CULTE ET RELIQUES DE SAINT JEAN CALYBITE
On enterra saint Jean Calybite dans sa petite loge, ainsi qu’il l'avait désiré; son père et sa mère fitent bâtir depuis, au même lieu, une belle église. Ses reliques y demeurèrent longtemps en grande vénération ; mais lorsque les Latins s’emparèrent de Constantinople, en 1204, son saint chef fut
apporté à Besançon, où on le voit encore dans l’église cathédrale dédiée à saint Etienne, Parmi les guerriers qui firent partie de cette expédition, figurait Jean de Besancon, chevalier, un des héros de la cinquième croisade. C’est par son entremise que le chef de saint Jean Calybite fut envoyé à Besançon. Il était renfermé dans une châsse de cuivre, enviroanée d’un cercle d'argent sur lequel on lisait deux vers grecs, écrits de la manière suivante :
XEIP MEN BEBHAOC TIMIAN CYNOAA KAPAN, AAN’EYCEBHC XEIP IOYANNOY CYNAFEÏT.
Manus quidem profana venerandum confregit caput, Sed pia manus Joannis colligat.
Les chanoines de Besancon qui possédaient cette relique n'étaient pas d'habiles hellénistes. Aucun d'eux ne put interpréter cette inscription, et pour en avoir l'explication, le chanoine théologal, Jean de Corcondray, se rendit, en 1321, avec le reliquaire, jusqu'à Avignon, pour consulter deux évêques grecs, Olinan, évêque d'Amazones en Sarmatie, et Léodios, évèque de Solse dans la Cilicie. Ces deux prélats, qui connaissaient l’état ancien de Constantinople, certifièrent que c'était là véritablement le chef de saint Jean Calybite. Ils donnèrent aussi le sens des deux vers grecs, dans un procès-verbal daté du 47 avril 1324. Leur traduction, aussi barbare qu'infidèle, mérite d’être citée :
Les mains de la maule persone et hereige,
Ceste sainte teste de S. Jean Callybiti despira;
Et les mains dou iuste et vray proudhomme,
Ceste sainte teste de S. Jean Callybiti adorera et prisera,
Le savant Ducange a donné de cette inscription une explication beaucoup plus raisonnable. On sait, par le témoignage de Nicétas, qu’à la prise de Constantinople, les soldats profanèrent plusieurs saintes reliques pour s'emparer des reliquaires d’or et d'argent. C’est ce qui arriva, sans doute, au chef de saint Jean Calybite, que la main pieuse de Jean de Besançon recueillit et entoura d’un cercle d'argent sur lequel furent gravés ces mots : « Une main profane a brisé cette tête vénérable, mais la main pieuse de Jean l’a recueillie ».
Le chapitre de Saint-Etienne lit faire en l'honneur de ce Saint un buste d'argent, sur lequel on lisait cette inscription en caractères fort anciens : Caput sancti Jonnnis Calybitæ. Ce reliquaire fut transporté à Saint-Jean en 1674, et visité par les délégués du chapitre en 4723. Il contenait alors, outre la tête de saiut Calybite, celle de saint Agapit, qui y fut déposée lors de la démolition de Saint-Etienne. Ces restes sacrés ont disparu-en 1794,
L'office du Saint fut, dès le treizième siècle, introduit dans le Bréviaire bisontin, avec des lecons propres. Il se célèbre encore aujourd’hui le 45 janvier, sous le rite simple. L'ancien martyrologe romain et celui de Molanus mentionnent, en ce jour, la fête de saint Jean Calybite, en ajoutant que son chef est honorablement conservé à Besançon.
On voit à Rome une église sous le nom de Saint-Jean-Calybite, dans l'ile du Tibre; elle a été donnée aux religieux de la Charité, établis par saint Jean-de-Dieu. Son corps, ou plutôt une grande partie de ses reliques, y furent trouvées l’an 4600, avec celles de saint Marius et de sainte Marthe, martyrs ; elles paraissent y avoir été transportées d'assez bonne heure.
Métaphraste, Acta Sanclorum, et Vie des Saints de Franche-Comté.
