Actes, XVIII
4. Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, l'Eglise de Beauvais a constamment honoré saint Lucien comme son premier Pontife.
1° Nous invoquerons, en premier lieu, le témoignage du bienheureux Odon, évêque de Beauvais, qui vivait au 1xe siècle. En racontant la vie de saint Lucien, il lui donne la qualification d'évêque. Or, on ne peut Suspecter ni la bonne foi, ni la science de ce pieux et savant écrivain, Le pape Nicolas Ier avait une
l’envoya dans les Gaules, avec saint Denis, saint Saturnin, saint Rieul, et plusieurs autres généreux confesseurs.. « Allez », leur dit le Pontife, «intrépides soldats de Jésus-Christ, Comme le Seigneur a été avec les Apôtres, ainsi sera-t-il avec vous ».
Bien que les Gaules fussent le théâtre où nos missionnaires devaient déoloyer leur zèle, Denis et ses compagnons ne laissèrent pas de répandre sur leur route la divine semence de l'Evangile ; mais le démon, voyant son empire menacé, souleva contre eux la fureur des Gentils. Lucien fut le premier en butte à la persécution : comme il prêchait en un lieu voisin de la ville de Parme, il fut pris, accablé de mauvais traitements et jeté dans une obscure prison. Il y entra en bénissant le Seigneur, et plein du consolant espoir d’être bientôt délivré. Ses prières et sa confiance lui méritèrent un prompt secours ; pendant la nuit, de pieux chrétiens, que l'Eglise comptait déjà en cette contrée, lui rendirent la liberté. Réuni à ses compagnons, Lucien poursuivit sa route, continuant d'annoncer aux peuples la parole de Jésus-Christ. Avant de quitter l'Italie, nos courageux Apôtres convertirent une multitude de païens à Pavie, où ils séjournèrent quelque temps, et dans plusieurs autres pays témoins de leurs prédications et de leurs vertus.
De cette terre fécondée par leurs sueurs, l'Esprit de Dieu les guida vers les rivages des Gaules. Après une heureuse navigation, ils abordèrent au port de la ville d'Arles. Les habitants de cette cité, espérant voir se renouveler les prodiges de miséricorde dont saint Trophime avait déjà été pour
si haute idée de ses vertus, qu'il l’appelait son très-saint collègue. Saint Odon était regardé comme une des lumitres de son siècle. Il fut chargé de répondre, au nom des évêques de France, aux objections que les Grecs faisaient à l'église latine.
29 Autrefois les évêques de Beauvais, avant de prendre possession de leur siége, allaient passer une nuit dans l'abbaye auprès du tombeau de saint Lucien, indiquant par là qu'ils se regardaient comme ses successeurs. Nous ne pouvons douter que ce ne fût bien là le motif qui les y portait ; en 1357, l'un d'eux, Philippe d'Alençon, ayant négligé de s'y rendre, l'abbé’de Saint-Lucien lui rappela que, par respect pour saint Lucien, qui fut le premier évêque de Beauvais, il devait se conformer à cette sainte coutume. Philippe répondit qu'il ne voulait point, par son exemple, porter ses successeurs à déroger à une ancienne coutume.
30 Tous les auteurs qui ont dressé le catalogue des évêques de Beauvais, le commencent par saint Lucien. Citons seulement ici Robert, les auteurs du Gallia christiana, Giraud, Baunier, A. de Monchy, Loisel, Louvet, Simon, Hermand, Denully, Danse, Delettre, etc. Les plus anciens martyrologes à l'usage de l'Eglise de Beauvais, même ceux d'Usuard, désignent le Saint par ces mots : Luciunum episcopum. Tel fut aussi l'usage constant de la liturgie diocésaine.
4o Les vêtements du Saint, trouvés en l'année 1001 sous un autel de son abbaye, avaient la forme d'habits épiscopaux. La fête solennelle de leur invention a été célébrée jusque dans ces derniers temps.
5v Ainsi, ajouterons-nous, le représentent des peintures, des statues, des sceaux, des bas-reliefs fort anciens ; sous ce titre l'ont honoré, et l'honorent encore de nos jours, un grand nombre d'églises, tant dans notre diocèse que dans d'autres,
Quant aux bréviaires manuscrits où la qualification de prêtre est ajoutée au nom de saint Lucien, ils n'ont ici aucune autorité ; ils ont été copiés sans contrôle, avant l'invention de l'imprimerie, sur une Vie du Saint beaucoup plus courte, composée par un moine anonyme, qui prétendait l'avoir écrite sous la dictée de saint Lucien ; mais ces livres n'ont jamais été en usage pour l'office public de la cathédrale. La légende, dit M. Delettre, qui a constamment servi pour l'office public de la cathédrale, sous nos premiers pontifes, donnait à saint Lucien le nom d'évêque. (Delettre, Fistoire du diocèse de Bauvais, t. 1er, p. 31.)
