SCÈNE VII
les mêmes , M. DE BUSSIÈRES.
Mme DE BLANGY.
Pardon, Monsieur , de vous déranger dans votre promenade.
M. DE BUSSIÈRES
A qui ai-je Phouneur de parler?
SOPHIE
A la maîtresse de la maisou , h Madame de Blangy. M. DE BUSSIKRES , la regardant.
Madame de Blangy ! Eh ! mon dieu ! ces vêtemens de deuil! je vois que vous aussi, Madame, vous avez quelque perte à déplorer?
Mme DE BLANGY.
Oui , Monsieur , et quand j'ai appris le ni©lif qui vous Faisait rechercher la solitude , je l'ai trouvé si naturel , que j'ai (:lé désolée de mon séjour en ces lieux, et je ne sais comment vous en demander excuse.
M. DE BUSSIÈRES
Vous ne m'en devez aucune , Madame.
Mmc DE BLANC \ .
Ce sera pour très-peu de temps 5 | ..1 loué moi-nii
une campagne qui, d'un instant à l'autre , peut être libre; demain, aujourd'hui j'espère en recevoir la nouvelle.
M. DE BUSSIÈRES
Que cela ne vous gêne pas , Madame , je puis attendre maintenant.
Mme DE BLANGY.
Et comment cela ?
M. DE BUSSIÈRES
Tout-à-l'heure , en franchissant la haie du jardin , j'ai vu a cinquante pas, en face, au milieu des rochers, une maisonnette où je suis entré , et comme ce pays me plaît beaucoup , je m'y établrai en attendant.
Mme DE BLANGY.
Y pensez-vous donc? une maison de paysan ', vous y serez horriblement mal.
M. DE BUSSIÈRES
Tant mieux, on ne viendra pas m'y trouver, on m'y laissera seul, et quand je suis seul , je suis avec elle.
Mme DE BLANGY.
Je le conçois, et ce n'est pas moi qui vous enlèverai cette consolation, j'en connais trop le prix.
M' DE BUSSIÈRES
Quoi ! votre cœur a connu comme le mien le malheur sans espoir et les regrets éternels?
Jugez-en , Monsieur, j'ai perdu tont ce que j'aimais.
M. DE BUSSIÈRES
C'est comme moi.
Mme DE BLANGY.
J'en étais adorée.
M. DE BUSSIÈRES
Comme moi.
Mme DE BLANGY.
Ma vie entière se passera à le pleurer.
M. DE BUSSIÈRES
Eh bien, Madame , ce sera aussi ma seule occupation.
Mrae DE. BLANGY.
Je ne reviens pas de ma surprise ! Une telle rencontre! une situation aussi exactement pareille ! . . .
M. DE BUSSIÈRES
Pareille ! Oh ! non , elle ne peut pas l'être. On n'a jamais
vu de fatalité égale à la mienne! perdre ce qu'on aime la veille d'un mariage!
Mme DE BLANGY.
Le perdre une année après, est bien plus cruel encore.
M. DE BUSSIÈRES
Vous avez beau dire, il n'y a pas de comparaison , c'est moi qui souffre le plus. Madame.
C'est moi, Monsieur.
SOPHIE , à part, travaillant.
S'ils pouvaient se disputer! cela les distrairaient.
M. DE BUSSIÈRES
Enfin , ce qu'il y a de certain , c'est que tous deux nous sommes bien à plaindre.
Mme DE BLANGY.
Bien malheureux!
M. DE BUSSIÈRES
Et vous le dirai-je ? voilà le premier soulagement que j'ai trouvé en ma douleur , c'est de penser qu'il y a quelqu'un qui l'éprouve. . .
Mmc DE BLANGY.
Et surtout qui peut le comprendre ; car, jusqu'à présent, je n'ai trouvé que des cœurs froids, indiftVrens , qui me reprochaient ma tristesse , qui semblaient m'en faire un crime. Quelle folie! quelle extravagance! disaient-ils, comme si c'était ma faute, à moi, si je suis malheureuse ! Mais on fuit la douleur, on la craint; il est plus facile de blâmer ses amis que de pleurer avec eux.
M. DE BUSSIÈRES
Votre histoire est exactement la mienne. Parmi tous ces jeunes gens à la mode, tous ces intimes à qui je donnais à dîner , je n'en ai pas trouvé un seul qui eût le temps de s'affliger avec iuoi.., Ils s'éloignent tous, sous prétexte qu'ils ont leurs affaires , leurs plaisirs, leurs maîtresses.. . ( Pleurant.) Moi je n'en ai plus, j'ai tout perdu.
Mme DE BLANGY.
Pauvre jeune homme!
Aussi j ii t pris le séjour de Paris en horreur ; j'ai juré dès aujourd'hui de n"\ plus rentrer.
Mme DE BLANGY.
Ici du moins vous trouverez des cœurs qui sauront compâir à vos maux. Nous parlerons d'elle. C'est facile , puisque nous serons voisins.
M. DE BUSSIERES.
Eu effet, je n'aurai qu'à franchir la haie de votre jardin.
Mme DE BLANGY.
Dites du vôtre; car il vous appartient.
M. DE BUSSIÈRES
Eh bien! Madame, du nôtre.
Mme DE BIANGY.
C'est mieux. Nous voici à l'automne, et les soirées sont si longues. . .
M. DE BUSSIÈRES
Nos souvenirs les abrégeront. . . Nous causerons , nous lirons ensemble.
Mme DE BLANGY.
C'est à deux surtout qu'on peut bien apprécier le charme de la douleur.
M. DE BUSSIÈRES
Et de la solitude. Ah ! que j'ai été bien inspiré en cherchant cet asile.
Mme de blangy , avec impatience.
Qui vient là?
SGÈXE VIII.