciel!
Wme DE BLANGY.
Qu'en dites-vous?
M. DE COTJRCELLES.
Je dis , Madame , que si vous ne devez plus jamais manger, à la bonne heure; mais si vous devez manger un jour, je vous conseille de commencer tout de suite.
Mme DE BLANGY.
Ah! Monsieur, qu'il y a en vous peu d'illusions.
M. de courcelles, lui présentant la main. C'est vrai, je suis pour le positif, surtout quand j'ai faim; et j'espère bien, si le de'jeûner est bon, vous faire revenir à mon avis.
( Ils sortent. )