‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 228 sur 412 · Voir leur vie au 28 janvier · texte numérisé non relu

Voir leur vie au 28 janvier

2. Nous y ajouterons toutefois ce que disent saint Athanase et ceux qui n'ont parlé de notre Saint que par occasion, comme Cassien, saint Fulgence, Sulpice Sévère, Sidoïine, Paulin, ete.

Le

qu'il y en avait un autre plus avant dans le désert, plus ancien et bien meilleur que lui, et qu’il se devait hâter de l’aller voir. Dès la pointe du jour, ce vénérable vieillard, se soutenant de son bâton, commença à marcher, sans savoir où il allait ; ni la longueur du chemin, ni la faiblesse de son âge, ni l’ardeur du soleil dans son midi, ne purent jamais le faire résoudre à remettre ce voyage : « Je me confie en mon Dieu », disait-il, «et ne doute point qu'il ne me fasse la grâce de trouver son serviteur, ainsi qu’il me l’a promis ». Comme il achevait ces paroles, il vit un bomme qui avait en partie le corps d’un cheval, comme ceux que les poètes appellent hippocentaures. Aussitôt qu’il l’eût apercu, il arma son front du signe salutaire de la croix, et lui cria : « Holà ! en quel lieu demeure ici le serviteur de Dieu? » Alors ce monstre, marmottant je ne sais quoi de barbare et étendant sa main droite, lui montra du doigt le chemin tant désiré ; puis, fuyant d’une grande vitesse, il disparut presque en un moment de devant ses yeux. Sur quoi, saint Jérôme faisant réflexion, doute si ce fut le démon qui prit cette figure pour épouvanter le Saint, ou bien si ces déserts, si fertiles en monstres, avaient produit celui-ci.

Antoine tout étonné, pensant à ce qu'il venait de voir, ne laissa pas de suivre son Chemin ; à peine avait-il repris sa marche, qu’il aperçut, dans un vallon pierreux, un fort petit homme qui avait le nez crochu, des cornes au front et des pieds de chèvre. Ce nouveau spectacle ayant augmenté son étonnement, il eut recours, comme un vaillant soldat de Jésus-Christ, aux armes de la foi et de l'espérance ; mais cet animal, pour gage de son affection, lui offrit des dattes comme pour le nourrir durant son voyage ; il lui dit même qu'il était l’un de ces animaux que les païens adoraient sous le nom de faunes, de satyres, et qu’il était envoyé vers lui par ceux de son espèce pour implorer le secours de ses prières auprès de celui qu’ils reconnaissaient comme le sauveur du monde. À ce discours, le sage vieillard trempa son visage de larmes par l'excès de la joie qu'il ressentit en son cœur pour la propagation du royaume de Jésus-Christ et la destruction de celui du démon et frappant la terre de son baton, il disait : « Malheur à toi, Alexandrie, qui adores des monstres en qualité de dieux! Malheur à toi, ville adultère, qui es devenue la retraite des démons répandus en toutes les parties du monde ! De quelle sorte t’'excuseras-tu maintenant ? Les bêtes parlent des grandeurs de Jésus-Christ, et tu rends à des bêtes les honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu!» A peine avait-il achevé ces paroles, que cet animal si léger s'enfuit avec autant de vitesse que s’il avait eu des ailes. ï

Le Saint, poursuivant son chemin, entra plus avant dans le désert, où il ne trouvait, de tous côtés, que la piste des bêtes sauvages. Déjà le second jour était passé, depuis son départ, sans qu'il eut plus de connaissance de ce qu'il cherchait que le premier jour. Enfin, ayant passé la nuit suivante en oraison, comme le troisième jour commençait à poindre, il aperçut de loin une louve qui, toute haletante de soif, glissait le long du pied d’une montagne. Il la suivit des yeux autant qu'il put, et lorsqu'elle fut fort éloignée, il s’approcha d’une caverne très-profonde, où la grande obscurité l’'empêcha de rien voir ; mais, comme dit l'Ecriture, le parfait amour bannissant la crainte, après s'être un peu arrêté et avoir repris haleine, notre Saint entra dedans, en s’avançant peu à peu, et s’arrêtant souvent pour écouter s’il n’entendrait point de bruit. Enfin, au milieu de ces ténèbres, il entrevit une lumière qui luisait de fort loin. Alors, redoublant ses pas, et marchant sur des cailloux, il fit du bruit. L’hôte de ce lieu solitaire l’en-

tendit et poussa sa porte qui était ouverte, et la ferma au verrou : c'était celui qu’Antoine cherchait. Se jetant contre terre, sur le seuil de la porte, il y demeura jusqu’à l'heure de Sexte et davantage, le conjurant toujours de lui ouvrir, et lui disant : « Vous savez qui je suis, d’où je viens et le sujet qui m’amène : j'avoue que je ne suis pas digne de vous voir ; cependant je ne partirai jamais d’ici que je n’aie reçu ce bonheur. Est-il possible que, ne refusant pas aux bêtes l’entrée de votre caverne, vous la refusiez aux hommes ? Je vous ai cherché, je vous ai trouvé, et je frappe à votre porte afin qu'elle me soit ouverte. Que si je ne puis obtenir cette grâce, je suis résolu de mourir en la demandant, et j'espère que vous aurez au moins assez de charité pour m’ensevelir après ma mort ». A ces paroles, l’ermite fit du dedans cette réponse : « Personne ne supplie en menaçant, ni ne mêle des injures avec des larmes. Vous étonnez-vous si je ne veux pas vous recevoir, puisque vous dites n’être venu ici que pour mourir?» Et, disant cela, il lui ouvrit en souriant.

Alors, s’étant embrassés à diverses fois, ils se saluèrent mutuellement avec beaucoup d'affection, et se nommèrent l’un l’autre par leurs propres noms. Ils rendirent ensemble grâces à Dieu ; et, après s’être donné le saint baiser, Paul, s’étant assis auprès d'Antoine, lui parla en cette sorte : « Voici celui que vous avez cherché avec tant de peine, et dont le corps, flétri de vieillesse, n’est plus couvert que de cheveux blancs. Je suis sur le point d’être réduit en poussière et de rendre à la terre ce que j'ai reçu de la terre. Mais puisque la charité souffre tout, dites-moi comment va le monde? Faiton de nouveaux bâtiments dans les anciennes villes ? Qui est celui qui règne aujourd’hui? Et se trouve-t-il encore des hommes assez aveugles pour adorer les démons? » Antoine satisfit sagement à toutes ces questions, puis il demanda réciproquement à saint Paul quelle occasion l’avait amené au désert, combien il y avait passé d'années ; quel âge il avait, par quel régime de vie il s'était conservé si longtemps en santé ; et Paul, pour condescendre aux désirs de son hôte, lui raconta sa vie, et lui dit : Qu’à l’époque où Dèce (250) et Valérien persécutaient l'Eglise dans l'Egypte et dans la Thébaïde, qui était le pays de sa naissance, ses parents le laissèrent, âgé de quinze ans et déjà fort savant dans les lettres grecques et égyptiennes, avec une sœur qui était mariée ; pour éviter cet orage, s'éloigner du péril, et se mettre à l'abri de la fureur des tyrans, il s'était retiré dans une maison des champs ; mais là où il croyait être en plus grande sûreté, il se trouva en plus grand danger, parce que son beau-frère, mari de sa sœur, pour avoir son bien, résolut de le découvrir et de le livrer entre les mains des officiers de l’em-

ereur.

