‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 147 sur 412 · SAINT SÉVERIN DU NORIQUE · texte numérisé non relu

SAINT SÉVERIN DU NORIQUE

la déposer devant la porte de saint Séverin. Le Saint leur dit : Que me voulez-vous ? — Ils répondirent : Nous vous prions de rendre à la santé cette femme qui va mourir. — Le Saint reprit : Vous demandez trop à un pauvre pécheur comme moi. Je suis indigne de faire des miracles ; tout ce que je puis faire, c’est de prier Dieu de me pardonner mes péchés. — Ceux-ci répliquèrent : Nous croyons que si vous priez pour la malade, elle sera guérie. — Alors le Saint se mit à prier ; et aussitôt la malade put se lever. Et le Saint leur dit : Ce miracle n’est pas dû à mes mérites, mais à votre foi : pareille chose arrive journellement en maint endroit, chez tous les peuples, par la toute-puissance de Dieu, qui seul peut guérir les malades et ressusciter les morts, afin que tous les peuples sachent qu’il est le seul vrai Dieu. — Trois jours après, cette même femme était si bien guérie, qu’elle put de nouveau vaquer à ses travaux habituels.

Mais, quoiqu'il fit ces prodiges pour gagner les peuples à Jésus-Christ, il ne voulut point guérir un mal d’yeux qui causait des douleurs très-vives à Bonose, le plus cher de ses disciples ; il aurait cru, en lui enlevant la souffrance, le priver d’un moyen de perfection. Sa réputation alla si loin que les princes même d’au-delà du Danube, infidèles ou Ariens, lui demandaient ses avis pour la conduite civile de leurs Etats, quoiqu'’ils refusassent d’ouvrir les yeux à la vérité et de corriger les déréglements de leur vie. Il établit plusieurs monastères, dont le plus considérable était près de Favrenne. Il le quittait souvent pour aller à deux lieues au delà, dans un endroit écarté, pour prier plus tranquillement. Mais la charité l’obligeait souvent d’aller en divers lieux, consoler les habitants dans leurs alarmes : car ils se croyaient en sûreté quand il était avec eux. Il recommandait à ses disciples surtout limitation des anciens et l'éloignement du siècle ; ses exemples leur prèchaient plus encore que ses paroles. Car, excepté les fêtes, il ne mangeait qu'après le soleil couché, et en Carême une seule fois dans la semaine ; il dormait tout vêtu sur un cilice, étendu sur le pavé de son oratoire. Il marchait toujours pieds-nus, même lorsque le Danube était gelé. Plusieurs villes le demandèrent pour évêque, mais il ne voulut jamais se rendre à leurs instances. « N'est-ce pas assez », leur disait-il, « que j'aie quitté ma chère solitude pour venir ici vous instruire et vous consoler ? »

Il ne faut donc pas croire que notre Saint ait établi d’une manière définitive et durable, ni la religion catholique, ni la vie monastique dans ces pays ; ce n’était ni le lieu ni le moment. La Providence l'avait amené là, lui Romain, moine catholique, représentant du monde civilisé qui allait être enfin envahi, afin d’arrêter un instant, et d’adoucir les envahisseurs ; ainsi Attila trouva saint Léon au passage du Mincio, saint Aignan sous les murs d'Orléans, et saint Loup aux portes de Troyes ; ainsi saint Germain d'Auxerre arrêta Eockharich, roi des Allemands, au cœur de la Gaule.

L’anachorète qui défendit la Norique, veillait en même temps dans l’intérêt de toute la chrétienté. Si le débordement des invasions se fût précipité d’un seul coup, il aurait submergé la civilisation. L'empire était ouvert, mais les peuples n’y devaient entrer qu’un à un; et le sacerdoce chrétien se mit sur la brèche, afin de les retenir jusqu’au moment marqué, et pour ainsi dire jusqu'à l'appel de leur nom... c’élait le tour des Hérules : Séverin avait contenu leurs bandes sur le chemin de l'Italie. Parmi ceux qui venaient demander sa bénédiction, se trouva un jour un jeune homme, pauvrement vêtu, mais de race noble, et si grand qu'il lui fallait se baisser pour entrer dans la cellule du moine. « Va, lui dit Séverin, va vers l'Italie; tu portes maintenant de chétives fourrures, mais bientôt tu auras de quoi faire

largesse ». Ce jeune homme était Odoacre, à la tête des Thurilinges et des Hérules; il s'empara de Rome, envoya Romulus Augustule mourir en exil, et, sans daigner se faire lui-même empereur, se contenta de rester le maître de l'Italie. Du sein de sa conquête, il se souvint de la prédiction du moine romain qu'il avait laissé sur les bords du Danube, et lui écrivit pour le prier de lui demander tout ce qu'il voudrait. Séverin en profita pour obtenir la grâce d’un exilé.

