‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 107 sur 412 · Empereurs romains : Adrien; Antonin · texte numérisé non relu

Empereurs romains : Adrien; Antonin

Frères bien-aimés, nous avons la confiance que vous gardez intacte la foi des Apôtres.

Epitre de saint Télesphore aux évêques de la ca- {hohcité. (Patrol. grecque, tome v, col. 1081-1084.)

Saint Télesphore était Grec de nation et anachorète. C’est une tradition, dans l’crdre des Carmes, que le lieu où il exerça la vie solitaire, avant d’entreprendre la prédication de l'Evangile, était le mont Carmel, célèbre par le séjour des saints prophètes Elie et Elisée. Etant venu à Rome pour travailler à l'établissement de la religion chrétienne, il donna des marques si visibles d’une sagesse et d’une sainteté consommées, qu'après le martyre de saint Sixte, premier de ce nom, il fut mis en sa place, et créé souverain Pontife, sous l'empire d’Adrien.

Entre plusieurs beaux règlements qu’il fit pour l’avancement de l'Eglise, l’un des principaux fut celui du jeûne de quarante jours avant Pâques, que nous appelons Carême. Ce n’est pas qu’il soit le premier auteur de cette observance ; car saint Ignace, martyr, qui vivait avant lui, en fait mention dans son Epiître aux Philippiens ; et c’est le sentiment commun des Pères de l'Eglise, qu’elle est de tradition apostolique : plusieurs même en parlent comme d’une chose d'institution divine, en tant que Notre-Seigneur nous l’a apprise par son exemple. Mais ce que fit ce saint Pape, fut d'établir par un décret ce qui n’était gardé que par l’autorité de la tradition, et de réveiller la ferveur des chrétiens qui commençaient à se relâcher dans cette sainte pratique : on peut voir à ce sujet un traité fort curieux touchant les jeûnes, que le P. Thomassin, si connu par sa pénétration dans l'antiquité ecclésiastique, a donné au public. On dit aussi que notre Saint ordonna qu’à la solennité de Noël on célébrerait la messe au milieu de la nuit, au lieu qu'aux autres temps, on ne la célébrait qu’à l'heure de tierce, c’est-à-dire sur les neuf heures du matin : ce qui se doit entendre de la messe solennelle, et de ce qui se faisait le plus ordinairement dans les églises. On lui attribue encore le commandement de chanter l'hymne des anges : Gloria in excelsis, etc, avant l’action du sacrifice ‘, Toutes ces ordonnances sont rapportées dans le Liber pontificals.

1. On sait que les premières paroles de ce cantique ont été chantées par les anges, lorsqu'ils annoncèrent la naissance du divin Sauveur. De là lui est venu le nom d’hymne angélique. L'origine des paroles qui suivent n’est pas tout à fait certaine : on les attribue aux Apôtres, à saint Télesphore, au pape Symmaque, à saint Hilaire, évêque de Poitiers. Il est facile de voir l’analogie qu’il y a entre notre Gloria in excelsis et celui des Constilutions apostoliques, tel que le transcrit le docteur Grancolas :

Gloria in excelsis Deo et in terra paæ hominibus bonæ voluntalis.

AO Tic der ft

11 s’éleva, du temps de ce bienheureux pontife, trois hérétiques très-pernicieux, savoir : Valentin, Marcion et Appellès, dont les dogmes impies et sacriléges sont rapportés par saint Epiphane et par les autres auteurs ecclésiastiques qui ont écrit sur les hérésies.