É C'est pourquoi, voyant que l’on cherchait de toutes parts les chrétiens pour les mettre à mort avec des tourments effroyables, il forma le dessein de s'enfuir dans les déserts et de s’y tenir caché jusqu’à ce que la persécution eût cessé ; et s’y avançant peu à peu en continuant toujours le même chemin, il rencontra enfin une montagne granitique au pied de laquelle était une grande caverne, dont l'entrée était fermée avec une pierre ; lPayant Ôtée pour y entrer, et regardant attentivement de tous côtés, il trouva un grand palmier et une fontaine d’eau claire et limpide, ce qui lui fit croire que Dieu lui offrait ce lieu pour sa retraite. En effet, il y établit sa demeure, mangeant des fruits du palmier, s’habillant de ses feuilles, buvant de l’eau de la fontaine, et passant presque toutes les heures du jour et de la nuit en oralson. F

Pendant que les deux Saints se livraient aux charmes de cet entretien,

un corbeau arriva devant eux, et mit à leurs pieds un pain entier. Alors Paul dit à Antoine : « Voyez, je vous supplie, la bonté et la miséricorde de Dieu. Il y a soixante ans que je reçois tous les jours en cette sorte une moitié de pain : mais, à votre arivée, Jésus-Christ a doublé la portion ». Ils rendirent grâces à Dieu, dont la providence leur était si favorable ; mais, quand il fut question de 1ompre le pain, il y eut entre eux une sainte contestation de civilité à qui déférerait cet honneur à son confrère : Paul insistant sur ce que l'hospitalité et la coutume l’obligeaient à ce devoir, et Antoines’y opposant, à cause de l’avantage que l’âge et la sainteté de Paul lui donnait sur lui. Enfin, ils convinrent que chacun de son côté, prenant le pain et le tirant à soi, en retiendrait la portion qui lui demeurerait entre les mains ; après s'être nourris de ce don de Dieu et avoir bu de l’eau de la fontaine, ils rendirent grâces à Notre-Seigneur et passèrent la nuit suivante en prières.

Le jour étant venu, Paul parla ainsi à Antoine : « Il y a longtemps, mon frère, que je savais votre séjour en ce désert; il y a longtemps que Dieu m'avait promis que vous emploieriez votre vie comme moi à son service ; mais, parce que l’heure de mon heureux sommeil est arrivée, et qu'ayant toujours désiré avec ardeur d’être délivré de ce corps mortel pour m'unir à Jésus-Christ, il ne me reste plus, après avoir achevé ma course, que de recevoir la couronne de justice ; Notre-Seigneur vous a envoyé pour couvrir de terre ce pauvre corps, ou pour mieux dire, pour rendre la terre à la terre ». À ces paroles, Antoine, fondant en pleurs et jetant mille soupirs, conjurait Paul de ne le point abandonner et de demander à Dieu qu’il lui tint compagnie en ce voyage. À quoi il lui répondit: « Vous ne devez pas désirer ce qui vous est le plus commode, mais ce qui est le plus utile à votre prochain. Il n’y a point de doute que ce ne soit un extrême bonheur d’être déchargé du fardeau ennuyeux de cette chair pour suivre l’Agneau sans tache ; mais il importe au bien de vos frères d’être encore instruits par votre exemple ; ainsi, si ce ne vous est point trop d’incommodité, je vous supplie d’aller quérir le manteau que l’évêque Athanase vous a donné et de me l’apporter pour m’ensevelir ». Or, saint Paul lui fit cette prière, non pas qu’il se souciât que son corps fut mis en terre, couvert ou découvert, lui qui avait vécu tant d'années sans autre vêtement que des feuilles de palmier ; mais afin qu’Antoine fût éloigné de lui au moment de sa mort, et n’en ressentit pas si vivement la douleur, et pour faire voir aussi qu’il suivait la foi et était dans la communion de saint Athanase, ce défenseur invincible de la vérité catholique contre les Ariens.

Antoine fut bien étonné d’entendre parler du manteau de saint Athanase; il vit bien que Dieu seul pouvait avoir révélé ce fait au bienheureux Paul, et reconnaissant par là que Jésus-Christ résidait en ce saint homme, il n’osa plus le contredire ; mais ayant adoré Dieu dans son cœur, et ayant baisé les yeux et la main de Paul, il partit pour s’en retourner à son monastère ; ce qu’il fit avec tant de promptitude qu’il est incroyable que son corps, affaibli de jeûnes et cassé de vieillesse, ait pu supporter sans miracle une aussi grande fatigue. À son arrivée, deux de ses disciples coururent au-devant de lui et lui dirent : « Notre père, où êtes-vous demeuré si longtemps? » Il leur répondit: « Malheur à moi, misérable pécheur, qui porte si indignement la qualité de moine! J'ai vu Elie, j'ai vu Jean dans le désert ; et pour parler selon la vérité, j'ai vu Paul dans un paradis ». 11 dit cela frappant sa poitrine, et sans s'expliquer davantage, il tira promptement le manteau d’Athanase de sa cellule. Ses disciples le sup-

plièrent de les informer plus particulièrement de ce que c'était, mais, sans leur donner d'autre réponse, sinon qu’il y a temps de parler et temps de se taire, et sans prendre même un morceau de pain, il s’en retourna par le même chemin qu'il était venu, ayant le cœur tout rempli de Paul, brûlant d’ardeur de le revoir et craignant surtout, Comme il arriva, qu’il ne rendit son âme à Dieu pendant son absence.

Le lendemain au point du jour, ayant déjà marché trois heures, il vit, au milieu des troupes d’Anges et entre les chœurs des Prophètes et des Apôtres, l’âme de saint Paul qui montait au ciel avec une splendeur et une beauté toute divine. Soudain, se jetant le visage contre terre, il se couvrit la tête de sable, et s’écria en pleurant : « Paul, pourquoi m’abandonnez-vous ainsi ? Pourquoi partez-vous sans me donner le loisir de vous dire adieu ? Vous ayant connu si tard, faut-il que vous me quittiez si tôt? « Le bienheureux Antoine disait depuis qu’il acheva avec tant de vitesse ce qui lui restait de chemin, qu’il semblait plutôt voler que marcher. Entrant dans la cellule de saint Paul, il vit son corps immobile, à genoux, ayant la tête levée et les mains étendues vers le ciel. 11 crut d’abord qu'il était vivant et qu’il priait, et se mit à son côté pour prier; mais ne l’entendant point soupirer comme il avait coutume de faire dans l’oraison, il s’alla jeter à son cou pour lui donner un triste baiser ; l’ayant enseveli dans le manteau de saint Athanase qu'il avait apporté, il le tira hors de la caverne et chanta pour lui des hymnes et des psaumes selon la tradition de l'Eglise catholique. Mais le voulant enterrer, il ne trouva pas d’instrument pour fouiller la terre et faire une fosse : cela le miten peine, car retourner au monastère, c'était un chemin de trois jours, pendant lesquels il n’était pas convenable de laisser le saint corps tout seul. D'ailleurs, en demeurant là, il n’avançait rien. Enfin, se résolvant à demeurer, il s’adressa à Jésus-Christ et lui dit : « Seigneur, je mourrai ici, et suivant votre vaillant soldat, je rendrai auprès de lui les derniers soupirs je

Comme il parlait ainsi en lui-même, voici deux lions qui, sortant du fond du désert, accouraient vers lui faisant flotter leurs longues crinières sur leur cou. Ils lui donnèrent d’abord de la frayeur ; mais élevant son esprit à Dieu, il demeura aussi tranquille que si c'eût été des colombes. Ils vinrent droit au Corps du bienheureux vieillard, se couchèrent à ses pieds, le flattèrent avec leurs queues, puis jetèrent de grands rugissements pour témoigner qu’ils le pleuraient en la manière dont ils en étaient capables. Ils commencèrent ensuite à gratter la terre avec leurs ongles en un lieu assez proche de là, et jetant à l’envi le sable de côté et d'autre, ils firent une fosse capable de recevoir le corps d’un homme; aussitôt après, comme s'ils eussent demandé récompense de leur travail, ils vinrent vers Antoine, la tête basse et en remuant les oreilles, et lui léchaient les pieds et les mains. Ce saint reconnut qu'ils lui demandaient sa bénédiction, et soudain rendant des louanges infinies à Jésus-Christ de ce que même les animaux privés de raison avaient quelque sentiment de la divinité, il dit : « Seigneur, sans la volonté duquel il ne tombe pas même une feuille des arbres, ni le moindre oiseau ne perd la vie, donnez à ces lions ce que vous savez leur être nécessaire ». Et leur faisant signe de la main, il les renvoya. Lorsqu'ils furent partis, il courba ses épaules affaiblies par une si longue vieillesse, sous le fardeau de ce saint corps, et l’ayant porté dans la fosse, il jeta de la terre dessus, selon la coutume de l'Eglise. Le jour suivant, ce pieux héritier ne voulant rien perdre de la succession de celui qui était mort sans testament, prit pour lui la tunique que Paul avait tissée de ses propres mains avec des feuilles de

palmier, et qui lui avait servi tant d’années; retournant ensuite à son monastère, il raconta en détail à ses disciples tout ce qui lui était arrivé; et depuis aux jours solennels de Pâques et de la Pentecôte, il se revêtait toujours de cette tunique.

