‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 126 sur 412 · Plus probablement d'Antioche, d'après Baillet · texte numérisé non relu

Plus probablement d'Antioche, d'après Baillet

ment dans la campagne, pratiquant en cela le conseil du Sauveur qui à dit à ses disciples : « Quand les hommes vous persécuteront en une ville, fuyez en une autre ‘ ». Cependant, ayant été dénoncé par un méchant apostat, partisan de l’hérésiarque Sabellius, il fut fait prisonnier et conduit à Nicomédie. 303.

En passant par la Cappadoce, il rencontra quelques soldats de sa connaissance, qui, par crainte ou par la violence des tourments, avaient renoncé au christianisme : le Saint, animé de ferveur et de zèle, leur fit une si vive et si charitable remontrance, que, touchés de repentir, ils promirent de ne faire désormais que des actes de bons chrétiens ; et de quarante qu'ils étaient, la plupart moururent courageusement pour Jésus-Christ ; les autres, triomphant de la cruauté des tourments, survécurent à la rage du tyran. Le saint martyr ne produisit pas un moindre fruit, quand il fut arrivé à Nicomédie; il y trouva encore quelques chrétiens qui avaient fait aussi naufrage en la foi, les ramena par ses ferventes exhortations, et les fit rentrer dans le sein de l'Eglise. Aussi ce très-saint prêtre portait à juste titre le nom de Lucien (qui vient de lux, lumière), brillant par l'éclat de sa foi et de ses vertus, nonseulement en lui-même, mais aussi pour les autres.

On croirait que Maximin craignait d’être éclairé par cette lumière, s’il l’interrogeait lui-même; il se couvrit pour ainsi dire d’un voile, et ne parla à Lucien que par interprète. Il lui offrit de se l’associer au gouvernement de l'empire, et de le faire son collègue et son conseil, s’il voulait seulement sacrifier aux idoles ; mais le Saint se moquant de ses vaines promesses, protesta hautement qu'il n’en ferait jamais rien. Alors Maximin, passant des promesses aux menaces, le fit conduire en prison, où après plusieurs autres outrages, le saint Confesseur eut à subir d’affreux traitements. On prépara une grosse pièce de bois, percée en quatre endroits différents, et après lui avoir fait entrer les jambes jusqu'aux genoux dans les deux trous de dessus, on les replia cruellement pour les entrer dans les trous de dessous, ce qui lui déboîta les os et força horriblement les jointures. Ensuite on lui attacha les mains par-dessus la tête, à une autre pièce de bois, afin qu’étant couché ilne se pût nullement remuer, et la place ayant été couverte de têts de pots cassés, on l’étendit tout nu sur ce lit de douleur pour lui faire souffrir, sans relâche, une torture insupportable. Les bourreaux le laissèrent douze ou quatorze jours en cet état, sans lui donner rien à manger que des viandes qui avaient été présentées aux idoles ; mais il eût plutôt souffert mille morts que d’en toucher un seul morceau, s'appuyant sur cette loi : qu'on ne peut manger ce qui a été offert aux idoles, s’il doit en résulter du scandale pour les faibles, et si les païens l’exigent comme un acte d’idolâtrie.

Cependant la fête de l’Epiphanie approchait, et ses disciples qui le venaient visiter, eussent bien souhaité de le voir libre en ce jour, afin de participer avec lui aux saints mystères de notre rédemption : ce que le saint martyr leur promit. En effet, quand le jour fut arrivé, il leur dit que sa poitrine servirait bien d’autel, et eux, d'église, en se rangeant autour de sa personne. Ils apportèrent donc le pain et le vin sur le sein de ce saint prêtre, qui, après les prières accoutumées, les bénit l’un et l’autre, les consacra et reçut la sainte Eucharistie, qu'il fit distribuer ensuite à toute l'assistance. Et ce qui est admirable en cela, c’est que Dieu ne permit pas que, durant tout le temps de cette auguste cérémonie, un seul païen se présentât, qui pût les empêcher de l’achever ?.

1. Matth., x, 25. — 2. Ce fait, qui se trouve dans ses Actes, est aussi rapporté par Philostorge, historien arien, liv. 11, Ch. 12, 13,