Cet homme apostolique ne manqua pas de les combattre avec toute la vigueur que l’on pouvait attendre d’un chef de l'Eglise aussi savant et aussi pieux qu’il était, et il fut aidé dans ce combat par le grand saint Justin, philosophe chrétien, qui présenta aussi, depuis, aux empereurs, deux excellentes apologies, pour justifier notre sainte religion des crimes que les païens lui imputaient, poussés qu’ils étaient par leur propre malice, et par la doctrine diabolique et les mœurs corrompues de ces hérétiques qui se donnaient pour chrétiens. Enfin, saint Télesphore, après avoir gouverné l'Eglise onze ans, trois mois et vingt-deux jours, fut couronné d’un trèsglorieux martyre, comme le dit expressément saint Irénée ?. Il avait fait trois fois les ordres au mois de décembre, et créé douze prêtres, huit diacres et treize évêques. Son corps fut enterré au Vatican, proche de celui du Prince des Apôtres, et sa mémoire est célébrée dans l'Eglise au jour même de son martyre, selon l’ordre du bréviaire réformé par Clément VIII.

On peint saint Télesphore avec un calice surmonté de trois hosties, pour rappeler qu'il institua la pratique de dire trois messes le jour de Noël.

Le martyrologe romain en fait mention en ce jour, après la vigile de l’Epiphanie, comme aussi ceux de Bède et d’Usuard, et généralement tous les auteurs qui ont écrit la vie des souverains Poniifes. Zégers de

Paul, sous-prieur des Carmes de Cologne, a composé la vie de notre Saint avec des notes, et Bollandus la rapporte au 5 janvier.

Dans le 1ve siècle, — 459. — Papes : Saint Sirice; saint Léon le Grand. — Empereurs : Théodose Ier, en Orient; Léon Ier.

Il faut premièrement s’appliquer à se vaincre soi même, et puis on s'élève facilement à la plus haute perfection.

Voix du ciel qui se fit entendre à saint Simon.

Il ne faut pas être surpris si l'on trouve en cette vie des actions inouïes, et qui semblent passer toute créance. Dieu n’a pas donné saint Siméon au monde pour être simplement le modèle des vertus communes, mais pour

Laudamus te, hymnis te celebramus, te benedicimus, gloriamus te, adoramus te, per magnum pontificem.

Te Deum ingenitum, inaccessum, solum, propter magram gloriam tuam.

Domine, rex cœlestis, Deus paler omnipotens.

Domine Deus, pater Christi agni immaculali, qui tollit peccatum mundi, suscipe deprecationem nostram. Qui sedes super cherubim, quiniam tu solus sancrus.

Tu solus Dominus Jesus-Christi Dei omnis naturæ crealæ, regis nostri per quem tibi gloria, honor, veneratio.

C’est surtout depuis saint Grégoire le Grand que ce bel hymne fut chanté ou récité à la messe, d’abord par les évêques, puis par les prêtres, qui n’en avaient primitivement le droit que le jour de Pâques.

L’évêque de Bethléem, qui avait son siège dans la chapelle de l’hôpital de Clamecy, diocèse de Nevers, pouvait seul dire le Gloria in excelsis à toutes les messes, même pendant l’Avent, la Septuagésime et le Carême, en mémoire de celui qui fut chanté par les anges. Est-il rien de plus touchant que ce privilége : hymne de la Crèche chanté par l’évêque de Bethléem!

1, Livre IL, chap. 3.

faire voir, par expérience, jusqu'où son inspiration et son assistance peuvent porter la faiblesse d’un homme mortel. Il l’a élevé sur la colonne pour servir, aux anges et aux hommes, de spectacle d’une vertu plus qu'humaine, et pour être, dans l’ordre de la grâce, ce que sont les prodiges dans le cours ordinaire de la nature. Théodoret, évêque de Cyr, qui était son ami particulier, et qui n’a pas oublié sa vie dans son #istoire des saints Pères, intitulée : Philothée, ou Théophile, déclare que, quoiqu'il ait vu, de ses propres yeux, les actions merveilleuses qu’il rapporte, et qu’il ait presque tous les hommes pour témoins de leur vérité, il craint, toutefois, que la postérité ne les prenne pour des fables, tant elles sont extraordinaires et au-dessus de toutes nos pensées ; mais nous croyons que notre siècle est trop prudent et a trop de respect pour l’antiquité pour ne pas ajouter foi à ce que de grands personnages en ont laissé par écrit; non pas sur la déposition d’une ou de deux personnes, mais sur le rapport d’une infinité de témoins, dont quelquesuns ont été des témoins oculaires.