Saint Paul mourut en 349, à l’âge de cent treize ans ; il en avait passé quatre-vingt-dix dans le désert. On lui donne ordinairement le nom de premier ermite, pour le distinguer des autres saints du même nom.

Saint Antoine ne fut pas seulement cru de ses disciples en ce qu'il dit de saint Paul, mais toute l'Eglise catholique déféra aussi à son témoignage, établissant une fête en l’honneur de cet incomparable solitaire. Pour saint Jérôme, voici comme il termine sa vie : « Je demande à ceux qui ont tant de biens qu’ils n’en savent pas le compte, qui bâtissent des palais de marbre, qui enferment dans un seul collier de diamants ou de perles, le prix de plusieurs riches héritages,-ce qui a jamais manqué à ce vieillard tout nu? Vous buvez dans des coupes de pierres précieuses, et lui, avec le creux de sa main, satisfaisait à sa soif, Vous êtes revêtus de toiles d’or, et lui n’a pas eu le plus vil habit que vous pourriez donner à un esclave; mais, par un changement étrange, le paradis a été ouvert à cet homme si pauvre, et vous, avec votre magnificence, serez précipités dans les flammes éternelles. Tout nu qu'il était, il a conservé cette robe blanche dont Jésus-Christ l’avait revêtu au baptême, et vous, avec ces habits somptueux, vous l’avez perdue. Paul n'étant couvert que d’une vile poussière, se relèvera un jour pour ressusciter en gloire ; et ces tombeaux si élaborés et si superbes qui vous enfermeront sur la terre, ne vous empêcheront pas de brûler misérabloment dans les enfers. Ayez, je vous supplie, pitié de vous-mêmes, et ne portez pas au moins votre vanité plus loin que le sépulcre. Qui que vous soyez qui lirez ceci, je vous conjure de vous souvenir du pécheur Jérôme, lequel, si Dieu lui en avait donné le choix, aimerait incomparablement mieux la tunique de Paul avec ses mérites, que la pourpre des rois avec toute leur puissance ». Ce sont à peu près là les paroles de saint Jérôme, elles peuvent être le sujet d’une méditation très-profonde. Il ne serait pas moins utile de considérer quelles sont les voies dont Dieu s’est servi pour porter Paul à une perfection si éminente : la persécution des tyrans, l’envie de son beau-frère, le danger de la mort, la fuite dans les déserts, la solitude et le silence perpétuel ; l’oraison assidue et la conversation continuelle dans le ciel.

Au reste, si nous n'avions eu pour historien de cette vie un auteur aussi célèbre que le grand saint Jérôme, nous n’eussions pas osé avancer les choses surprenantes que nous avons rapportées; mais ayant un si illustre Docteur pour garant, nous n’avons point fait difficulté de raconter ce que lui-même a bien voulu écrire pour l'instruction des fidèles.

Quant aux reliques de ce bienheureux ermite, elles sont demeurées dans le tombeau où saint Antoine les inhuma jusqu’à ce que, vers le milieu du xu° siècle, par les ordres de l’empereur Manuel Comnène, elles furent apportées à Constantinople, à la réserve de son chef, qui fut transféré à Rome. On les transféra de Constantinople à Venise, en 4240. Dans le siècle suivant, le bienheureux Eusèbe de Strigonie, seigneur hongrois, ayant vendu ses biens pour les donner aux pauvres, se retira dans les forêts de ce pays. Plusieurs personnes s'étant jointes à lui, il fonda le monastère de Pisilie, sous le titre de Saint-Paul, premier ermite, mais sous la règle des chanoines réguliers de saint Augustin. Louis [*, roi de Hongrie, qui favorisait beaucoup ces ermites, et avait une grande dévotion pour saint Paul, envoya solennellement chercher à Venise une grande partie des reliques du Saint et leur en confia la garde,

près de Bude (1381). Le monastère de Cluny et la sainte chapelle de Bourbon, en France, possédaient aussi, avant la révolution de 1793, des parties notables du corps de saint Paul, ermite.

Toute l'Eglise fait sa fête, avec office double, par ordre du Pape Pie V, le 15 de janvier, parce que le dixième, qui est le jour de son décès, est rempli par les Octaves de l’Epiphanie, durant lesquelles il n’est point permis de faire l'office d'aucun Saint, s’il n’est patron ou titulaire.

Il est facile de reconnaître saint Paul premier ermite, au corbeau qui lui apporte la moitié d’un pain ou qui en apporte un tout entier, lorsqu'il a saint Antoine pour convive ; au palmier qui lui fournit un toit pour s’abriter, des dattes pour se nourrir et des feuilles pour se tresser un grossier vêtement ; aux lions qui creusent sa fosse, sous les yeux etla main bénissante de saint Antoine. Les vanniers et fabricants de nattes l'ont adopté pour leur patron : on s’explique facilement le motif de ce choix.

SAINT MAUR, DISCIPLE DE SAINT BENOIT FONDATEUR ET ABBÉ DE GLANFEUIL 512-584, — Papes : Saint Symmaque: Pélage II, — Rois de France : Childebert Ier; Chilpéric Ier.

Glanfeuil.. perdu aujourd’hui dans les vignobles da l'Anjou, mérite le regard reconnaissant de tout voyageur dont la pensée ne reste pas insensible aux bienfaits qui, de cette première colonie bénédictine, ont découlé sur toute la France.

(Moines d'Occident, t. 11, liv. vi.)

Nous allons voir en cette vie combien il est avantageux à l’homme de porter dès sa jeunesse le joug du Seigneur, et de quitter le monde avant d’en avoir ressenti la corruption. Saint Maur était de grande naissance ; Æquitius son père et Julia sa mère étaient également distingués par leur noblesse et plus encore par leurs vertus ; tous deux appartenaient aux familles patriciennes les plus illustres de Rome. Maur, leur fils, naquit dans cette ville en 512. Sa condition l’appelait naturellement à jouir des plaisirs et des honneurs qui sont attachés aux premières fortunes, et il pouvait goûter le monde dans tout ce qu'il a de plus doux et de plus satisfaisant. Mais Dieu, qui en voulait faire un sanctuaire où il renfermerait ses plus grandes grâces, ne permit pas qu’il demeurât longtemps parmi les profanations du siècle. Il inspira à son père, lorsqu'il n’avait que douze ans, de le mettre entre les mains de saint Benoît qui demeurait alors dans le désert de Subiaco, afin qu’étant élevé par un si bon maître il se formât de bonne heure aux sciences et à toutes les vertus chrétiennes. Saint Benoît le reçut avec beaucoup de joie et d’affection, d'autant plus qu’il connut par un esprit prophétique qu’il serait un jour une des plus fortes colonnes de son Ordre. A peine admis dans la congrégation des frères, Maur parut entre eux comme un soleil au milieu des étoiles. On ne remarquait rien en lui de puéril que l’âge. Tout y était mûr et avancé, et souvent son maître, saint Benoît, proposait sa ferveur aux autres religieux, pour leur faire honte dans leur relâchement, ou pour les

encourager dans leurs travaux. « Nous avons vu », disait-il sans nommer personne, « un enfant au-dessous de l’adolescence, nourri dans le monde, avec toute la délicatesse ordinaire aux personnes de condition, entreprendre la

perfection avec tant d’ardeur et de générosité, qu’il égale déjà les plus anciens et les plus consommés dans la vertu ».

