‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 245 sur 412 · Les Moines d'Occident, t. 1er, p. 223 et suiv · texte numérisé non relu

Les Moines d'Occident, t. 1er, p. 223 et suiv

C’est ce lieu, considéré par les peuples d’alentour comme maudit du ciel, que choisit Honorat. Il ne fut point effrayé par les peintures qu'on lui en fit. Ce qui faisait peur à tout le monde lui plaisait, parce qu’il espérait y fuir le commerce de tout le monde. Armé de ces paroles, qu’il avait dans le cœur et sur les lèvres, qu’il répétait à lui-même et à ses disciples : « Vous marcherez sur l’aspic et le basilic, et vous foulerez aux pieds le lion et le dragon ‘ », et de ces autres : « Voici que je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions ? », il entre intrépide dans ce désert ; son assurance dissipe la crainte de ses compagnons ; l’horreur de la solitude s’enfuit ; les serpents se retirent en foule. « Et depuis », dit saint Hilaire, « a-t-on oui dire qu’un seul de ces reptiles aït jamais causé nonseulement de péril, mais de frayeur à personne ? » Bientôt ce désert, vide d'hommes, se peuple d’anges visibles ; il est devenu comme un camp du Seigneur. Honorat, qui le commande, a jusque-là évité la dignité sacerdotale, mais son ami Léonce l’oblige enfin à la recevoir. Son mérite éleva tellement le sacerdoce, qu'il parut en lui égal à l’épiscopat. Saint Hilaire dit plus : «Jamaïs évêque n’a assez présumé de lui-même pour oser se considérer comme le collègue de ce prêtre ». Mais il conserva dans le sacerdoce l'humilité du moine, aussi pleinement que moine il possédait les mérites du sacerdoce. Par ses soins s'élèvent un temple propre à toutes les cérémonies de l'Eglise, des bâtiments capables de loger ses nombreux disciples ; renouvelant les miracles de l’Ancien Testament, il fait couler pour l’usage de sa communauté, des eaux douces d’une roche où il n’y en avait point eu jusqu'alors.

«L'île change de face, le désert devient un paradis. Une campagne bordée de profonds ombrages, arrosée d’eaux bienfaisantes, riche de verdure, émaillée de fleurs, embaumée de leur parfum, y révèle la présence féconde d’une race nouvelle. Honorat, dont le beau visage rayonnait d’une douce et attrayante majesté, y ouvre les bras de son amour aux fils de tous les pays qui voulaient aimer le Christ ; il lui arrive en foule des disciples de toutes les nations. L’Occident n’a plus rien à envier à l'Orient, et bientôt cette retraite, destinée dans la pensée de son fondateur à renouveler sur les côtes de la Provence les austérités de la Thébaïde, devient une école célèbre de théologie et de philosophie chrétienne, une citadelle inaccessible aux flots de l'invasion barbare, un asile pour les lettres et les sciences qui fuyaient l'Italie envahie par les Goths, enfin une pépinière d’évêques et de saints qui répandirent sur toute la Gaule la science de l'Evangile et la gloire de Lérins, Il n’y a rien peut-être de plus touchant que le tableau tracé par un des plus illustres fils de Lérins, de la tendresse paternelle d’'Honorat pour la nombreuse famille des moines qu’il avait réunie autour de lui * ».

Essayons de reproduire quelque chose de ce tableau, tracé par saint Hilaire :

Honorat savait adoucir les cœurs les plus barbares : entre ses mains les bêtes féroces devenaient de douces colombes. I] faisait si fort goûter la saveur du bien à ceux qu’il convertissait, qu’ils ne pouvaient pas ne pas détester de plus en plus le mal qu’ils avaient fait : il les mettait dans une telle lumière, qu'ils considéraient leur passé comme un ténébreux cachot d’où ils étaient heureux d’être sortis. Il avait des paroles pour guérir toutes les maladies de l’âme : les esprits amers, âpres, colères étaient rendus à la paix, à la liberté du Christ. Qui ne se fût laissé fléchir par cette parole vive et pressante ? Quelles pierres ne se fussent changées en fils d'Abraham ? Lorsqu'il ne pou-