Cet homme merveilleux naquit au bourg de Sisan, qui est entre la Syrie et la Cilicie, de parents pauvres mais chrétiens. Son père s'appelait Susocion ou Ysicius, et sa mère Matane ou Marthe. Sa fonction, dans son enfance, était de garder les troupeaux. Un jour qu’il n’avait pu les mener aux champs à cause de la neige, il entra dans l’église et entendit ces paroles de la sainte Ecriture :« Bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui ont le cœur pur ». Etant touché de cette leçon, il demanda à un vieillard ce qu'il fallait faire pour mériter ce bonheur. Le vieillard lui répondit que le plus sûr était de quitter le monde et de se retirer promptement dans un monastère. Sur cette réponse, saint Siméon s’en alla dans une autre église où, s'étant prosterné le visage contre terre, il pria Notre-Seigneur de lui montrer le chemin de la perfection et de lui enseigner à faire en toute chose sa divine volonté. Après cette oraison, qui fut longue, s'étant paisiblement endormi, il eut cette vision : Il lui semblait qu’il creusait en terre pour faire des fondements et que quelqu'un lui disait : « Tu n’es pas assez bas, creuse hardiment, et fais la fosse plus profonde »; et quand il eut encore foui assez longtemps, on lui réitéra le même commandement : ce qui eut lieu quatre fois ; ensuite la voix dit : « C’est assez, travaille maintenant à élever l'édifice, et la chose te sera facile; car il faut premièrement s’appliquer avec une espèce d’opiniâtreté à se vaincre soi-même, et puis on s'élève facilement à la plus haute perfection ». Etant éveillé, et se sentant rempli d’un nouveau courage et d’une vigueur céleste, il courut au plus proche monastère, gouverné par le saint abbé Timothée, Il y resta prosterné plusieurs jours de suite, sans boire ni manger, ne demandant d’autre grâce que celle d’être reçu en qualité de serviteur, destiné aux plus hbumbles fonctions de la maison. Ayant été admis au nombre de ceux que l’on éprouvait, il commença par apprendre le Psautier par cœur, ce qui était la première chose qu’on exigeait des novices. Il ne pouvait quitter ce livre divin. Il passa là deux ans dans une extrême austérité et dans une innocence parfaite ; mais, n’y trouvant pas encore toute la perfection qu’il souhaitait, il en sortit au bout de ce temps et passa en la solitude de Thélède, près du mont Coryphée, où un saint abbé, nommé Héliodore, âgé de soixante-cinq ans, et d’une vertu consommée, gouvernait un couvent de quatre-vingts religieux, dans lequel il avait été élevé depuis l’âge de trois ans.

Siméon se livra à cet homme de Dieu, et demeura quelques années avec lui. Il se considérait comme le serviteur de tout le monde, etprenait plaisir à remplir les fonctions les plus rebutantes. Son abstinence était si prodi-