Une chose augmenta encore beaucoup l’estime que saint Benoît avait de saint Maur, à savoir ce grand et prodigieux miracle que saint Grégoire rapporte dans ses Dialogues, et qui fut un effet de son obéissance. Le jeune Placide, enfant lui aussi, d’une des premières familles de Rome et confié aux soins de saint Benoît, était tombé, en puisant de l’eau, dans un lac très-profond : déjà i! était emporté par la rapidité des vagues à la distance d’un jet de flèche ; saint Benoît, qui connut par révélation le danger extrême où il était, commanda à saint Maur d’aller promptement le secourir. Le Saint, sans faire réflexion sur la difficulté de cet ordre, ni sur le péril de la vie où lui-même se mettrait, demanda la bénédiction de son maître et courut aveuglément au secours de Placide. Mais, par une merveille surprenante et dont il n’y avait point eu d’exemple depuis saint Pierre, il marcha sur les eaux comme sur la terre ferme, jusqu'à l'endroit où l'enfant avait été emporté; il le prit par les cheveux et le ramena au bord. Alors, regardant derrière lui et s’apercevant de ce qu'il venait de faire, il fut saisi d’admiration et de crainte à la vue d’une telle merveille ; mais, bien loin de s’en attribuer la gloire, il protesta au saint abbé, lorsqu'il lui en rendit compte, qu’il n'avait point du tout contribué à ce miracle puisqu'il avait agi sans réflexion, que la cause, après Dieu, était sa bénédiction et son commandement. Saint Benoît, de son côté, rejeta ce prodige sur le mérite de son obéissance aveugle. Ainsi, il se fit entre le maître et le disciple une sainte contestation d'humilité qui se termina par des louanges et des actions de grâces à la bonté de Notre-Seigneur qui avait délivré le jeune Placide par un coup si extraordinaire de sa puissance.

Cette merveille étant divulguée, tous les religieux de Sublac conçurent une extrême vénération pour leur confrère saint Maur : ils ne le regardaient plus que comme un homme rempli de l'esprit de leur bienheureux Père ; mais les vertus qui éclataient en lui le rendaient encore plus digne de ce respect. Son obéissance ne trouvait jamais rien d’impossible, ni son humilité rien de trop bas; ses austérités étaient excessives et paraîtront même incroyables à ceux qui les pèseront sur les forces de notre nature. Fauste, qui a écrit le premier sa vie, assure qu'il portait toujours le cilice, qu’il n’avait pour lit qu’un amas de chaux et de sable, sur lequel il prenait un peu de repos, et qu’en Carême, trouvant cela trop délicat, il se contentait de dormir debout, jusqu’à ce que l’extrèême lassitude le forcât de s’asseoir. La rigueur de ses jeûnes répondait à la longueur de ses veilles, et dans les jours destinés par l’Eglise à la pénitence, il ne mangeait que deux fois la semaine, et même si peu, qu’il semblait vouloir goûter plutôt que manger le pain qui faisait tout son repas ; il imitait en cela saint Benoît qui passa tous les Carêmes de la même sorte.

Du jour où il lui fut permis de suivre toutes les observances de la règle, jamais on ne le vit se lever avec les autres frères ; lorsque le signal se donnait, il était déjà au chœur à genoux et en prière. Ordinairement, il avait le temps de réciter le psautier entier avant que l'heure de commencer Matines fût arrivée. -

Sa ferveur était si grande qu’elle était capable d’échauffer et d’embraser les plus tièdes ; il paraissait en lui tant de recueillement et d’application à

Dieu, qu'il inspirait la dévotion à tous ceux qui le considéraient. Ses yeux étaient deux sources inépuisables de larmes, et son cœur une fournaise ardente qui envoyait sans cesse des soupirs vers le ciel. Il ne parlait jamais, à moins que la nécessité ou la charité ne l’y obligeât; et ce silence était une source de saintes pensées, de chastes désirs et d’une conversation continuelle avec Dieu. Sa solitude n’était nullement oisive ; il s’y occupait toujours, ou à la contemplation des choses divines, ou à la lecture de l’Ecriture sainte et des Pères de l'Eglise, dans lesquels il trouvait une manne cachée. Des vertus si éminentes font assez voir que ce fut avec beaucoup de prudence que saint Benoît s’associa ce cher disciple dans la conduite du monastère où il résidait. Aussi Notre-Seigneur lui communiqua-t-il une grande partie des lumières surnaturelles de son abbé.

Dieu ayant inspiré à saint Benoît de passer de Subiaco au Mont-Cassin, il y mena saint Maur avec lui et en reçut de grands secours, tant pour établir sur cette montagne le monastère qui fut comme la capitale de tout l'Ordre, que pour exterminer l’idolâtrie qui s’y était conservée jusqu'alors. Tous les frères le regardaient comme le successeur futur de leur saint père. Et en effet, saint Benoît le fit son prieur claustral et lui donna, sous lui, l’administration générale de.cette maison. Notre-Seigneur voulut manifester davantage son éminente sainteté : un jour que saint Benoît était sorti pour une affaire importante, un enfant muet et boiteux fut amené au monastère par ses parents qui demandaient sa guérison. Comme ils ne trouvèrent point le bienheureux abbé, ils s’adressèrent au saint prieur qui revenait du travail de la campagne. Le Saint, tout confus, les repoussa comme en colère, disant que les œuvres miraculeuses étaient réservées aux parfaits et que, pour lui, il n’était qu'un grand pécheur. Cependant les religieux qui l’accompagnaient, touchés de compassion pour ces personnes affligées, lui firent tant d’instances qu’il fut enfin contraint de se rendre. Il se prosterne donc devant Dieu, proteste en sa présence que lui seul peut guérir ceux qu'il a frappés et le prie avec larmes d’exercer sa miséricorde envers ces malheureux. Ensuite il se lève, met sur la tête de enfant le bout de son étole de diacre, qui était un présent de saint Benoît, et faisant le signe de la croix sur les membres du malade, il lui dit avec modestie et confiance : « Au nom de la très-sainte Trinité, et par les mérites de mon maître saint Benoît, je vous commande de vous relever en parfaite santé ». Aussitôt le malade obéit, à la joie et à l'admiration de toute l’assemblée ; et l’on estima d’autant plus saint Maur, qu’il avait tâché de rapporter toute la gloire de ce miracle aux mérites de son père saint Benoît. Les religieux ne manquèrent pas d’en faire le rapport au saint abbé lorsqu'il fut de retour ; et depuis ce temps-là, il ne regarda plus saint Maur comme son disciple, mais comme son collègue et son coadjuteur dans les œuvres de Dieu. Enfin, il montra combien il faisait grand cas de sa personne en le choisissant pour implanter son Ordre en France. Ce qui arriva de la manière suivante :

Innocent, évêque du Mans, prélat de sainte vie, ravi des merveilles que la renommée lui apprenait de ce bienheureux patriarche, lui députa son archidiacre, Flodegar, et son intendant, Harderarde, pour le prier d'envoyer quelques-uns de ses religieux, afin d'établir un monastère de son Ordre dans son diocèse. [ls arrivèrent au Mont-Cassin sur la fin de l’année 542; et comme Dieu avait déjà fait connaître à saint Benoît, dans une révélation, qu'il voulait étendre son Ordre dans les pays étrangers, ils n’eurent pas de peine à obtenir de lui ce qu’ils demandaient. Il nomma saint Maur pour conduire cette entreprise, et lui donna comme assistants quatre de ses confrères,

