NOTICE SUR LE MONASTÈRE DE CLUNY
Après la mort de saint Bernon, son disciple, saint Odon, lui succéda, comme nous l'avons dit 1; c'est lui qui fit de ce monastère un chef d'ordre, en y annexant, comme autant de dépendances soumises à son autorité abbatiale, les communautés nouvelles qu'il érigeait ou qu’il réformait, Il en était l'unique abbé : sous lui gouvernaient de simples prieurs. Il eut pour successeur saint Aimard, qui s’adjoignit pour coadjuteur saint Mayeul, dont nous raconterons la vie au 41 mai. Dieu n’accordait pas seulement de grands saints pour abbés au monastère de Cluny, mais à chaque abbé un long règne. Saint Mayeul porte quarante ans la houlette abbatiale ; saint Odilon, son successeur, cinquante-six ans ? ; saint Hugues, qui vient après, soixante ans ; Pierre le Vénérable, neuvième abbé, trente-cinq ans #. Mais ici finit la gloire de Cluny; ce sera désormais de Citeaux que la foi et la civilisation rayonneront sur la chrétienté ; puis ce noble rôle passe à saint François d'Assise et à saint Dominique. Cluny devient une puissance en général plutôt féodale que religieuse, et se détache à moitié du Saint-Siége. À la fin du schisme d'Occident, l’abbaye tomba en commandes.
Dans la liste de ses cinquante-six abbés, nous trouvons maintenant, au lieu des noms si éclatants de gloire religieuse et littéraire dont nous avons parlé d’abord, nous trouvons Jean III de Bourbon, Jean IV de Lorraine, le prince de Conti, Cette illustre maison de Dieu devient à la fin une marchandise de cour : c'était une pension royale, un revenu de tant, que Louis XIV donnait au cardinal de Bouillon, Louis XV au cardinal de la Rochefoucauld. Enfin, le 13 février 1790, un décret tristement célèbre abolit cet institut monastique avec tous ceux qui couvraient la France. La ville, devenue propriétaire des bâtiments de l’abbaye, n’eut ni assez de goût ni assez de courage pour les conserver. Au mois d'octobre 1193, Les cloches sont d’abord arrachées à grand’peine des clochers et envoyées à Mâcon pour se fondre en canons républicains. Au mois de novembre, les croix de tous les clochers tombent sous les coups de ces barbares. A la fin du même mois, les chapelles de l'église sont détruites, les autels et les tombes elles-mêmes sont renversées; on brise les vitraux, les statues, on déchire les tableaux; toutes les peintures, toutes les statues de bois, tout ce qui reste des papiers de l’abbaye, sont brûlés en auto-da-fé. Voilà comment une ville se suicide.
Au xve siècle, les Huguenots que Théodore de Bèze, un des leurs, accuse d’insolence et d’ignorance, parce qu’ils détruisirent ou emportèrent par lambeaux la bibliothèque de Cluny, disant que c’étaient tous livres de messe, les Huguenots profanèrent, mirent en pièces autels, images, statues, châsses, reliquaires, étoffes précieuses, meubles, ornements, objets d'or et d'argent, vitraux. Mais de ce pillage, de cette dévastation, il resta du moins les murs, il resta la magnifique basilique de Saint-Hugues. C’est cette basilique, la plus grande du monde après celle de Saint- Pierre de Rome, que l’on vendit en détail en 93. Les nefs, les piliers se divisent, se comptent, se décomposent et sont mis à l’encan. Les marchands sont maitres du temple et la démolition mercantile commence ; les grilles du chœur disparaissent; les stalles s’en vont aussi, destinées par
1. Voyez sa vie au 18 novembre. — 2. Voyez sa vie au 16T janvier, — 3. Voyez sa vie au 29 avril. — A. Voyez sa vie au 25 décembre.