1208. —- Pape : Innocent IT. — Roi de France : Philippe-Auguste.
C'est la vérité qui rend libre. Jean, vu, 32. 11 faut qu'il y ait des hcrésies, afin qu’on reconnaisse ceux qui sont d’une vertu éprouvée.
I Cor., xx, 19.
Pierre, surnommé de Castelnau, porte le nom de saint dans les Martyrologes et chez les historiens de son Ordre. Nous suivons toutefois l’usage le
plus général en le qualifiant de bienheureux. Il était né dans le diocèse de Montpellier en Languedoc. Ayant embrassé l’état ecclésiastique, il sy distingua par sa science et sa probité, et devint archidiacre de l’église de Maguelonne, dont le siége épiscopal a été, dans la suite des temps, transféré à Montpellier. Le pape Innocent III, qui l’avait connu avant d’être élevé au souverain pontificat, l’employa dans des négociations importantes, et, content de ses succès, il le destinait aux premières dignités de l'Eglise, lorsque Pierre, touché de Dieu, se retira dans l’abbaye de Font-Froide, à deux lieues de Narbonne, et y prit l’habit de Ciîteaux. Le Pape l’enleva bientôt à la vie obscure et tranquille du cloître, pour lui confier la plus difficile des missions. L’hérésie des Albigeois n’était pas seulement une erreur, c'était une plaie sociale, qui menaçait de dévorer la France au Midi. Comme les Manichéens, ils faisaient Dieu auteur du mal: ils divinisaient ainsi tous les crimes et s’y livraient sans scrupule. Ce n’était pas seulement le peuple, dont les mœurs étaient corrompues, mais surtout la noblesse et même le clergé. Le Pape, chargé de délivrer la société chrétienne de ce mal si terrible et si contagieux, y employa tous les moyens que le droit alors régnant mettait à sa disposition. Aussi Hurter, écrivain protestant, ne trouve point que ce grand Pontife ait outrepassé les pouvoirs que lui conférait l’organisation de la société chrétienne à cette époque, en invitant les princes à lui prêter le secours de leur autorité ou même de leur épée, pour détruire l’anarchie non moins civile que religieuse, qui menaçait la France, l'Espagne et l'Italie. Il fit Pierre de Castelnau son légat et missionnaire apostolique, lui adjoignit deux compagnons du même Ordre, et leur donna pleins pouvoirs sur ces contrées. Ces pouvoirs leur étaient bien nécessaires, et il leur failut en user. Car ils déposèrent l'évêque de Viviers, excommunièrent celui de Béziers, chassèrent du siége de Toulouse l’intrus qui y était monté par des voies simoniaques.
Toulouse était l’un des chefs-lieux de la secte albigeoïse, et il importait que cette grande cité donnât l’exemple du retour à la foi catholique. La mission des légats ne demeura pas sans fruits ; ils obtinrent des principaux habitants de la ville la promesse, par serment, d’abjurer l’hérésie; en retour les légats s’empressèrent de confirmer au nom du pape les libertés et franchises de la cité. L'Eglise qui ne supporte pas la licence de l'erreur, a toujours favorisé hautement les légitimes libertés des peuples ; elle n’a jamais cessé de prêcher cette parole de l'Evangile ! : « C’est la vérité qui rend libre ».
Toutefois, ce premier succès ne fut pas de longue durée. L’hérésie, un moment comprimée à Toulouse, y redevint plus menaçante que jamais; et comme, d’ailleurs, elle promenait ses ravages dans les contrées environnantes, les légats s’éloignèrent de Toulouse et se mirent à évangéliser tous les lieux où l’ardeur de la secte sollicitait plus instamment leur zèle. C’est ainsi qu'en 1204 ils se rendirent à Carcassonne, pour conférer avec les hérétiques, et là ils n’eurent pas de peine à les convaincre des plus épouvantables blasphèmes.
Mais, à mesure que les légats s’appliquaient davantage à cultiver la vigne du Seigneur, ils pouvaient aussi mieux comprendre jusqu’à quel point les renards l'avaient su démolir, ruiner et saccager ?. Les évêques, les princes, les barons, ceux-là même que Dieu avait élevés pour être les gardiens de sa vigne, se liguaient contre l'Eglise. Bérenger, archevèque de Narbonne, avait été menacé par les légats d’être privé de sa juridiction; et ce prélat s'était inscrit publiquement, à son tour, contre le pouvoir des légats.