Peut-être que si Odoacre, maître de Rome, usa de clémence, que s’il épargna les monuments, les lois, les écoles, et ne détruisit que le vain nom de l'empire, c’est qu'il se souvint, comme on l’a vu, du moine romain qui avait prédit sa victoire et béni sa jeunesse.

Une autre fois, comme les Allemands ravageaient le territoire de Passau, où il se trouvait alors, il alla trouver Gibold leur roi, et lui tint un langage si ferme, que le barbare troublé promit de rendre les captifs et d’épargner le pays : on l’entendit ensuite déclarer à ses compagnons que jamais, en aucun péril de guerre, il n’avait tremblé si fort. Séverin était donc là comme un rempart céleste sur les rives du grand fleuve qui ne protégeait plus le territoire de l'empire. Quand une ville, une contrée de l’empire étaient menacées par une armée barbare, il entreprenait quelquefois la défense militaire avec le calme d’un vieux capitaine, rendant d’une parole le courage aux plus timides, se faisant obéir là où personne ne l'était plus; s’il fallait reculer, il organisait la retraite; s’il n’y avait plus espoir de salut, il se rendait au camp des vainqueurs, et, au nom de Dieu, il obtenaiït que les vaincus seraient respectés dans leurs personnes et dans leurs biens, et que tous vivraient en paix.

Il avait surtout le plus grand soin des captifs, d’abord à cause d’eux, en qui il voyait Notre-Seigneur dans les chaînes et la misère, mais aussi à cause du salut de l’âme des maîtres qui les opprimaient. Il plaida, selon son habitude, cette sainte cause auprès de Fléthée, roi des Rugiens, peupläde qui était venue, des bords de la mer Baltique, s'établir en Pannonie; peutêtre le cœur de ce barbare se serait-il laissé fléchir; maïs Gisa, sa femme, qui était arienne et plus féroce que lui, dit un jour à Séverin : « Homme de Dieu, tiens-toi tranquille à prier dans ta cellule, et laisse-nous faire ce que bon nous semble de nos esclaves ».— Mais lui ne se lassait pas et finissait presque toujours par triompher de ces âmes sauvages, mais non encore corrompues. Sentant sa fin approcher, il mande auprès de son lit de mort le roi et la reine. Après avoir exhorté le roi à se souvenir du compte qu'il aurait à rendre à Dieu, il posa la main sur le cœur du barbare, puis se tournant vers la reine : « Gisa, lui dit-il, aimes-tu cette âme plus que l’or et l'argent? » Et comme Gisa protestait qu’elle préférait son époux à tous les trésors : « Eh bien donc », reprit-il, « cesse d’opprimer les justes, de peur que leur oppression ne soit votre ruine. Je vous supplie humblement tous les deux, en ce moment où je retourne vers mon maître, de vous abstenir du mal et de vous honorer par vos bonnes actions î ».

Saint Séverin avait prédit à ses disciples le jour de sa mort, deux ans auparavant ; il les avertit en même temps que les habitants du Norique

1, Les Aoines d'Occident. — Personne n'a mieux peint que M. de Montalembert les moines, « campés sur toutes (les) frontières de l'empire romain pour y attendre et y gagner les Barbares.. » Personne ne nous a mieux fait comprendre « la force nouvelle et nécessaire que (l'institut cénobitique) a prêtée à la société défaillante entre l'étreinte vengeresse des Germains et les méprisables langueurs du césarisme expirant », sclon ses propres expressions. J'ai fait quelques emprunts à ce magnifique ouvrage que je consulterai souvent, ainsi qu'à celui de M. Ozanam (Ætudes germaniques, t. 11, 42), cet écrivain plein de

charme et d'autorité qui laisse à peine de quoi glaner partout où il à passé : c'est le témoignage que lui rend M. de Montalembert, — Voir encore A, Stolz, Vies des Saints.

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seraient obligés de se réfugier en Italie, et leur ordonna de les suivre et d’emporter son corps. Il fut attaqué d’une pleurésie le 5 janvier 482. Le quatrième jour de sa maladie, il demanda le saint Viatique; puis, ayant fait le signe de la croix et dit avec le Psalmiste : « Que tout esprit loue le Seigneur », il s’endormit doucement dans le Seigneur.

Six ans après, les disciples de saint Séverin furent, selon sa prédiction, obligés de fuir devant la fureur des barbares; ils emportèrent le corps de leur bienheureux Père; presque toute la contrée l’accompagna, et partout où il passait on courait lui rendre hommage, de sorte que c'était plutôt un triomphe qu’une retraite. Il fut déposé à Monte-Feltro, en Ombrie, d’où il fut transféré, cinq ou six ans après, à Lucullano, entre Naples et Pouzzolles, par l'autorité du pape Gélase. On y bâtit un monastère dont Eugippe, auteur de la vie de saint Séverin, fut second abbé. En 910, ses saintes reliques furent transportées à Naples, dans un monastère de Bénédictins qui porte son nom. — Saint Séverin du Norique est l’un des Patrons de la Bavière, de l'Autriche, et de Vienne, capitale de cet empire.

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