Le lendemain, l’empereur irrité de ce que le martyr vivait si longtemps, envoya voir s’il n’était pas mort; mais, d'aussi loin qu’il aperçut les ministres d’iniquité, il s’écria : Je suis Chrélien. Le bourreau, étonné de cette constance, lui demanda de quel pays il était : Je sus Chrétien, répondit-il. — Quel est ta profession ? répliqua le ministre de Satan. — Je suis Chrétien, repartit le saint Martyr. — Mais qui sont tes parents ? ajouta encore une fois ce païen. — Je suis Chrétien, répondit enfin le généreux Martyr. Il n’eut pas si tôt fait cette dernière profession de foi, qu’il rendit son âme à Dieu : ce fut le 7 janvier, de l’an trois cent douze. On croit qu’il resta neuf ans en prison, puisque, au rapport d'Eusèbe, il ne reçut la couronne du martyre qu'après la mort de saint Pierre d'Alexandrie arrivée en 311. Saint Chrysostome a écrit des merveilles sur cette admirable réponse de saint Lucien ; parce que, dit-il, le disciple de Jésus-Christ, en disant qu'il est Chrétien, explique parfaitement bien, en un seul mot, quelle est sa patrie, sa famille et sa profession. Sa patrie, parce que, n’en ayant point sur la terre, il n’en reconnaît pas d'autre que la Jérusalem céleste ; sa famille, parce qu’il ne croit pas avoir d’autres parents que les Saints ; et, enfin, sa profession, puisque toute sa vie est dans le ciel.

Le tyran écoutant sa rage, même après la mort du saint Martyr, commanda qu’on lui attachât une grosse pierre à la main droite, et que son corps fût jeté dans la mer, afin d’en ôter pour jamais le souvenir. Mais le Créateur des eaux le conserva quatorze jours dans cet élément, autant de temps qu’il avait souffert le martyre ; et, au quinzième, le Saint apparut à un de ses parents, qui était aussi son disciple, appelé Glycérius, pour lui dire qu’il s’en allât en un tel endroit du rivage, qu’il lui marquait, et que là il trouverait infailliblement son corps. Glycérius y alla, assisté par quelques autres chrétiens, et ils n’y furent pas plus tôt arrivés, qu'ils aperçurent un grand dauphin qui, portant ce précieux trésor sur son dos, le déchargea à leur vue sur le bord de la mer ; on put facilement se convaincre que ce dauphin n’était pas un fantôme, mais un vrai poisson, Car il expira sur le rivage aussitôt qu'il se fut déchargé, ainsi qu’il paraît par le dernier couplet d’une hymne que l’on chantait autrefois en l’honneur de saint Lucien ; en voici le sens :

Le dauphin, paraissant, se chargea du Martyr,

Et voulant à son corps rendre un pieux hommage, Le porta sur son dos jusqu’au bord du rivage,

Où devant tout le monde il mourut de plaisir.

Ce saint corps fut reçu tout entier et sans aucune corruption ni mauvaise odeur, si ce n’est que la main droite en avait été séparée par la pesanteur de cette pierre. Mais Dieu voulant ratifier par un prodige le travail de cette même main qui avait servi à la correction des erreurs introduites dans les versions des saintes Ecritures, fit que, peu de temps après, la mer l'ayant rapportée sur ses ondes, elle fut parfaitement réunie à son corps; elle reçut avec lui l'honneur de la sépulture, que ses disciples lui rendirent, autant que le temps et l’occasion le leur permettaient. Sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, passant depuis par Nicomédie, au retour de la visite des saints lieux de Jérusalem, eut dévotion d'honorer le sépulcre du saint martyr Lucien ; afin de le relever davantage, elle fit bâtir en ce même lieu une belle ville qui changea son ancien nom de Drépan en celui d’Hélénopolis, c’est-à-dire la ville d'Hélène, et par le même moyen, elle y fit bâtir

un beau temple qui portait le nom du Saint, Mais, dans la suite des temps, l'empereur Charlemagne a fait apporter ses précieuses reliques dans la ville d’Arles, en Provence, après avoir fait bâtir une église en l'honneur du Saint ; ses riches dépouilles y furent honorablement déposées par Turpin, archevêque de Reims, qui décéda l’an 800, le 2 septembre. Ces reliques, extraites de leurs reliquaires en 93, furent depuis confondues avec d’autres. Mgr Bernet, archevêque d’Aix, a reconnu le tout en 1839, comme étant probablement les restes de saint Lucien et de saint Vincent,

Voici comment on représente saint Lucien : il est amené devant l’empereur Maximin qui, ne pouvant supporter l'éclat et la majesté du visage du saint Martyr, fait tendre un voile devant lui. Dans sa prison, il célèbre la messe et — hostie lui-même — offre au Père éternel l’hostie de propitiation, de la manière que nous avons décrite dans la Vie ; un bourreau le précipite dans la mer; un Dauphin ramène son corps sur les rivages de la mer de Bithynie,

Saint Jean Chrysostome, t. 11, p. 524; saint Jérôme, de script., ec. 77; Eusèbe, 1. vunr, c. 13; 1. 1x, €. 6; Rufin Tillemont, t. v, p. 474, et le P. Pagi, ad an. 311. Métaphraste a écrit sa vie bien amplement, ainsi qu'elle est rapportée par Surius et Bollandus dans leur premier tome ; c'est de là et des Annales de l’Eylise que nous avons fait ce recueil pour le jour de sa fête, laquelle est célébrée par les Latins le 7 de janvier, bien que les Grecs n'en fassent mémoire qu'au quinze octobre. -

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