LE BIENHEUREUX BERNARD DE CORLÉON
Ce saint religieux eut la Sicile pour patrie, et naquit le 8 février 1607, à Corléon, ville distante de vingt milles de Palerme ; il fut nommé Philippe au baptême. Son père, appelé Léonard Latini, était un simple paysan qui, obligé de gagner son pain à la sueur de son front, ne put s'appliquer à dompter le caractère dur et les mœurs corrompues de cet enfant. Cependant il travaillait à lui donner une éducation vertueuse et à jeter dans son cœur, dès ses plus tendres années, la semence d’une piété sincère; mais, cette semence précieuse fut longtemps sans porter de fruits. Philippe était insensible aux promesses, aux menaces et aux châtiments. Lorsqu'il fut en âge de travailler on le plaça chez un artisan; et ayant fini son apprentissage, il se livra au travail pour son propre compte; mais, loin de vivre chrétiennement dans lhumble profession de cordonnier, qui était la sienne, son penchant pour le mensonge et le jeu, son amour pour le plaisir et son ardeur pour les richesses l’entraînèrent dans les plus grands désordres.
La mort de son père qu'il perdit de bonne heure, en lui donnant plus de liberté, contribua encore à le rendre plus criminel. Ses passions ne connurent plus de bornes; et il s’y livra avec toute la fougue que l’on voit trop souvent chez les jeunes gens qui ont entièrement banni de leur cœur la crainte de Dieu.
On comprendra aisément que le caractère de Philippe, naturellement violent et emporté, ne pouvait s’adoucir par un semblable genre de vie; au contraire, il devint en quelque sorte féroce. Un commissaire des guerres lui ayant parlé avec hauteur, il lui abattit la tête d’un coup de sabre. Il coupa le bras à un gentilhomme qui avait levé la main pour lui donner un soufflet. Fier et déterminé, il tua dans Palerme trois bandits qui voulaient lui donner la mort, et désarma plusieurs soldats qui avaient cherché à se mesurer avec lui. Au milieu de ces excès, il montrait cependant quelquefois des sentiments d'équité et de justice. En voici plusieurs exemples.
Philippe apprend que deux soldats ont enlevé à un de ses compatriotes l’argent du blé que cet homme avait vendu à Palerme. T'ouché de compassion, il poursuit les voleurs, et les joint, les menace, les intimide et les oblige à lui remettre la bourse qu’il va sur-le-champ rendre au pauvre laboureur. Sa conduite fut encore plus généreuse envers une jeune personne qu’il entendit crier dans un bois par lequel il passait avec un de ses amis. Il se porte vers le lieu d’où partent les cris, et y trouve une jeune fille qui se défendait avec courage contre quatre ravisseurs. À ce spectacle, Philippe, saisi d’une juste indignation, tire un coup de pistolet au plus déterminé de ces libertins, met les autres en fuite, rassure l’innocente victime et la reconduit aussitôt chez ses parents.
Cependant les principes de religion qu’il avait reçus dans sa première enfance n'étaient pas entièrement effacés de son esprit; et, quoiqu'il fût bien éloigné d’en faire la règle de sa conduite, il se les rappelait quelquefois, et ces moments étaient pour lui ceux de ses bonnes actions. Ainsi, ayant un jour gagné au jeu une somme considérable : « Il est juste », dit-il, « de racheter mes péchés ». Il entre aussitôt dans l'hôpital de Palerme, jette cet argent dans le tronc destiné à recevoir les aumônes pour les malades, et se retire avec précipitation. Mais ce n'étaient là que des éclairs passagers qui faisaient promptement place aux passions les plus criminelles. La haine était une de celles qui le dominaient le plus; et non content de l’exercer envers ses ennemis vivants, il voulut la manifester envers un homme mort qui jadis lui avait déplu. On faisait dans l’église les funérailles de cet homme ; et Philippe, oubliant tout à la fois le respect dû au lieu saint et les égards
que mérite une famille affligée, montre publiquement, dans le temple même, la joie qu’il éprouvait du trépas de cet ennemi prétendu. Il habitait un pays où, alors du moins, la religion était respectée et protégée ; un pareil scandale ne pouvait donc rester impuni. Son action impie fut déférée aux magistrats qui s'empressèrent d'informer contre lui. La crainte d’un procès criminel dont il est menacé l’oblige à se cacher ; mais bientôt abandonné de tous, désespéré et poursuivi par les gens de la justice, il n’a plus d’autre ressource que de se réfugier dans une église pour y jouir du droit d’asile.