Simplicien, Antoine, Constantin et Fauste, celui qui a écrit son histoire après son décès. Nous n’entreprenons point de décrire la consternation de tous les religieux au départ d’une personne qui leur était si chère et qu’ils regardaient comme leur appui, après leur saint père. Il nous suffit de dire que saint Benoît les consola par des paroles pleines de l’onction du Saint- Esprit ; ensuite leur remontrant que le salut des peuples était préférable à leur satisfaction particulière, il avertit ces bienheureux missionnaires de ce qu'ils avaient à faire en leur voyage, et les conduisit, accompagné de toute sa communauté, juxqu’aux portes du monastère. Là, il les embrassa pour la dernière fois, leur donna sa bénédiction avec le baiser de paix, les exhorta de nouveau à la confiance dans les traverses et les persécutions qu'ils auraient à souffrir ; et, ayant mis entre les mains de saint Maur le livre de sa règle, écrit de sa propre main, pour lui servir de direction en san absence, avec des lettres qu’il adressait à l’évêque du Mans, comme aussi le poids du pain et la mesure du vin qui devaient être donnés à chaque religieux pour son repas, il les congédia sous la protection de Notre-Seigneur. Il chargea aussi les deux envoyés de l’évêque du Mans de recommander instamment à ce pontife de vouloir bien leur tenir lieu de père, de les traiter toujours avec une grande affection, et de leur donner pour bâtir un monastère, selon sa promesse, un lieu aussi commode que convenable.

C'était le cinquième jour après l’Epiphanie de l’an 543. Les religieux logèrent cette première nuit dans une maison de la dépendance du Mont- Cassin, où ils furent reçus par deux religieux, Aquin et Probe que saint Benoît y avait envoyés exprès le jour précédent pour les recevoir, et lui en rapporter des nouvelles. Cette même nuit le saint abbé envoya encore vers eux deux autres religieux, Honorat et Félicissime cousin de saint Maur, pour leur donner le dernier adieu ; et, par eux, il adressa au même Saint une boîte de reliques, au nombre desquelles se trouvait un morceau de la vraie croix, avec une lettre qui montre assez la tendresse de ce maître envers ce disciple, ou plutôt de ce père envers ce fils. A

« Recevez », lui dit-il, « mon très-cher fils, ce dernier témoignage de Pamour de votre père, et gardez le gage précieux que je vous envoie comme un mémorial éternel, comme une marque de l’étroite union de nos cœurs, comme votre appui, enfin comme la protection de vos frères dans les fatigues que vous aurez à endurer pendant un si long voyage. Il faut, mon enfant, que je vous découvre un secret qu'ila plu à Dieu de me révéler depuis votre départ, qui touche votre personne, et qui a pour vous une grande importance. Il m'a fait connaître que vous irez jouir de la gloire, après avoir porté soixante ans notre habit, à compter du jour que vous le reçûtes de ma main. Les quarante ans qui vous restent ne seront pas exempts de peines : vous aurez des difficultés incroyables dans la fondation de l'Ordre, et le démon n’épargnera sans doute ni la force, ni l’adresse pour ruiner vos entreprises, parce qu’il prévoit bien qu’elles ne seront pas moins à sa confusion qu’à la gloire de Dieu. Mais enfin il sera vaincu et la miséricorde de Dieu vous fera triompher de sa malice. Je prie Dieu, mon fils, qu’il vous remplisse de sa grâce, qu’il bénisse votre voyage et qu’il en rende le terme heureux ».

Saint Maur reçut ces présents et cette lettre avec un très-grand respect, et s’'abandonna entièrement à Notre-Seigneur pour l accomplissement de ce qu’elle contenait. Il remercia ses chers Hector de la peine qu’ils avaient prise de lui rendre visite, leur donna une réponse pour le saint Patriarche, et recommanda surtout à Félicissime, son cousin, d’être très-exact dans

l’observance de la règle. Enfin, les ayant congédiés, il continua sa route avec ses quatre compagnons. En chemin, ils prirent un soin particulier de ne se point relâcher des observances du monastère, de dire les Matines et les autres offices aux mêmes heures qu’on les disait dans la communauté, et de pratiquer le silence et les autres exercices de la religion avec la même exactitude qu’ils faisaient auparavant. Notre-Seigneur ne tarda guère à faire voir, par des miracles, combien il se plaisait à être servi de la sorte. Les. serviteurs de Dieu continuant leur chemin arrivèrent le cinquante-cinquième jour à Verceil. Là, les clercs et les habitants de la ville leur firent de si pressantes et de si charitables instances qu'ils furent contraints de demeurer deux jours entiers parmi eux. C’est alors que commença à s’accomplir la prophétie de saint Benoît à leur égard. Pendant que saint Maur s’employait à donner à ses hôtes les secours spirituels qu’ils attendaient de sa charité, Harderarde, l’intendant de l’évèque du Mans, étant allé visiter une tour trèsélevée et admirablement belle, tomba du haut en bas, sans doute par la malice de Satan. On le rapporta tout broyé et presque sans vie. Douze jours se passèrent sans que les remèdes apportassent aucun soulagement à son mal ; à la fin, on avait résolu de lui couper le bras pour sauver le reste du corps. L’archidiacre Flodegar, touché de compassion pour ce cher compagnon de son voyage, se jeta aux pieds de saint Maur, le suppliant d’obtenir de Dieu sa guérison. Le Saint, qui savait combien elle était nécessaire pour l'exécution de leur entreprise, se rendit aisément à ses instances. Il fit donc sa prière, prit le morceau de la vraie croix que saint Benoît lui avait envoyé, l’appliqua sur l’épaule, le bras et la main du malade, faisant partout le signe de la croix, et par ce moyen, le guérit si parfaitement qu'il n’eut plus besoin de la maïn des chirurgiens. Cette merveille étant divulguée, une infinité de monde accourut pour en voir l’auteur et recevoir sa bénédiction. Saint Maur fit tout ce qu’il put pour persuader qu’il n’y avait nulle part, et qu'il ne la fallait attribuer qu’à la vertu de la vraie croix et aux mérites de saint Benoît dont il l’avait reçue ; mais voyant qu'il ne pouvait empêcher les acclamations du peuple, il partit en diligence de ce lieu.

Quand ces saints voyageurs furent sur les Alpes, un de leurs serviteurs, nommé Serge, tomba de cheval, et se rompit la jambe en plusieurs endroits. Mais son mal ne dura qu’un moment : car saint Maur ne voulant pas que cet accident les retint en chemin, le rétablit aussitôt en santé, par le signe de la croix qu’il fit sur ses plaies. A la descente des Alpes, il visita l’insigne monastère de Saint-Maurice d’Agaune, fondé au moins depuis vingt-sept ans. Son église possédait un trésor mille fois plus précieux que les richesses dont l’avait ornée Sigismond, roi de Bourgogne : c’étaient les ossements sacrés de cette légion thébaine immolée sur le lieu même, en haine de la foi de Jésus-Christ. Nos voyageurs ne pouvaient passer sans s'arrêter un instant dans ce sanctuaire auguste. Un aveugle-né qui habitait le seuil du temple depuis près de douze ans, apprenant quel était celui qui entrait, le conjura avec larmes, au nom des vénérables martyrs et de saint Benoît, d'obtenir de Dieu sa guérison. Notre bienheureux lui toucha l'orbite des yeux, y fit le signe de la croix et l’aveugle recouvra la vue. Dans les transports de sa reconnaissance, ce mendiant entonna aussitôt le beau cantique des trois enfants dans la fournaise. « Ille savait par cœur », dit Fauste, notre historien ; « et nous apprimes de sa bouche que depuis qu’il habitait ce lieu, il avait ainsi gravé dans sa mémoire, non-seulement tout le psautier, mais encore tous les offices du jour et de la nuit. Son nom était Linus ». Il consacra le reste de ses jours au service des autels et arriva jusqu'à une