gieuse qu’il demeurait depuis un dimanche jusqu’à l’autre sans manger, distribuant aux pauvres ce qu’on lui donnait pour sa réfection. Ayant trouvé une corde tissue de myrte sauvage, sorte de palmier qui est très-rude et très-piquant, il la mit sur sa chair nue tout autour de lui, depuis les reins jusqu’au cou, et la serra avec tant de violence, qu’elle scia tout son corps et y fit de grandes plaies. Les vers qui en tombaient, le sang qui en coulait avec abondance, la puanteur qui en sortait, découvrirent bientôt ce nouveau genre de mortification. Les frères en avertirent l’abbé, qui ordonna de lui ôter ses habits : on fut trois jours à les humecter, tant ils étaient collés par le sang corrompu, avant de pouvoir les détacher. On trouva que cette corde était déjà si enfoncée dans la chair, qu’il n’en paraissait que la surface : chacun en eut horreur, d'autant plus qu’on ne put la lui ôter sans lui causer d’extrêmes douleurs. Il ne voulait pas qu’on le pansât, afin de porter continuellement en son corps la mortification de Jésus-Christ ; mais le saint abbé le voulut, et, après qu’il fut guéri, il le congédia du monastère, de crainte que sa ferveur extraordinaire ne fût un sujet de scandale pour les plus faibles. Siméon étant sorti, se mit proche de là dans un puits abandonné et où il n’y avait point d’eau, et y passa cinq jours en oraison et en des larmes continuelles, s’estimant un très-grand pécheur. Au bout de ce temps, l’abbé, intimidé par des visions terribles, alla lui-même le chercher avec cinq de ses religieux, se jeta humblement à ses pieds, lui demanda pardon, et le pria de revenir au monastère. Le Saint, qui croyait qu’on l’avait traité selon ses mérites, fut extrêmement confus de cette action, et quoiqu’il eût souhaité demeurer solitaire, il ne laissa pas de se rendre à ce qu’on désirait de lui.

Un an après, le Saint-Esprit, qui l’appelait à de plus grandes choses, le conduisit au pied d’une montagne, près du bourg de Télanisse, où, s'étant retiré dans une cabane qu'il fit lui-même, avec de simples pierres, sans mortier, ou qu'il trouva faite au pied d’une montagne, il y demeura trois ans dans les exercices d’une vie plus angélique qu’humaine. Il eut dévotion de jeûner quarante jours et quarante nuits à l’imitation de Notre-Seigneur, de Moïse et d’Elie : il en communiqua avec un saint prêtre, nommé Bassus, qui présidait tous les prêtres de la solitude, et qui lui servait de directeur. Ce prêtre approuva son dessein, pourvu qu’il eût du pain et de l’eau dans sa cellule, afin qu’il ne parût pas tenter Dieu. Siméon accepta cette condition, mais ces aliments lui furent inutiles. Il passa toute la quarantaine dans un jeûne continuel, et cette heureuse épreuve lui donna le courage d’entreprendre souvent la même chose, mais avec un tel succès qu’au lieu que les premières fois il tombait sur la fin en défaillance, il devint enfin si fort et si vigoureux, que les derniers jours il n’avait pas même besoin de se coucher, ni de s’asseoir, ni de s'appuyer. Il passait les premiers jours de la quarantaine tout debout, à louer Dieu ; les Jours suivants, son corps, affaibli par le jeûne, n'ayant plus la force de se tenir en cet état, il demeurait assis, et disait ainsi son office; et les derniers jours, ses forces étant entièrement abattues, et se trouvant comme à demi mort, il était contraint de se tenir couché par terre. Après un Carême si nouveau, qu'il termina par la sainte communion, que Bassus lui donna, il choisit pour sa demeure le haut d’une montagne en Syrie, au-delà du bourg de Télède. Il s’y fit une clôture avec un petit mur de simples pierres, et s’attacha au milieu par une chaîne de vingt coudées, dont un bout tenait à une grosse pierre et l’autre bout à son pied droit ; ainsi, n'ayant point la liberté de sortir, ni d'autre abri que le ciel, il y élevait continuellement les yeux pour contempler celui qui est au-

dessus du firmament. Mélèce, cet évêque ou plutôt chorévêque admirable, qui avait alors le soin du pays d’Antioche, le visita en cette prison volontaire, et apprenant de sa propre bouche qu'il s'était enchaîné de la sorte pour s’ôter le pouvoir de passer les bornes de sa clôture, il lui dit que les bêtes farouches avaient besoin de ces liens, mais que, pour l’homme, c'était assez de la raison aidée de la grâce pour l’attacher. Siméon, comprenant cette vérité, se rendit aussitôt : on fit venir un serrurier qui rompit son anneau. Mélèce lui fit en même temps enlever un morceau de cuir velu dont il s'était entouré la jambe, de peur que le fer ne coupât la peau ; et alors on s’aperçut qu’il était plein de grosses punaises dont le Saint souffrait la puanteur et les morsures avec une patience invincible; cela remplit d’étonnement .… tous les spectateurs, et principalement Mélèce et Théodoret.

