SAINT SÉVERIN DU NORIQUE
s’écria aussitôt : « C'est lui-même, écoutez-le ! » — Alors les Cumaniens lui demandèrent pardon de n’avoir pas voulu l’écouter d’abord ; et pendant trois jours ils implorèrent le secours du ciel par des prières, des jeûnes et des aumônes. Pendant ce temps les farouches ennemis s'étaient rapprochés de Cumanis ; mais vers la fin du troisième jour leur camp fut ébranlé par un terrible tremblement de terre, et ils s’enfuirent épouvantés. Pendant la nuit suivante, ils s’imaginèrent être poursuivis, et, prenant leurs compagnons pour des ennemis, ils s’entre-tuèrent.
Une autre ville plus loin sur le Danube (on pense que c’était Vienne t) était désolée par la famine. C'était au cœur de l’hiver, et l’on attendait des vivres qui devaient arriver des pays qui sont près de l’Inn. Mais le fleuve était gelé, les bateaux qui devaient transporter les vivres ne pouvaient arriver. Or, les habitants de cette ville ayant entendu parler de la merveilleuse efficacité des prières de saint Séverin, le firent inviter à se rendre auprès d'eux. Son premier soin, en arrivant, fut de les exhorter à la prière et à la pénitence. Et presque aussitôt l’on vit arriver une foule de bateaux chargés de vivres. Que s’était-il donc passé ? Le fleuve, qui depuis longtemps tenait les bateaux emprisonnés dans les glaces, s’était subitement fondu par l'effet d’un dégel miraculeux survenu à une époque tout à fait indue. Grande fut la reconnaissance des Viennois, et grandes furent aussi leurs actions de grâces.
Or, il y avait à Vienne une riche veuve nommée Procule qui avait caché, pendant une famine, une immense quantité de blé : l'Esprit de Dieu ayant révélé cet acte d’avarice à Séverin, le Saint reprit publiquement la veuve sans entrailles, lui reprocha d’être cause, par sa cupidité, de la mort d’un grand nombre de pauvres, et lui fit voir qu’elle se disait en vain chrétienne, puisqu'en adorant les richesses elle était tombée dans une détestable idolâtrie. Procule comprit l’'énormité de sa faute et la répara en ouvrant gratuitement ses greniers.
Dans le même temps, des barbares menaçaient cette ville par le fer et le feu : tout ce qu'ils pouvaient saisir au dehors des murs, hommes et bêtes, ils lemmenaient avec eux. La ville était presque entièrement dépourvue de soldats : saint Séverin harangua leur chef, lui disant d’avoir confiance en Dieu, et d’aller attaquer résolument l’ennemi, lui assurant que Dieu lui donnerait la victoire. Il ajouta encore ces paroles remarquables : « Mais quand vous aurez vaincu, ne tuez pas les ennemis ». Le capitaine partit aussitôt, plein de confiance en Dieu et dans les prières de son fidèle serviteur. Les barbares, en l’apercevant, furent saisis d’épouvante, jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Ceux d’entre eux qu’on put emmener captifs, furent conduits devant saint Séverin, qui, après leur avoir reproché leurs brigandages, leur fit donner à boire et à manger, et puis les renvoya dans leur pays.
Plus tard saint Séverin se retira dans une solitude, avec le désir de ne plus vivre que pour Dieu; mais il n’y demeura pas longtemps seul. Une foule de gens allaient le trouver pour lui demander aide et conseil dans leurs besoins spirituels ou corporels.