extrême vieillesse. Après avoir donné sa bénédiction aux habitants d’Agaune, notre Bienheureux poursuivit sa route vers le Jura. Au mont Joux, dit autrement le mont Saint-Claude, il délivra d’une double mort, de la temporelle et de l’éternelle, un jeune homme qui expirait, et qui se voyait déjà condamné aux enfers ; lui donna des avis si salutaires qu’il quitta le monde et se fit religieux au monastère de Lérins, sur les côtes de Provence, où il vécut et mourut saintement. Du mont Joux il vint à Auxerre avec toute sa compagnie, vers la semaine sainte, eten passa les derniers jours à Font- Rouge avec saint Romaïn, qui avait assisté saint Benoît dans les commencements de sa solitude, et depuis s’était retiré en France. Le soir du vendredi saint, il avertit ce saint vieillard et tous ses confrères que le lendemain, veille de Pâques, le bienheureux patriarche saint Benoît devait quitter la terre pour aller recevoir la récompense de ses travaux (21 mars 543). Ils en furent tous extrêmement affligés et ne purent retenir leurs larmes. Les fatigues des journées précédentes ne les empêchèrent pas de passer toute ja nuit en prières, pour rendre en leur absence, à leur saint Père, les mêmes devoirs qu'ils lui eussent rendus s’ils eussent été présents à sa mort. Sur les neuf heures du matin, saint Maur fut transporté en esprit au Mont-Cassin, et vit comme une grande rue couverte de tapis précieux, et bordée d’une infnité de flambeaux, qui s’étendaient depuis la cellule de saint Benoît jusque dans le ciel, et un homme vénérable et tout éclatant qui lui dit : « C’est ici la voie par laquelle Benoît le bien-aimé de Dieu est monté au ciel ». Deux autres religieux du Mont-Cassin, l’un qui y résidait, et l’autre qui était en voyage, eurent aussi la même vision. Le Saint en fit aussi part à saint Romain et à ses confrères, et une si heureuse nouvelle apaisa leur douleur, et changea leurs plaintes en des hymnes et des cantiques d’allégresse.

Après la fête de Pâques, cette sainte colonie prit la route d'Orléans ; là, ils apprirent que l’évêque du Mans, qui les avait appelés, venait de mourir ; un autre prélat, dont les dispositions étaient bien différentes, était monte sur le siége de saint Julien. Cétait un barbare qui devait à des intrigues de cour son élévation à l’épiscopat. Les compagnons de saint Maur en furent fort consternés ; mais il releva leur courage, leur montrant que cette difficulté, qui se présentait d’abord, était une marque que Dieu les voulait assister d’une manière extraordinaire. En effet, Harderarde, voyant que le nouvel évêque ne voulait pas poursuivre le dessein de son prédécesseur, leur procura un établissement encore plus avantageux que celui qu’on leur avait destiné, par le moyen de Tun de ses parents appelé Florus, qui était un vicomte fort avancé dans les bonnes grâces du roi d’Austrasie, Théodebert. Ce seigneur avait désiré, dès sa jeunesse, quitter le monde et se retirer dans un monastère ; mais pour ne pas désobliger le roi qui l’aimait et le voulait avoir près de sa personne, il était demeuré à la cour, s'était marié et avait eu un fils unique nommé Bertulfe. Lorsque Harderarde lui eut donné avis de l’arrivée des enfants de saint Benoît, il partit en diligence, avec la permission et les instructions du roi, pour les voir et pour leur offrir un établissement dans ses terres. Théodebert avait accueilli avec joie la proposition de son favori ; il ne mit qu'une condition à son consentement, c’est que ces religieux feraient pour lui et pour ses peuples des prières spéciales, ajoutant que s’ils menaient une vie conforme à leur haute réputation de sainteté, ils le trouveraient toujours prêt à les combler de nouvelles largesses. Le lieu qui fut choisi pour cela fut Glanfeuil, arrosé par la Loire, au diocèse d'Angers. On prépara toutes choses pour y bâtir un monastère ; mais la première pierre vive de l'édifice fut le petit Bertulfe, que Florus, son père, donna

ViES DES SAINTS. — TOME Ier 29

de bon cœur à saint Maur, pour être élevé de sa main et consacré à Dieu Cet enfant n’avait encore que huit ans; mais la grâce n’attendit pas le nombre des années pour se faire remarquer en lui, car, en peu de temps, il fit des progrès très-considérables sous un si bon maître.

Pendant qu’on travaillait sans relâche à la fondation du couvent, Florus retourna à la cour pour mettre ordre à quelques affaires d'importance. Les ayant terminées, il revint trouver saint Maur, lui amenant, pour présider au reste de la construction, un ecclésiastique qui excellait dans l’architecture. En effet, celui-ci s’acquitta de sa charge avec beaucoup d’ardeur et de zèle. Il fut bientôt après le sujet d’un grand miracle. Pendant qu’il présidait aux travaux des ouvriers, il tomba d’un échafaudage extrêmement élevé sur un monceau de pierres, au pied de l’édifice. Tous les spectateurs le crurent perdu, d'autant plus que des flots de sang s’échappaient de toutes les parties de son corps fracassé. Il ne donnait plus signe de vie. Le serviteur de Dieu accourt, le fait porter devant l’oratoire de Saint-Martin, qui était déjà bâti; là, prosterné près du mourant, il adresse au Seigneur une fervente prière, et faisant un signe de croix sur les membres brisés, les guérit si parfaitement, que l'architecte put retourner aussitôt à son ouvrage. Florus était présent à ce miracle ; il en fut tellement transporté que, se jetant aux pieds du Saint, il lui dit : « O mon père! que vous êtes bien le disciple de saint Benoît, dont nous avons souvent entendu rapporter de semblables prodiges ! » Depuis, il lui porta tant de respect, qu’il n’osait plus s’approcher de lui.

Le démon, outré de dépit, suscita trois artisans pour noircir la réputation de ce saint abbé, et leur malice alla jusqu’au point de publier qu’il n’était qu’un magicien ; qu’il était venu d'Italie pour chercher de la gloire et établir sa fortune par de faux miracles. Mais Dieu ne tarda guère à tirer un châtiment terrible de cette calomnie, car le démon s’empara du corps des calomniateurs et exerça sur eux des cruautés si épouvantables, que l’un des trois mourut misérablement. Ce fut ici que la charité admirable de notre grand Saint parut dans tout son éclat. Car, bien loin de se réjouir de la punition de ses ennemis, il se fit leur puissant médiateur auprès de Dieu, et pria pour eux avec tant d'instance, et, s’il faut ainsi dire, d’obstination et d’importunité, qu’il obtint enfin la délivrance des uns et la résurrection de l’autre. Il joignit aussi à cet acte héroïque de charité un excellent trait d’humilité, défendant à celui qu'il avait fait revivre de jamais paraître dans le pays, de peur que sa présence n’immortalisât la mémoire de ce miracle.

La construction de la maison et des quatre églises que le saint abbé avait projetées étant achevée (552), la huitième année de son séjour en France, la dédicace en fut faite par Eutrope, évêque d'Angers. On donna à la principale le nom des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul ; à une autre, celui de saint Martin ; à la troisième, celui de saint Séverin du Norique; et à la quatrième, celui de l’archange saint Michel. Tout était dans la perfection : Florus, ne se contentant pas d’avoir donné ses biens et son fils à Notre-Seigneur, voulut achever son sacrifice en se consacrant lui-même à son service. Le roi Théodebert eut bien de la peine à y consentir , à cause de la grande affection qu’il lui portait; mais craignant de manquer à la volonté de Dieu, il se rendit enfin à ses prières. Il désira même assister à sa vêture et vint pour cela au monastère. Lorsqu'il entra, saint Maur alla au-devant de lui avec tous ses religieux qui étaient déjà plus de quarante : Théodebert se prosterna humblement à ses pieds, lui demandant part à ses prières et à celles de toute sa communauté. Ensuite il pria saint Maur de lui désigner

les frères venus avec lui de l'Italie ; le prince les prit à part, s’informa du nom et de la patrie de chacun d’eux ; puis il les embrassa tendrement, ainsi que tous les autres religieux. Il combla de caresses le jeune Bertulfe et le recommanda d’une façon particulière au saint abbé. Il visita tous les lieux réguliers de la maison, admirant l’ordre observé partout, voulut que son nom et celui du prince Thibault, son fils, fussent écrits dans le catalogue des frères afin de participer à leurs mérites, confirma les donations faites par son ami en faveur de ce nouvel établissement et en ajouta encore d’autres fort considérables, entre autres celle d’un certain fief, appelé le Bois, avec tous ses revenus et toutes ses dépendances. Enfin, il offrit à l’église de Saint-Pierre un très-riche tapis, avec une croix d’or couverte de pierres précieuses d’un fort grand prix.