La vie que saint Siméon menait en ce lieu était si prodigieuse, que sa réputation vola incontinent par tout l’univers. Une foule immense accourut autour de lui, les uns pour être guéris de leurs maladies, les autres pour recevoir de la consolation dans leurs afflictions et du soulagement dans leurs peines; d’autres enfin, pour leur conversion et la rémission de leurs péchés ; et il n’y eut personne qui s’en retournât mécontent et sans avoir obtenu l'effet de ses demandes. Cela fit que le concours grossit de plus en plus ; de sorte que son ermitage, selon la manière de parler de Théodoret, était comme une grande mer d'hommes et de femmes de toutes conditions, et que les chemins qui y conduisaient ressemblaient à de grands fleuves qui venaient se décharger dans cette mer. On y voyait même des pèlerins des endroits de la terre les plus éloignés : des Ismaélites, des Perses, des Arméniens, des Géorgiens et des Homérites, comme aussi des habitants de nos régions les plus occidentales, à savoir : de l'Italie, de l'Espagne, des Gaules et de la Grande-Bretagne. Le même historien, témoin oculaire, nous en donne des assurances indubitables.

Le saint homme, voyant cette grande affluence et ne pouvant supporter qu’on s’empressât si fort pour le toucher et pour couper des morceaux de ces viles peaux dont il était couvert, s’avisa d’une manière de demeure et de retraite inouie jusqu'alors, et qui a fait depuis ce temps-là l’étonnement de tous les siècles. Ce fut de s’élever sur une colonne t, haute premièrement de six coudées, ensuite de douze, puis de vingt-deux, enfin de trente-six. Son disciple Antoine y met cinq mesures : la première de quatre coudées, la seconde de douze, la troisième de vingt, la quatrième de trente, et la cinquième de quarante. Et peut-être est-il plus croyable, en ce point, que Théodoret et Métaphraste, qui nous ont donné les premières mesures, lui qui y était monté et en était descendu si souvent ; mais cette diversité est de peu d'importance. L’extrémité de ces colonnes était surmontée d’une balustrade de trois pieds de diamètre, ce qui faisait que le Saint ne pouvait ni se coucher ni s'asseoir. Que n’ai-je la langue des anges pour pouvoir dignement représenter la manière dont cet homme céleste vécut sur ces colonnes, le grand fruit qu'il fit dans le monde et les prodiges incroyables que Dieu opéra par son moyen ! Il n'avait ni chambre ni abri; il était exposé aux ardeurs du soleil, aux rigueurs du froid, à la pluie, à la neige, à la grêle, aux tempêtes, et à toutes les injures de l'air. On ne peut pas dire qu’il mangeait, puisque Théodoret assure qu’il ne prenait de nourriture que de quarante jours l’un, excepté la sainte Eucharistie qu’il recevait tous les huit jours. Jamais on ne le voyait ni couché ni assis ; mais il était toujours debout ou le

1. Voilà ce qui à fait donner à notre Saint le surnom de S/ylite. Ce surnom vient du mot grec oruhos, qui signifie colonne.

visage prosterné pour prier. Son oraison durait depuis le soir jusqu’au lendemain à midi, et lorsqu'il parlait debout, il faisait un nombre infini d’inclinations pour adorer la majesté de Dieu, jusque-là que quelqu'un de la compagnie de Théodoret en compta en un jour jusqu'à douze cent quarante-quatre, et enfin, se lassant, fut obligé de quitter la partie. Aux principales fêtes de l'Eglise, il priait toute la nuit, les yeux et les mains élevés au ciel, sans qu’on s’aperçût jamais qu’une posture si gênante le lassât, et sans qu’il fût obligé de l’interrompre.

