‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 205 sur 412 · Chronic. Cluniaoc, — 2. Proverbes, x · texte numérisé non relu

Chronic. Cluniaoc, — 2. Proverbes, x

mon âme de quelques-unes des choses qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon heure dernière, mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation de mes richesses terrestres et au soin de mon corps, et de ne m'être réservé aucune consolation pour le moment suprême qui doit m'enlever toutes choses. Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le précepte du Seigneur : « Je me ferai des amis parmi les pauvres », et en prolongeant perpéluellement mes bienfaits dans la réunion de personnes monastiques que je nourrirai à mes frais, dans cette foi, dans cette espérance que, si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses de la terre, cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de Dieu, auront recueilli mes libéralités.

« C’est pourquoi, à tous ceux qui vivent dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu’à la consommation des siècles, je fais savoir que, pour l'amour de Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je possède à Cluny, situé sur la rivière de Grône, avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des Apôtres, sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine de Cluny (villa), fermes, oratoires, serviteurs des deux sexes, vignes, champs, prés, forêts, eaux, cours d'eau, moulins, droits de passage, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans le comté de Mâcon ou aux environs, et renfermées dans leurs confins, et je les donne aux dits apôtres, moi, Guillaume, et ma femme Ingelberge, d'abord pour l’amour de Dieu, ensuite pour l’amour du roi Eudes, mon seigneur, de mon père et de ma mère: pour moi et pour ma femme, c’est-àdire pour le salut de nos âmes et de nos corps, pour l'âme encore d'Albane, ma sœur, qui m'a laissé toutes ses possessions dans son testament; pour les âmes de nos frères et de nos sœurs, de nos neveux et de tous nos parents des deux sexes; pour les hommes fidèles qui sont attachés à notre service; pour l'entretien et l'intégrité de la religion catholique. Enfin, et comme nous sommes unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la mème charité, que cette donation soit encore faite pour tous les orthadoxes des temps passés, présents et futurs. Mais je donne sous la condition qu'un monastère régulier sera construit à Cluny, en l’honneur des apôtres Pierre et Paul, et que là se réuniront des moines vivant selon la Règle de Saint-Benoit, possédant, détenant et gouvernant à perpétuité les choses données, de telle sorte que cette maison devienne la vénérable demeure de la prière, qu’elle soit pleine sans cesse de vœux fidèles et de supplications pieuses, et qu’on y désire, qu’on y recherche à jamais avec un vif désir et une ardeur intime, les merveilles d’un entretien avec le ciel. Que des sollicitations et des prières continuelles y soient adressées sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes les personnes que j’ainommées. Nous ordonnons que notre donation serve surtout à fournir un refuge à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n’y apporteront qu'une volonté juste; et nous voulons que notre superflu devienne ainsi leur abondance. Que les moines et toutes les choses ci-dessus nommées soient sous la puissance et domination de l'abbé Bernon, qui les gouvernera régulièrement tant qu’il vivra, selon sa science et sa puissance. Mais après sa mort, que les moines aient le droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur Ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la Règle de Saint- Benoît, sans que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse. Que les moines paient pendant cinq ans à Rome la redevance de dix sous d’or pour le luminaire de l'église des Apôtres, et que, se meltant ainsi sous la protection desdits Apôtres, et ayant pour défenseur le Pontife de Rome, ils bâtissent eux-mêmes un monaslère à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plénitude de leur cœur. Nous voulons encore que, dans notre temps et dans le temps de nos successeurs, Cluny soit, autant que le permettront du moins l'opportunité des temps et la situation du lieu, ouvert chaque jour, par les œuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres, aux nécessiteux, aux étrangers et aux pèlerins.

« Il nous à plu d'insérer dans ce testament que, dès ce jour, les moines réunis à Cluny en congrégation seront pleinement affranchis de notre puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux faisceaux de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance terrestre. Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace redoutable du dernier jugement, je prie, je supplie que ni prince séculier, ni comte, ni évêque, ni le Pontife lui-mème de l'Eglise romaine, n’envahissent les possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue, ne donne à titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur appartient, et ne se permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté! Et pour que cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste et j'ajoute, el je vous conjure, Ô saints apôtres Pierre et Paul, et toi, Pontife des pontifes du Siége apostolique, de relrancher de la communion de la sainte Eglise de Dieu et de la vie éternelle, par lantorité catholique et apostolique que tu as reçue de Dieu, les voleurs, les envahisseurs, les vendeurs de ce que je vous donne, de ma pleine satisfaction et de mon évidente volonté. Soyez les tuteurs et les défenseurs de Cluny et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront ensemble, ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône, à la clémence et à la miséricorde de notre très-pieux Rédempteur. Que si quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir qu'il soit (ce que préviendra, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le patronage des Apôtres), que si quelqu'un, de quelque manière et par quelque finesse que ce soit, tente de violer ce testament, que j'ai voulu sanctionner par l'amour du Dieu tout-puissant, et par le res-

pect dû aux princes des apôtres Pierre et Paul, qu’il encoure d’abord la colère de Dieu tout-puissant; que Dieu l’enlève de la terre des vivants, et efface son nom du livre de vie; qu'il soit avec ceux qui ont dit à Dieu : Retire-loi de nous; qu'il soit avec Datban et Abiron, sous les pieds desquels la terre s’est ouverte, et que l'enfer à engloutis tout vivants..Qu’il devienne le compagnon de Judas qui à trahi le Seigneur, et soit enseveli comme lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse, dans le siècle présent, se montrer impunément aux regards humains, et qu’il subisse dans son propre corps, les tourments de la damnation future, en proie à la double punition d'Héliodore

et d’Antiochus, dont l'un s’échappa à peine et demi mort des coups répétés de la flagellation Ja plus terrible, et dont l’autre expira misérablement, frappé par la main d’en haut, les membres tombés en pourriture et rongés par des vers innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacriléges qui ont osé souiller le trésor de la main de Dieu; et, s’il ne revient pas à à résipiscence, que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheureux paradis, au lieu d’être pour Ini, s'il l’eût voulu, de très-pieux intercesseurs. Qu'il soit saisi, en outre, par la loi séculière, et condamné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d’or aux moines qu’il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité, et demeure à toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement dans la ville de Bourges ».

Cet acte remarquable fut rédigé le trois des ides de septembre (11 septembre 910). Il est signé de la propre main de Guillaume, et scellé des sceaux d’Ingelberge, sa femme; de Madalbert, archevêque de Bourges; d'Adélard, évêque de Clermont; d’Atton, évêque; du comte Guillaume, neveu du vieux duc; du vicomte Armand et de trente-six autres personnages qui, sans doute, composaient le conseil et la cour de Guillaume. Il fut rédigé et contresigné par saint Odon, encore simple lévite, faisant ici les fonctions de chancelier.

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