3, Joan., vir, 82. — 2, Cant., 11, 15.
Tant d'obstacles réunis effrayèrent Pierre de Castelnau. Il demanda au Pape d’être déchargé d'un fardeau trop lourd, et le supplia de permettre qu’il pût rentrer dans son monastère.
Le souverain Pontife n'avait garde de renoncer aux éminents services que son légat pouvait rendre à l'Eglise. La belle lettre qu’il lui écrivit ranima son courage. « À frère Pierre de Castelnau, légat du Siége Apostolique : La dette de la charité qui ne recherche pas son bien propre exige que celui qui s’élève en embrassant Rachel sur les hauteurs de la contemplation, ne repousse pas les embrassements de Lia, bien que ses yeux soient infirmes, quand la nécessité l’appelle au ministère actif. Puis donc qu’en présence de cette nécessité, nous avons jugé bon de t’arracher, pour un temps, au repos de la contemplation que tu avais choisi et t’avons chargé pour nous, ou plutôt pour le Christ, du pesant ministère de la légation apostolique, afin que tu obtiennes, un jour, de réconcilier au Seigneur ceux dont l’ange des ténèbres a rendu les esprits aveugles, tu ne dois pas refuser le travail, bien que le peuple vers lequel tu es envoyé paraisse dur et incorrigible ; car tu n’ignores pas que le Seigneur peut, des pierres elles-mêmes, faire sortir des enfants d'Abraham. N’attends pas une récompense moindre, pour n'avoir pas, jusqu’à présent, réussi suivant tes désirs. Cest le travail que Dieu récompense, et non le succès. Espérant donc avec fermeté dans le Seigneur qui donne au labeur l'accroissement, nous exhortons et conjurons ta piété, et nous te commandons même par cet.écrit apostolique, de faire instance auprès des peuples à temps et à contre-temps, de les reprendre, de les supplier, de les instruire, sans te lasser jamais, de remplir fidèlement enfin ta charge d’évangéliste et d'accomplir jusqu’au terme le ministère que nous t’avons confié ! ».
Fortifié par ces paroles, Pierre se remet courageusement à l’œuvre. Apprenant que le comte de Toulouse soutenait de nouveau et fomentait publiquement l’hérésie, après l’avoir une première fois abjurée, il se rend à sa cour en 4205, exige de lui un nouveau serment et l’obtient. En même temps, il dépose l’évêque Raymond de Rabastens, prélat simoniaque et oublieux de ses devoirs, et prépare ainsi l’élection du célèbre Foulques, son ami, âme ardente et passionnée, mais qui tourna toute son ardeur vers Dieu et qui, après une jeunesse frivole que de vains succès de poésie avaient trop longtemps égarée, sortant du monde et se consacrant au sacerdoce, devint un des grands évêques de son siècle.
Puis, le saint légat se dirige vers le Rhône, LOUE les provinces d’Arles et de Vienne, tient à Arles un concile où il rédige de nouveaux statuts pour le gouvernement de cette Eglise ; et, au milieu des complications qu’une grave maladie vient ajouter à ses travaux, Die un zèle infatigable pour assurer le succès de sa mission.
Néanmoins, en 1206, nous le retrouvons à Montoiion déplorant avec frère Raoul, son collègue, la stérilité de leurs communs efforts.
Les scandales malheureusement nombreux que l’hérésie était en droit de reprocher au clergé ajoutaient une difficulté de plus à l’œuvre entreprise par les légats.
L'hérésie exerça une grande influence sur le clergé. En brisant tous les liens de la morale, elle avait nécessairement relâché ceux de la discipline ecclésiastique. Nous ne voulons pas nier assurément, qu'aux xn et xirr° siècles, si glorieux, d’ailleurs, pour l'Eglise et surtout si féconds en grands saints, la liberté des mœurs féodales et l’abus des richesses n’eussent causé de gra-