C'était là que la miséricorde de Dieu attendait ce grand coupable pour le toucher et le convertir. A l’instant où il avait donné le scandale qui causait sa peine, il avait senti sa faute: et d’ailleurs il avait été maltraité par les parents du défunt, à la mémoire duquel il insultait. Ces circonstances réunies avaient fait sur lui quelque impression; mais le moment d’un repentir efficace n’était pas encore arrivé. Ce fut donc dans cette église où il s'était réfugié, qu'ayant jeté les yeux sur un crucifix, il commença à comprendre combien il était criminel devant Dieu. La grâce agissant alors dans son âme, il arrose le pavé de ses larmes, offre au Seigneur le sacrifice d’un cœur contrit et humilié, qui n’est jamais rejeté, renonce pour toujours au monde, et prend la résolution, si Dieu veut bien l’agréer, d'entrer chez les Capucins pour y passer le reste de ses jours dans la pratique de la pénitence.
Philippe ne différa pas un moment à exécuter la résolution qu’il avait prise; il se présenta au père gardien du couvent de Palerme, où il désirait être admis; mais le supérieur, le connaissant de réputation, le traite avec rigueur, lui reproche ses vices, et le renvoie au père provincial, qui faisait alors sa visite dans ce canton. Celui-ci ne reçoit pas mieux le pénitent; puis, vaincu par ses sollicitations, il lui donne l’espoir qu’il sera reçu s’il veut réparer ses scandales et surtout l’outrage qu’il avait fait à toute une famille. Quoique né dans une condition obscure, ce malheureux jeune homme avait l’âme élevée et capable de grandes choses. C'était un de ces caractères vifs qui ont une égale ardeur pour le bien et pour le mal; il a donc le courage de vaincre sa fierté naturelle et d’aller se jeter aux pieds de ceux qu'il avait offensés. Ayant obtenu d’eux son pardon, il retourne vers les Capucins, qui l’admettent au noviciat et changent son nom de Philippe en celui de Bernard de Corléon.
On voit trop souvent dans le monde des hommes qui, ayant entrepris leur conversion, laissent imparfait cet ouvrage important et regardent en arrière après avoir mis la main à la charrue. Tel ne fut pas le nouveau novice. Il travailla avec autant de soin à acquérir les vertus qu’il en avait mis jadis à satisfaire ses passions. Les rudes traitements et les humiliations qu’on lui fit subir pour l’éprouverne purent le décourager ni lasser sa patience. Le lieutenant du roi de Palerme vint lui-même au couvent avec plusieurs officiers de la garnison, poussé par la curiosité, et désirant s'assurer de la conversion de Philippe, dont la mauvaise conduite ne lui était pas inconnue. Il lui parle d’abord avec hauteur et mépris ; mais il en reçoit des réponses si humbles que ce magistrat, ne doutant plus de son changement, l’embrasse, lui fait des excuses de l’avoir ainsi traité et se recommande à ses prières.
La ferveur de frère Bernard s’étant soutenue pendant tout le temps de son noviciat, ses supérieurs lui permirent de prononcer ses vœux. Le peuple des environs de Corléon accourut en foule à la cérémonie de sa profession pour s'assurer s’il était véritablement converti; il fit son sacrifice avec tant