une consolation de la fortune à orner un jour le chœur de la cathédrale de Lyon. En 1798, on enlève les vitraux des fenêtres, les portes ; on arrache les treillis, le fer, le plomb qui garnissent la rose romane, les tours, les toits et les autres parties de l'édifice ; cela fait, on commence à découvrir l’avant-nef et à briser la charpente colossale ; on enlève les pavés du temple, on démolit les autels, on ébranle les colonnes ; ces fourmis dévastatrices mettent un long temps à dépecer le colosse et à l'emporter par petits lambeaux. <
Napoléon passait vers cette époque à Mâcon, pour aller à Milan ; les habitants de Cluny vinrent le prier de les honorer d’une visite : il leur répondit qu’il « n'irait pas dans ce pays de Vandales ». La destruction continua ; toutes les parties de l’église tombaient successivement sous le marteau et se vendaient à la toise, même par pierre, à tous ceux qui avaient à construire une muraille, une maison, une ferme, une étable. Le partage du temple fut mille fois pire que le partage du territoire monastique qui passa à vil prix en mille mains à la fois, source générale de tous les enrichissements du lieu. Les grandes nefs, les collatéraux furent mis à terre de 1809 à 1841; les beaux clochers ne devaient pas survivre, et l’on se souvient encore à Cluny de l’effroyable bruit qui secoua la ville à la chute de la plus grande tour. Ce fut comme le canon de détresse. On ne sauva rien, ni les colonnes du chœur, ni les curieuses et vieilles peintures de l’abside. Seulement quelque aumône administrative laissa debout un clocher méridional et une chapelle où gisent quelques informes débris. Je le crois bien : la chute du dernier clocher pouvait menacer la solidité des bâtiments adjacents; et puis, ce qu’on a laissé debout ne gène en rien les prouesses des chevaux du haras, le temple des étalons, et le logis du conservateur. On parla d'établir, dans les constructions plus modernes et toutes conservées, un lycée impérial, une école des arts et métiers; en définitive, il n'y fut logé qu'un petit collége communal. La seule munificence impériale que put obtenir la ville des moines de saint Benoît, ce fut ce haras départemental que Napoléon lui donna, bien moins pour la consoler de ses splendeurs perdues que parce que les fourrages étaient abondants et de bonne qualité dans les prairies de la Grosne.
Tout est consommé. Le lieu qui servait autrefois de refuge et de palais aux papes, aux rois, aux empereurs, aux princes, aux évêques, aux seigneurs de toute la chrétienté, ne recevra plus dans ses murs aucun hôte illustre ; et quand les princes modernes, constitutionnels ou absolus, traverseront en poste la Bourgogne, ils ne songeront pas mème à passer par Cluny, dont ils ignoreront jusqu’au nom même. Les puissances du jour refuseront d'aller quelques heures au même lieu où saint Louis et le souverain Pontife séjournèrent un mois entier avec une foule de princes de l'Eglise et de rois de la terre. Déjà l’empereur nouveau de 1804 dédaignait d'y faire une visite sollicitée , Le plus grand personnage qui passera à Cluny, ce sera le préfet du département de Saône-et-Loire, qui voudra bien quelquefois s’y rendre pour le tirage de la conscription, s’il ne préfère s’y faire représenter par un délégué. Cette justice territoriale, autrefois souveraine sous le droit seigneurial de l'abbé, et qui, même en 1789, ne reconnaissait d'autre supérieur que le parlement de Paris, relève maintenant d’un pauvre juge de paix, devenu le premier et le plus haut de ses magistrats. Ce chef-lieu de la religion monastique, qui ne relevait que du souverain Pontife et du roi de France, qui jetait deux mille monastères dans toutes les parties du monde et qui voyait venir à ses solennités des myriades de pèlerins et d'hôtes magnifiques, n’est plus aujourd’hui, dans ses relations spirituelles et temporelles, qu'un humble territoire, destitué à jamais de tous les hommes de la terre et parqué dans la circonscription étroite d’une division cantonale.
Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain, que nous avons tantôt analysée, tantôt reproduite textuellement.
1. Le dernier voyageur de marque qui visita Cluny fut l'illustre Malesherbes. I1 se présenta à l'abbaye incognito, sous le nom de M. Guillaume. Le serviteur qui l'accompagnait dans les cloîtres et dans l'église le traitait sans trop de façon, lorsque les pièces d'or laissées à son départ par le visiteur firent deviner un grand personnage. Quelques années plns tard, Malesherbes donnait des lettres de grâce au fils de son guide clunigois.