‹ Les petits appartemensChapitre 154 sur 356 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Mme DE BLANGY , M. DE BUSS1ÈUES.

su. DE BUSSIERES.

Vous le voyez, Madame , je suis né pour être malheureux! des qu'il s'offre un adoucissement à mes peines, le sort semhle me l'envier.

Que voulez-vous? il faut se re'signer. . . Après tout , dans notre situation, qu'est-ce qu'un chagrin de plus?

M. DE BUSSIÈRES

\ eus avez raison. . . c'est bien prendre 1 1 chose.

Mmc DE BLANGY.

Depuis long-temps j'y suis habituée.

M. DE BUSSIERES.

C'est comme moi, le bonheur ne me semble plus possible , je n'y crois plus , même quand il existe ; et toutà-1'heure, pendant que nous formions ces projets si séduisans, je ne sais quelle voix intérieure me disait que l'instant d'après devait les détruire.

Mme DE BLANGY.

Vous croyez donc comme moi aux fatalités, aux pressentimens ?

M. DE BUSSIÈRES

J'ai tant de raisons d'y ajouter foi. Tenez, Madame, la veille du jour où elle est tombée malade. . .

Mme DE BLANGY , distraite.

Qui donc ?

M. DE BUSSIÈRES

llortense. . .

Pardon !

SI. DE BUSSIÈRES

I étais près d elle dans un bal charmant; elle venait de danser avec un autre, et à ce sujet là même nous avions eu une querelle. . .

Mme de blangy, d'un air sali fait.

Ah ! vous vous disputiez doue quelquefois?

M. DE BT'SSIKRES.

Nous nous aimions tant! Et puis, elle avait un peu de coquetterie, bien innocente sans doute ; car elle < lui si bonne ! Et nie voyant sombre et rêveur, poursuivi de je ne sais quelle vague inquiétude'. . . elle médisait, en me pressant la main : Edouard . Edouard!. . .

Mm'' DE BLANGY.

Ah! l'on vous nomme Edouard?

M. DE BUSSIÈRES

' uii , Madame.

Mmi DE BLANGY.

C'est singulier!

M. DE BUSSIÈRES

Qu'ayez-vons donc ?

M"11 DE BLANi, i

Moi? rien.

M. DE BUSSIÈRES

Si vraiment, vous êtes trouble'e. Pour quelle raison?

Mme DE BLANGY.

Je ne pais vous le dire.

M. DE BTJSSIÈRES.

Pardon, Madame, de mon indiscrétion.

Mme DE BLANGY.

Il n'y en a aucune.

M. DE BUSSIÈRES

J'ai cependant lieu de le croire; car je vous vois d aud'aujourd'hui seulement, et par un charme que je ne puis rendre , j'éproove auprès de vous une confiance qui est plus forte que moi, et dont vous, Madame, savez si bien vous défendre.

Mme DE BLA"NGY , avec un sourire aimable. Vous m'accusez à tort.

m. de bussiÈres , avec joie.

Vrai ?

Mm? DE BLANGY.

Mais quelle que soit l'estime , on si vous l'aimez mieux, la confiance que nous inspirent les gens. . . les connaître davantage serait souvent se préparer un regret , surtout quand on doit se séparer, ne plus se revoir.

M. DE BUSSIÈRES

Qu"importe Téloignement , entre personnes que les mêmes chagrins, les mêmes sentimens unissent et rapprochent? ne peut-on pas , quoique séparés, se communiqner ses pensées, ses souvenirs , les vcsux que Fon forme lun pour l'autre? Accordez-moi cette permission, elle seule , dans ces lieux où je vous ai vue, me dédommagera de votre absence , je vons le demande au nom de nos malheurs et de notre nouvelle amitié.

Mme DE BLANGY;.

N'est-ce pas là une amitié bien prompte?

Faut-il donc tant de jours pour se juger , pour s apprécier? L'amour, dit-on, peut naître d'un coup-d'ceil, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amitié? pourquoi n'aurait - elle pas les mêmes privilèges . elle qui vaut

mieux? ce serait bien injuste, et ces projets que loulà-i'heure nous formions ici, nous les réaliserons de loin. Les confidences, les souvenirs, les épanchemens du cœur en sont plus doux et plus faciles ; le papier est discret , et c'est causer avec soi - même qu'écrire à son ami.

Mme DE BLANGY.

Eh bien , soit ; mais vous me promettez de tout me dire , de tout me confier?

M. DE BUSSIERES.

Je le jure. Vous aussi ?

Mme de BLANGY , s'asseyant à gauche , près de la table.

Sans cela, il y aurait trahison, et, pour commencer , voyons, mon nouvel ami, que ferez-vous dans cette solitude où je vous laisse?

M. de bcssiÈres , va prendre une chaise / rès du piano , et vient s'asseoir près d'elle.

Mais d'abord je penserai à vous.

Ib.me DE BLANGY.

Oh! non, d'abord à elle.

M. DE BUSSIÈRES

Cela va sans dire. Et vous à lui.

Mmc DE BLANGY.

Certainement, les souvenirs qu'elle vous a laissés doivent être si doux !

M. DE BUSSIERES.

Moins que les vôtres , j'en suis sûr. Songez donc que je L'ai perdue à la veille d'un hymen, lorsqu'elle ne m'appartenait pas encore , lorsque son coeur m'était presque inconnu , tandis que vous, qui ave/, passe plusieurs mois près d'un époux adoré , quelle différence!

Mmc DE BLANGY.