Ce fidèle disciple, qui a composé sa vie, rapporte qu'il fut un an entier sans se soutenir que sur un pied, à quoi il s’était condamné pour avoir inconsidérément levé le pied. Voici dans quelle circonstance : Malgré l’habitude . où il était d’éluder tous les artifices du démon, Dieu permit, pour le rendre toujours plus humble et plus vigilant sur lui-même, qu'il fût une fois surpris dans un piége dangereux. Il crut voir, non l'esprit tentateur, mais un ange de lumière, venir à lui avec un chariot tout rayonnant de feu céleste. L'esprit s'étant approché, lui dit qu’il était envoyé de Dieu pour le faire monter et l’enlever dans la gloire qui lui était préparée. Ce Saint, dénué en ce moment de son discernement ordinaire, leva le pied pour se mettre dans le chariot ; mais au signe de la croix qu'il fit pour bénir son départ, tout le fantôme disparut. Il reconnut alors son erreur, et s’en punit de la manière cruelle dont nous avons parlé. Il enduraiït de cuisantes douleurs d’un ulcère qu’il avait à la cuisse ; les vers en tombaient continuellement ; mais loin de se faire panser, il obligeait Théodoret de lui ramasser ces vers, lorsqu'ils tombaient en bas de sa colonne, et les remettait dans sa plaie, leur disant : « Mangez ce que Dieu vous a donné ». Cet ulcère fut découvert dans la circonstance suivante : un diacre d’une grande considération l’étant venu visiter, et apprenant qu'il ne mangeait, ni ne buvait, ni ne dormait, prit la hardiesse de lui demander s’il était un homme, ou une nature spirituelle qui eût pris seulement l'apparence d’un homme. Les assistants s’offensèrent de cette demande ; mais le Saint, sans se troubler, le pria de monter avec une échelle sur sa colonne pour reconnaître, par sa propre expérience, ce qu'il était. Le diacre y monta, et saint Siméon, levant le bord de son cilice, lui fit voir cette horrible plaie qui montrait clairement qu'il était composé de chair et d’os, et sujet, comme les autres, à la pourriture. Un des vers qui fourmillaient dans cet ulcère étant tombé, Basilic, roi des Sarrasins, qui était au pied de la colonne, courut promptement le ramasser et le mit sur ses yeux ; et aussitôt ce ver fut changé en une perle très-belle et très-fine, qu’il emporta comme un trésor dont il faisait plus de cas que de son empire.

Les honneurs qu’on rendait continuellement à saint Siméon n’empêchaient pas qu’il fût souverainement humble, qu'il ne se regardàât comme le dernier de tous les hommes, et qu’il ne fût prêt à obéir à tout le monde. En voici un exemple illustre, rapporté par Evagrius, Siméon Métaphraste et Nicéphore Calixte. Les solitaires voisins, étonnés d’une vie si nouvelle, et craignant qu’elle ne vint pas de l'esprit de Dieu, mais plutôt de celui du démon, qui conduit quelquefois les hommes par des voies extraordinaires pour les précipiter dans l’orgueil, résolurent entre eux d’éprouver le saint. Ils lui envoyèrent donc deux moines de leur compagnie, avec ordre de le reprendre de ce qu’il abandonnait ainsi le chemin que tant de saints Pères avaient frayé, et par lequel ils étaient indubitablement arrivés au bonheur éternel, pour suivre les inventions de son esprit et une voie que nul autre que lui n’avait tenue. Ces députés devaient aussi lui ordonner de descendre de sa colonne ; s’il recevait humblement ce commandementet qu’il se mon-