Pour expliquer comment Usuard et quelques auteurs anciens ont pu attribuer à saint Lucien la qualification de prêtre, rappelons-nous que dans les premiers siècles, ce nom était indistinctement donné aux évêques et aux prêtres. Commune videtur, dit Baronius, olim fuisse vocabulum tum Ap:stolis quam cœæteris inferioris ordinis sacerdotibus. (Ann. Lvint, n. 10.) La difficulté semble plus grande en ce qui concerne le Martyrologe romain qui a conservé à saint Lucien le titre de prêtre. Mais, le même Baronius, l'un des principaux correcteurs du Martyrologe, n'a pas hésité à se servir du mot episcopus, lorsque, dans la suite, il a écrit ses annales. Dum suos poslea annales conseriberet, certior de S. Lucianti episcopatu post maturum examen factus, priorem suam sententinm deseruit ac retractavit, ad annum xov, n.7, hœæc referens.…. Clemens, ut Petri successor… Plures ordinavit episcopos.. nempe.. Lucianum Bellovacensibus… Item ad annum xovin, n. ll. Eadem persecutione (Domitiani) grassante in Galliis itidem Lucianus episcopus Bellovacensis, Maximus et Julianus presbytert occisi sunt. (Ex elucidationibus præviis circa proprium Bellov.)
Concluons done que l’ancienne et constante tradition, qui honore dans saint Lucien notre apôtre et notre premier évêque, reste inébranlable. (M. l'abbé Sabatier, prêtre du diocèse de Beauvais, en son hagiographie, p. 7 et suiv.)
eux la source, les accueillirent avec une généreuse bienveillance. Leur charité ne tarda pas à être récompensée : Dieu les comblant de ses grâces, un grand nombre d’entre eux renoncèrent au culte des idoles, et se firent chrétiens. Rieul, bien digne de succéder à saint Trophime, resta à leur tête, et ses compagnons se dirigèrent vers le champ que le père de famille avait assigné à leurs travaux. Saturnin prit la route de Toulouse, et Denis, accompagné de Lucien, vint évangéliser Paris, principal foyer des erreurs et des vices du paganisme, dans les Gaules !,
Cependant, le Seigneur ne permit pas que Lucien restât longtemps associé à l’apostolat de Denis : bientôt, il l’envoya travailler à la conversion des habitants du Beauvaisis.
Cette contrée était alors au pouvoir des Romaïins; mais un siècle et demi d’oppression n’avait pu lui faire accepter une domination étrangère. Ses vainqueurs ne l’ignoraient pas : aussi entretenaient-ils à Beauvais une forte garnison, pour comprimer toute tentative de révolte. Ennemis du christianisme, qui condamnait leurs préjugés, leurs coutumes et leurs passions, ils étaient un puissant obstacle à la mission de notre Saint. Lucien devait rencontrer des difficultés d’un autre genre dans l’état du pays qu’il devait parcourir, dans l'ignorance et la grossièreté des anciens Gaulois, et enfin dans le sanguinaire fanatisme des Druides.
Le Beauvaisis était couvert, en grande partie, Se forêts, et de marais impraticables. Il y avait peu de terres cultivées. Une partie de ses habitants demeuraient dans les bois, où ils s’étaient construits de misérables cabanes ; les autres vivaient dans des villes ou bourgades situées le long des principaux cours d’eau. On se ferait difficilement une idée de leur dégradation intellectuelle et morale. Les dérouvertes qui ont eu lieu sur ce territoire nous montrent la religion des vainqueurs mêlée à celle des vaincus : on y a trouvé des statues de Mercure et de Cérès, et des pierres d’une grande dimension, destinées à recevoir le sang des victimes humaines. Telle était la terre que notre Saint devait défricher; tels étaient les hommes dont il devait changer les croyances et les mœurs.
Lucien choisit Beauvais pour le centre et le siége de sa mission. Plein d’espoir dans la divine assistance promise par le Sauveur à ses Apôtres, il entreprit son œuvre de salut avec un courage supérieur à toutes les difficultés et à tous les périls. S’adressant en même temps aux Romains et aux Gaulois, il leur parla avec l’autorité d’un envoyé céleste. Il leur montra la vanité de leurs idoles, la superstition de leur culte. Il leur annonça le Dieu créateur du ciel et de la terre, et Jésus-Christ, son fils, Dieu lui-même, sauveur et rédempteur du monde. Aux vices de la religion païenne, il opposa les vertus du christianisme ; à l’égoïsme, la charité ; à l’esprit de vengeance, la loi du pardon ; aux emportements de la haine, la douceur évangélique ; aux désordres des mœurs, les merveilles de la chasteté; à la cupidité enfin, le détachement des choses de la terre. Aucun obstacle n’arrêta l’élan de son zèle ; aucune résistance ne lui fit suspendre le cours de ses missions. S’'offrant lui-même à la justice divine, comme une victime d’expiation pour les péchés de ce pauvre peuple, il mortifiait son corps par toutes sortes d’austérités : de l’eau, des racines, un peu de pain, composaient toute sa nourriture ; mais, disent ses Actes ?, la puissance de Dieu le soutenait, et la grèce de Jésus-Christ lui donnait une force invincible.
1. Ve de saint Lucien, d'après le manuscrit de saint Maximin de Trèves. (Apud Bolland, uita S,. Lucitant.)