Un homme, nommé Rufus, était malade depuis douze ans : il souffrait horriblement dans tous les membres de son corps. Or, les moyens employés jusque-là avaient été infructueux. Sa mère le mit sur une voiture et le conduisit devant l'habitation du Saint. Elle le supplia de guérir son fils. Le Saint répondit : « Dieu seul peut rendre la santé aux malades; mais je vais
1. Le chroniqueur nomme cette ville Fayienna ou Fabienna. Or, il n'y a pas loin, philologiquement partant, de Fabienna ou Favyienna à Vienne : cette ville a reçu son nom du général romain Annius Fabianus.
vous donner un conseil : donnez des aumônes, selon vos moyens ». — Cette femme, n’ayant pour le moment aucune autre chose à donner, se dépouilla de ses habits pour les donner aux pauvres. Mais le Saint lui dit : « Remettez vos habits; votre fils va être guéri ; ensuite, quand vous serez retournée chez vous, prouvez votre foi par les œuvres ». Saint Séverin se mit ensuite en prières ; et aussitôt, au grand étonnement de tous les assistants, le malade se leva guéri, et s’en retourna chez lui. L’étonnement de tous ceux qui le connaissaient était si grand, que plusieurs ne voulurent pas croire que ce fût le. même homme qu'ils avaient vu si infirme.
La renommée de la sainteté et des miracles de saint Séverin se répandit au loin. Plusieurs cités pensèrent que si elles possédaient un tel trésor, elles seraient à l’abri de toutes les calamités. Le Saint fut donc appelé avec instance de divers côtés. Cr, un jour il se trouvait dans une ville, où une partie des habitants s’adonnait à l’idolâtrie. Saint Séverin leur représenta combien grand était ce crime, mais personne ne voulut s’avouer coupable. Alors il prescrivit un jeûne de trois jours, et ordonna que le troisième jour chaque famille se rendrait à l’église avec un cierge non allumé. Le Saint s'étant mis en prières avec les prêtres et le peuple, les cierges des vrais croyants s’allumèrent d'eux-mêmes, tandis que ceux des idolâtres demeurèrent non allumés. Etant ainsi miraculeusement convaincus, les idolâtres confessèrent leur péché; et le chroniqueur, en rapportant ce fait, ajoute : « O douce puissance de mon Créateur, qui alluma les cœurs en même temps que les cierges ! Car le feu se mit aussi aux cierges des coupables, après qu’ils eurent confessé leur faute ; et pendant que ce feu consumait la cire qu'ils tenaient en leurs mains, un feu immatériel consumait leurs cœurs, et faisait couler de leurs yeux des larmes de componction ».
Une autre fois les campagnes d’alentour furent ravagées par des nuées de sauterelles, et l’on supplia encore saint Séverin d’éloigner ce fléau par ses prières. Comme toujours, il recommanda d’avoir recours à la prière, au jeûne et aux aumônes ; en même temps il exigea que personne n’allât aux champs ; « car », dit-il, « vos soins intempestifs seraient faits pour éloigner le secours de Dieu plutôt que pour chasser les sauterelles ». Tous se conformèrent scrupuleusement aux prescriptions du Saint, à l’exception d’un tout pauvre homme, qui voulait absolument aller visiter son champ. Ce champ se trouvait environné de plusieurs autres, et le pauvre homme s’y rendit pour en chasser les insectes destructeurs. Mais la nuit même les sauterelles disparurent complétement, en laissant intacts tous les champs, à l’exception de celui du pauvre incrédule, sur lequel elles ne laissèrent pas un fruit, ni un brin d'herbe. Ce malheureux alors courut à la ville, en se lamentant devant tout le monde de ce qui lui était arrivé. Là-dessus tous sortirent, et virent avec étonnement que leurs champs avaient été préservés du fléau, et que seul le champ de l’incrédule avait été dépouillé. Le Saint alors leur dit ces simples paroles : Apprenez par les sauterelles à obéir toujours à Dieu ! — Alors le pauvre dit en se lamentant : Je veux bien, à l’avenir, obéir fidèlement à Dieu, mais qui me donnera de quoi vivre, car mon champ est dévasté ? — Le Saint s'adressant à la foule, dit : Il est juste que celui qui par son châtiment vous apprend à être humbles et obéissants, soit, pour cette année, nourri par vous. Et il fut fait une collecte au profit du pauvre.
Une autre fois une femme, après avoir été longtemps malade, entra en agonie ; quelques-uns de ceux qui l’entouraient, la croyant déjà morte, se mirent à se lamenter, suivant la coutume en pareille occurrence. Les autres, au contraire, leur imposèrent silence, et, emportant la malade, ils allèrent