Peut-être est-elle à votre avantage. Le bonheur qu'on espère est plus doux que eeit-.i qu'on possède. Plein a amour et d'avenir tout était bien , tout était beau à \ os \ eux , et, malgré votre malheur, l'espèce d'cuivrenu-Mil que vous éprouviez alors, vous l'éprouvez encore ; un plus tard peut-être , le rêve" pourrait se dissiper, l'illusion se détruire; car le ménage, même le meilleur, n'est pas tel que l'amour se le représente. L'amour, c'est Le ciel, et l'hymen, c'est la terre. Vous y retrouvez toutes le* imperfections de

de bas m on Je , les petits moracas de vivacité, d'humeur , ce querelle. . .

M. de bussières, souriant.

Ah! vous vous disputiez donc aussi?

Mme DE BLANGY.

Quelquefois. . . il le fallait bien , ne fut-ce que pour se raccommoder.

M. DE BUSSIÈRES

Ah! c'est vrai. Je n'aime pas cette idc'e lh.

Mme DE BLANGY.

Pourquoi?

Je ne sais... j'aimais mieux l'autre. Vous dites donc qu'il y avait tles momens de brouille? C'est bien , mais cela m'effraie. Si, nous aussi, nous allions nous brouiller?

Mme DE BLANGY.

Pour quel motif? puisque nous sommes convenus de tout nous dire franchement.

M. DE BUSSIÈRES

Mais il pourrait arriver tel événement. . .

Mmo DE BLANGY.

Lequel?

M. DE BUSSIÈRES

Une veuve , telle que vous , est bientôt entourée , majeré elle , de tant de gens qui aspirent à l'emploi de confident en chef et sans partage.

Mmc DE BLANGY.

Ah! quelle idée! Je croyais que mon nouvel ami avait meilleure opinion de ses amis.

M. DE BUSSIÈRES

Celle-ci n'a rien qui doive vous offenser.

Mme DE BLANGY.

Si vraiment; car vous devez croire à ma promesse, éi j ai juré, je jure à vous-même de conserver toujours ma liberté.

M. DE BUSSIÈRES

C'est comme moi, j'en ai fait le serment, et je renonce à votre estime, à votre amitié, si j'y manque jamais.

M,:u DE BLANGY.

Moi de même.

11 serait vrai ?

Je vous l'atteste.

M. DE BITSSIÈRES.

M- DE BUSSIERES.

Ah ! que je suis heureux! me voilà rassure, et maintenant, certains l'un de l'autre, nous pouvons, sans crainte et sans danger , croire à une amitié' que rien ne viendra troubler.

M,? ' DE BLANGY, SC lève.

Oh ! non , rien au monde.

M. DE BUSSIERES , rapporte la chaise près du piano rjui est ouvert , et jette les yeuse sur un papier de musique. Ah ! mon dieu!

3l"u DE BLANGY.

Qu'est-ce donc?

M. DE BUSSIERES.

Cet air que je viens d'apercevoir sur votre piano ; un air de la Muette de Portici.

Mme DE BLANGY.

Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant, et d'où vient votre trouble?

C'était celui que je lui ai entendu chanter au dernier concert oîi nous avons été ensemble.

JVlme DE BLANGY.

Combien je suis fâchée que le hasard vous ait offert un pareil souvenir.

M. DE BUSSIERES.

Non , non , il n'est pas pénible , au contraire; car depuis elle , je ne l'ai pas entendu une seule fois, sans éprouver une émotion délicieuse et indéfinissable. ( Pendant qu'il parle , madame de Blangy s^est mise à son piano, et a joue les premières mesures.) Ah! que je vous remercie, que votre amitié est ingénieuse. . . Oui , c'est elle que je crois entendre ^ c'est mieux d'exécution... mais o'esl égal, c'est toujours le même air, et j'éprouve un bonheur. . .

Pendant quelle joue, il prend le violon qui est sur le pic et l'accompagne.")

Mme de BLAKG'f , continuant à jouer , et le regardant. Comment, Monsieur, mais c'est fort bien; je ne vous aurais pas cru un pareil talent.

M. de nu ssi£res , jouant toujours.

Qu'est-ce donc auprès de vous?

Mme DE BLANGY , s' arrêtant.

Prenez garde , vous vous trompez ; c'est un si naturel.

M. DE BUSSIÈRES

Non , Madame , si bémol.

( En ce moment entre M. de Courcelles , qui s* arrête au fond du théâtre. )

Mme DE BLANGY.

Mais regardez donc.

M. de bussiÈres , riant.

C'est vrai , c'est vrai; je ne regardais pas le papier.

Mme DE blangt, de même.

Vous êtes distrait.

M. DE BUSSIÈRES

Je tâcherai de ne plus l'être.

Mme DE BLANGY.

Recommençons, et faites attention.

( Ils jouent ensemble. M. de Courcelles s'assied au fond du théâtre, les bras croises et écoulant.)

M. DE BUSSIÈRES

Le mouvement est plus vif.

Mme DE BLANGY.

Du tout.

M. DE BUSSIÈRES

Je vous l'atteste , c'est un air de danse; on danse sur l'air de la princesse Espagnole, et il serait impossible de danser aussi lentement.

Mme DE BLANGY.

Rien n'est plus facile, la mesure est si marquée.

M. DE BUSSIÈRES

Non, Madame.

( Tout en chantant, il forme quelques pas. )

Mn:c DE BLANGY.

Et si Monsieur. ( Chantant en Raccompagnant.') Tra la la la la.

Inconsolables. 5

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