Le jour de la cérémonie étant arrivé, il se rendit à l’église avec toute sa cour. Florus s'étant dépouillé, aux pieds de saint Maur, des marques illustres de sa qualité, le roi aida lui-même à lui couper les cheveux et eut la consolation de lui voir prendre l’habit monastique avec plus de joie qu’il n’en avait autrefois à recevoir les plus grands témoignages de son affection royale. En même temps, il reçut de son amitié particulière un des neveux de ce serviteur de Dieu et lui donna le même rang dans sa cour que son oncle y possédait auparavant ; voulant témoigner par là que son changement de condition ne diminuait rien de la bienveillance et de l’amitié qu’il lui avait portées jusqu'alors. Après la prise d’habit, saint Maur obligea Théodebert de manger dans la chambre des hôtes et de souffrir d’être servi par ses religieux. Ce prince, avant de partir, fit encore appeler Florus qui s’était déjà retiré dans la solitude, et après avoir versé beaucoup de larmes en le voyant dans un état si différent du précédent, il lui commanda d’être aussi fidèle et aussi généreux au service de Dieu, auquel il s'était consacré, qu'il l'avait été au service de sa personne, puis il le conjura de ne l'oublier jamais dans ses prières. Ainsi, ayant assuré de nouveau le Saint et toute sa communauté de son assistance et de sa protection en tous leurs besoins, il sortit du monastère et retourna le même jour à Angers. Sa mort, qui arriva peu de temps après, empêcha l'effet de ses promesses ; mais son fils Thibault, et Clotaire Ie, fils du grand Clovis, son oncle, qui furent héritiers de ses Etats, le furent aussi de sa magnificence envers ces saints religieux et leur en donnèrent des marques en milie rencontres.

Florus vécut douze ans sous la conduite du saint abbé, et y fit un tel progrès qu’il devint un homme consommé en toutes sortes de vertus. Au bout de ce temps, il mourut, et sa mort fut si précieuse devant Dieu, que plusieurs Martyrologes le mettent au nombre des Saints. Le mépris généreux qu'il avait fait des grandeurs de la terre fut imité de beaucoup de seigneurs francs qui abandonnèrent le monde et vinrent chercher leur salut parmi les austérités du cloître. D’autres, ne pouvant rompre les chaînes qui les tenaient attachés au siècle, donnèrent leurs enfants à saint Maur, pour les accoutumer de bonne heure au joug agréable de Jésus-Christ. Ainsi, le nombre de ses religieux arriva jusqu’à cent quarante, chiffre qu’il ne voulut pas dépasser, parce que c'était tout ce que le revenu de son monastère pouvait alors entretenir.

Mais comme Dieu l'avait destiné à étendre l’Ordre de Saint-Benoît par toute la France, et qu’une infinité de personnes se présentaient pour y être reçues, il bâtit ou réforma de tous côtés des monastères, sous la règle de ce bienbeureux patriarthe, et eut la consolation d’en voir, avant sa mort, cent vingt remplis de fervents religieux. Sa vie était un modèle de

sainteté ; et quoique les paroles de feu qui sortaient de sa bouche servissent à embraser ses enfants et à les porter aux plus hauts degrés de la perfection, néanmoins, la ferveur incomparable qu’il faisait paraître en toutes ses actions, et les vertus héroïques dont il leur donnait à tous moments des exemples, étaient pour eux des leçons beaucoup plus puissantes et plus efficaces que toutes ses exhortations.

Dieu continua toujours à relever son humilité par de grands miracles. Allant prendre possession des terres que le roi Théodebert lui avait données, il remit en santé un paralytique de sept ans, qui était si défiguré, qu'à peine il avait la forme d’un homme. Etant dans une de ses maisons de campagne, il multiplia si prodigieusement le peu de vin qui lui restait dans un pelit vase, qu’il y en eut assez pour recevoir l’archidiacre d'Angers et plus de soixante-dix personnes présentes qui en burent autant qu’elles voulurent. Revenant en son couvent, il guérit un pauvre malheureux qui avait le visage tout rongé par un chancre.

Après qu’il eut gouverné trente-huit ans son abbaye dans une souveraine perfection, sentant approcher la fin des soixante ans que saint Benoît lui avait marqués pour terme de sa vie religieuse, il ne voulut plus avoir d’autre soin que de se préparer à la mort. Il renonça donc, en présence de ses enfants, à sa charge d’abbé, et toute la communauté, à qui cette décision causa beaucoup de douleur, layant supplié de nommer en sa place celui qu'il jugeait le plus propre à les gouverner, il nomma Bertulfe, fils de Florus, que ses rares qualités, tant naturelles que surnaturelles, rendaient trèsdigne de cet emploi. Quant aux quatre Pères venus d'Italie et qui, par leur grand âge, y étaient moins propres, il leur recommanda d'assister ce nouvel abbé et de veiller à ce qu'il n’altérât en rien la pureté de la règle ; ensuite il se retira avec deux religieux, Prime et Anien, dans une cellule proche de la chapelle de Saint-Martin, où il commença une vie si austère et si dégagée des sens, qu’il semblait entrer ce jour-là au service de Dieu et n’avoir rien fait jusqu'alors.

La grâce soutenant miraculeusement son corps, abattu depuis longtemps par des mortifications étranges, il passa deux ans en cette solitude, aussi satisfait que s’il eût déjà goûté les délices des Anges. Mais Dieu permit que sa joie fût troublée pour quelques moments ; en voici la cause : allant une nuit,selon sa coutume, prier dans l’église Saint-Martin, il trouva une légion de démons quidui en disputèrent l'entrée : «Il y a longtemps », lui dit le chef de cette troupe infernale, «que tu travailles à nous chasser de notre demeure et à ruiner notre empire; nous verrons, à présent, qui aura le dessus, et si la témérilé avec laquelle tu es venu d'Italie, pour nous attaquer dans nos forts, te sera bien avantageuse. Sache donc que nous triompherons de tous tes malheureux disciples, que tu en verras toimême le carnage, et qu’à peine y en aura-t-il un seul qui puisse échapper de nos mains ». Saint Maur lui répondit sans s’effrayer qu’il n’était qu’un imposteur, et que Dieu, en qui il mettait sa confiance, le couyrirait de confusion; sa réponse fut si puissante, qu’elle fit disparaître en un instant tous ces esprits de ténèbres. Néanmoins, faisant de plus en plus réflexion sur ce qu'il avait entendu, et craignant qu'il n’y eût quelque mélange de vérité parmi les menaces de ce cruel ennemi, il entra insensiblement dans une profonde tristesse. Il shumilie donc, il se jette le visage contre terre, il gémit, il soupire, il crie miséricorde ; plus son cœur est affligé, plus il s’abaisse devant Dieu et persévère dans la prière. Notre- Seigneur, qui avait permis cette tempête pour le purifier et non pour le

punir, et qui était avec lui dans la tourmente, quoiqu'il se tint caché, dissipa bientôt ce nuage : car il lui envoya un ange de lumière : « Pourquoi », lui dit-il, « ton âme est-elle ainsi dans la tristesse ? Sans doute, Satan a dit cette fois la vérité; une partie des religieux doivent être victime d’un épouvantable fléau; mais l'enfer loin de triompher de leur trépas n’en recueillera que honte et confusion. Car tous, préparés par tes exhortations, expireront entre tes bras et s’envoleront dans le sein du Seigneur ».