trât disposé à descendre, ils ne lui permettraient pas de le faire, parce que ce serait une marque que son entreprise était de Dieu; mais s’iltémoignait, au contraire, de la résistance et de l’opiniâtreté, ils le feraient incontinent descendre, même par force, et feraient raser sa colonne. Lorsqu'ils furent arrivés vers lui, ils furent saisis d’un si grand respect, qu’à peine osaientils lui parler et le regarder en face ; néanmoins, pour ne point manquer à leur mission, ils lui firent la réprimande et le commandement qu’ils avaient charge de lui faire. Aussitôt cet homme admirable, qui était mort à sa volonté et à son jugement, et qui savait que Dieu demande plutôt de nous l’obéissance que des victimes, se mit en devoir de descendre ; il demanda une échelle, s’approcha du bord de la colonne et témoigna à ces solitaires qu'il leur était extrêmement obligé, à eux et aux saints Pères qui les avaient envoyés, du soin qu’ils prenaient de lui ; ainsi il fit paraître qu’il était conduit par l’esprit de Dieu, et que l’humilité et l’obéissance avaient jeté de profondes racines en son âme. C'était tout ce que ces députés voulaient reconnaître. Après une si forte épreuve, ils lui dirent de continuer librement ce qu'il avait commencé, et lui souhaitèrent pour cela la bénédiction de Dieu et le don de la persévérance jusqu’à la mort.

Cette grande humilité de saint Siméon était accompagnée d’une modestie, d’une grâce et d’une affabilité merveilleuses; il recevait agréablement tout le monde, riches ou pauvres, grands seigneurs ou artisans, fidèles ou infidèles, et les gagnait tous par la douceur de ses paroles et par ses regards pleins de bienveillance. Il satisfaisait à leurs doutes, il accommodait leurs différends, il remédiait à leurs maux, et personne ne se retirait d’auprès de lui sans être très-content de sa charité. Le zèle qu’il avait pour l'Eglise et pour le salut des âmes était admirable. Il prêchait tous les jours deux fois, du haut de sa colonne, à une infinité de personnes qui s’assemblaient pour l'entendre, et ses discours ne tendaient qu’à inspirer le mépris de toutes les choses de la terre et le désir des biens éternels. Il combattait vivement les païens, les Juifs et les hérétiques, moins pour les confondre que pour les gagner à Dieu, et ses historiens assurent qu'il convertit des milliers de Sarrasins, de Géorgiens, de Perses et d’Arméniens, qui demandaient en foule le saint Baptème. Les pécheurs les plus endurcis étaient attendris en sa présence ; témoin cet insigne voleur et meurtrier, nommé Antiochus, qui conçut auprès de la colonne du saint, où il s'était réfugié, une si véhémente contrition de ses crimes, qu’une voix céleste l'ayant assuré qu'ils lui étaient pardonnés, il mourut de douleur en prononçant ces paroles : «Mon Seigneur Jésus-Christ, Fils unique du Père éternel, qui n’êtes pas venu pour les justes mais pour les pécheurs, recevez mon esprit entre vos mains ».

Notre Saint prenait même la hardiesse d’avertir, de bouche ou par lettres, les prélats et les princes de ce qui était de leur devoir, et ses avis étaient reçus comme si c’eût été un ange qui les eût donnés. L'empereur Théodose le Jeune déféra toujours beaucoup à ses avis. Nous avons, dans les actes du concile d'Ephèse, une lettre de ce prince, par laquelle le même empereur supplie notre saint de travailler à la paix de l'Eglise, et de faire en sorte que Jean, patriarche d’Antioche, cesse de soutenir la cause de l’impie Nestorius ‘. L'empereur Léon, qui succéda à Théodose après Marcien, lui écrivit touchant le concile de Chalcédoine et l'affaire de Timothée- Elure qui, ayant fait mourir saint Prothère, patriarche d'Alexandrie , s’élait emparé de son siége. Saint Siméon ne manqua pas, en cette occasion, de faire paraître son grand zèle pour la religion. Il écrivit à l’empereur

Page 1