Le Saint bénit Dieu de cette heureuse nouvelle; et, le lendemain, ayant assemblé ses enfants, il leur déclara ce que Dieu lui avait fait connaître et les exhorta à se préparer à la mort, avec des paroles si efficaces, qu’il alluma un feu céleste dans leurs cœurs déjà très-bien disposés. C'était à qui serait le plus assidu à l’oraison, le plus fervent à la pénitence et le plus fidèle à toutes les pratiques de la religion ; enfin, ils vivaient comme des personnes qui ne se promettaient pas de voir le lendemain. Lorsque l’épidémie commença à sévir, le monastère présenta un spectacle digne de Dieu et des Anges. Ces victimes de la justice divine chantaient sur leur lit de souffrances des cantiques d’actions de grâces au Seigneur; et ceux-là seuls pleuraient de regret qui survivaient à ces heureux prédestinés. Cinq mois ne s'étaient pas encore écoulés, que cent seize religieux étaient descendus dans la tombe, ou plutôt étaient couronnés dans le ciel ! Deux de ceux qui avaient accompagné saint Maur d'Italie en France, Antoine et Constantinien, furent du nombre des victimes. Leur vie avait été si sainte et leur mort si précieuse devant Dieu, que les moines de Glanfeuil les honoraient d’un culte public.

Saint Maur se multipliait au milieu de tant de victimes; aucun de ses enfants ne mourut sans avoir reçu sa bénédiction et ses exhortations paternelles. Toutefois son corps débile succomba avant son courage. Peu de temps après, son heure étant arrivée, il se fit transporter dans l’oratoire de Saint-Martin, et là, couché sur son cilice, après avoir reçu avec beaucoup de ferveur les Sacrements de l'Eglise, il rendit son âme à Dieu, le quinzième jour de janvier de l’an 584, âgé de soixante-douze ans et quatorze jours #.

Son corps fut inhumé dans l’église même où il était mort, au côté droit du grand autel, et y reposa au milieu de l’abbaye, l’espace de deux cent soixante-deux ans. L'an 845, l’abbé Gauzelin en fit l’exhumation avec grande pompe et magnificence, et le transporta de cette ancienne église de Saint- Martin, dans un lieu plus honorable du nouveau temple; ce jour-là, neuf personnes furent guéries, savoir : trois aveugles, deux boiteux, un paralytique et trois femmes muettes. Depuis, la crainte des Normands obligea les religieux du monastère de Glanfeuil, que l’on appelle communément Saint- Maur-sur-Loire, d'apporter ces saintes reliques dans une abbaye fondée par saint Babolein, à deux lieues de Paris, que l’on nommait l’abbaye des Fossés, parce qu’elle était dans les fossés de l’ancien château des Bagault, et qui depuis à pris le nom de Saint-Maur-des-Fossés. L'abbé Eudes, qui a écrit l’histoire de cette translation, assure qu’il s’y fit tant de miracles, que ce serait témérité de les vouloir tous rapporter.

L'abbaye de Saint-Maur fut sécularisée en 1553 par Clément VII, et changée en doyenné uni à l’évêché de Paris. En 1760, les chanoines, qui avaient pris la place des Bénédictins, ayant été transférés à Saint-

1. Nous savons qu'il y a des difficultés considérables pour accorder le temps de son envoi en France et de la mort de saint Benoît avec d’autres circonstances de sa vie, et principalement avec le cycle pascal de cette année-là; mas, de quelque part que viennent ces difficultés, elles ne doivent point préjudicier au

fond de l'histoire, qui est appuyé sur le témoignage de tant d'auteurs dignes de créance, qu'il n'y & aucun lieu d'en douter.

358 ne 15 JANVIER.

Louis-du-Louvre, les reliques de notre Saint furent transportées à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés où on les conservait dans une fort belle châsse; mais elles ont complétement disparu en 1793. Il y a encore d’autres églises qui se glorifient de posséder quelques parties d’un si cher dépôt; ce qu'il y a à cet égard de plus certain, c’est que saint Odilon, abbé de Cluny, en obtint un bras, et l’envoya par six de ses religieux au Mont-Cassin, où il fut reçu avec beaucoup de solennité et au milieu d’un immense concours de peuple (4022). Un possédé qui le toucha fut aussitôt délivré du démon. On tient ce fait de Didier, alors abbé du Mont-Cassin, et qui devint ensuite pape, sous le nom de Victor III. Cette relique fut également profanée par les Français, lors de l’invasion du royaume de Naples, en 1799; en sorte que le diocèse de Saint-Claude et l’abbaye de Solesmes sont à peu près les seuls aujourd'hui à posséder des reliques de saint Maur. L'église du Voide, en Anjou, en a un petit fragment donné par l’abbaye de Solesmes. Les Bénédictins de Saint-Paul de Rome en conservent aussi quelques parties dans leur église de Saint-Callixte.

La réforme de la congrégation de Saint-Vanne et de Saint-Hydulphe, établie en Lorraine, donna lieu à celle qu’embrassèrent les Bénédictins français en 1621, sous le titre de Congrégation de Saint-Maur. Elle fut approuvée par les papes Grégoire XV et Urbain VIII. Cette Congrégation était divisée en six provinces dont le général résidait à Paris, dans l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Leurs principales maisons étaient Saint-Germaindes-Prés, Saint-Denys, Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire, Marmoutier, Vendôme, Saint-Remi de Reims, Saint-Pierre de Corbie, Fécamp, etc. Tout le monde connaît les grands hommes que la Congrégation de Saint-Maur a produits, et les services que ses membres ne cessaient de rendre à la religion et aux lettres.

La Révolution avait supprimé cette société si respectable et si utile. Le dernier supérieur général, Dom Ambroise Chevreux, jouissait à Paris d’une grande considération, que sa vertu lui avait méritée. Il fut nommé, en 1789, député aux Etats-Généraux, et devint membre de la trop fameuse Assemblée nationale; mais il ne se laissa pas entraîner par le torrent et n'imita pas la honteuse défection de plusieurs autres. Sa foi fut ferme au milieu de ces épreuves délicates. Arrêté comme prêtre fidèle après le 10 août 1792 et renfermé au couvent des Carmes, il mérita de partager le sort glorieux de tant de Confesseurs de Jésus-Christ, qui y furent massacrés le 2 septembre suivant. Avec lui périt un de ses neveux qui était aussi Bénédictin et s'appelait Dom Louis Barreau. Le refus que ce religieux fit de prêter un serment auquel la loi ne l’obligeait pas, puisqu'il était seulement diacre, fut cause de son emprisonnement et de sa mort t.

Le costume de saint Maur est celui d’un abbé portant crosse. —- Les arts ont reproduit les diverses scènes de sa vie qu’on peut faire entrer dans trois tableaux : 1° À genoux devant un autel, il voit saint Benoît entrer en paradis; 2° il marche sur les eaux soutenu ou non par deux anges — pour porter secours à son compagnon Placide. Il faut se rappeler qu’alors il était encore un tout jeune homme ; 3° son maître saint Benoît l'envoie en mission en France et lui remet avec le livre de la règle, la balance destinée à peser les aliments des religieux.

Saint Maur est le patron des Bénédictins français et des chaudronniers; il l’est encore des tailleurs en Belgique. — On l’invoque contre le Coriza.

1. Ces renseignements sont tirés de Godescard, édition Lefort, Voir, poux le rétablissement de l'Ordre en France, à la fin de la vie de saint Benoît, au 21 mars.

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