1. Ps. xo, 13. — 2. Luc, x, 19. — 3. Les Moines d'Occident, t. rer, p. 224, 225. Vies DES SAINTS. — Tome [er GES, 25

vait rien obtenir par ses exhortations, il avait recours à Dieu. Sa charité se transformait en autant de manières qu’il avait de discipies : il souffrait tout ce qu'ils souffraient ; leurs biens et leurs maux étaient les siens, sachant se réjouir avec ceux qui se réjouissaient, pleurer avec ceux qui pleuraient ; il faisait servir à l’accroissement de sa charité et de ses mérites les vices et les vertus de tous. Sa prudence se diversifiait selon les différents besoins de ses frères. Il parlait aux uns en secret, aux autres en public ; il abordait celui-ci avec sévérité, celui-là avec douceur ; autant la répression des délits était certaine, autant la forme de la répression variait selon les délinquants : conduite qui faisait naître dans tous les cœurs deux sentiments qui se rencontrent assez rarement ensemble, l’amour et la crainte. On ne saurait croire comme il prenait soin que la tristesse n’affligeât personne, que personne ne fût tourmenté par la pensée du siècle. A voir comment il découvrait les peines de chacun, on eût dit qu’il portait tous les cœurs dans le sien.

Dieu lui faisait connaître dans quel état étaient le corps et l’esprit de chacun. Il est miraculeux qu’il ait pu exercer seul tant de fonctions à la fois avec une vigilance continuelle. Quoique sujet à diverses infirmités corporelles, il paraissait surpasser en force eten vigueur les personnes les plus robustes, et ceux que la nouveauté de la conversion rendait plus fervents dans les jeûnes, les veilles et les austérités. Il visitait les malades, étant quelquefois plus malade qu'eux, ne songeant qu’à distribuer les soulagements spirituels et corporels ; toujours plein de sollicitude, il se disait sans cesse intérieurement : « Celui-ci n’a-t-il point froid ? Celui-là n'est-il point souffrant ? Ce travail est peut-être trop lourd? Cette nourriture ne convient peut-être point ? Ce moine a été offensé par cet autre ; il faut faire en sorte que celui qui a reçu l’injure la pardonne et la regarde comme légère ou comme nulle, et que celui qui l’a faite la regarde comme très-grave et en gémisse devant Dieu ». Son désir, son application continuelle, c'était de prendre sur lui toute la pesanteur du joug de Jésus-Christ pour le. rendre plus léger aux autres, de dissiper les nuages du péché, de rappeler la sérénité de l'innocence, de répandre, en aimant le premier, l'amour de Dieu et du prochain, de faire renaître les joies et la ferveur éprouvées le premier jour de la conversion.

Aussi cette assemblée d'hommes venus de tous les points de l'univers, sur le bruit de son nom, quoique si différente pour les mœurs et le langage, était unanime en un sentiment, celui de la reconnaissance, Ils lui portaient un amour plus que filial. Tous l’appelaient leur maître, tous leur père ; en lui ils retrouvaient leur patrie, leurs proches, tout,

Il avait un soin particulier des étrangers qui venaient en grand nombre lui demander l'hospitalité. Qui passa près de son île sans aborder ? Qui n’interrompit la plus heureuse navigation et négligea tous les avantages par le désir de voir un si grand homme? On gémissait des vents trop favorables qui vous emportaient loin de ces rochers fortunés; on eût préféré la plus violente tempête. On se hâtait d'y venir, on ne s’apercevait point du temps qu’on y passait, on en sortait tranquille, accompagné par la tendresse, les secours et les vœux d’Honorat: il disait adieu à ceux qu’il voyait pour la première fois, comme à ses enfanis. Il prodiguait tout à ce concours immense d'étrangers, ne réservant que ce qui était nécessaire aux besoins de sa communauté pour le jour présent, sans songer au lendemain. Si les provisions manquèrent, la foi ne manqua jamais, et la foi, par ses prodiges, ramenait bientôt des provisions. Un jour qu'il avait vidé la caisse du monas-

tère dans ses largesses ordinaires, il ne lui restait plus qu’une pièce d’or; c'était sa seule ressource pour l'entretien de sa communauté. Un pauvre vint à passer ; Honorat, plein de confiance en Dieu, lui donne ce dernier trésor, et dit, en présence d’un grand nombre de témoins et de moi, raconte saint Hilaire : « Si notre charité n’a plus rien à donner, ceiui qui doit nous rendre n’est pas loin ». En effet, au bout de trois ou quatre heures, sa promesse se réalisa. Comme ses mains n'auraient pas suffi à sa munificence, il avait en beaucoup d’endroits des instruments de charité, des personnes sûres qui recevaient et donnaient en son nom. Lorsqu'on ne pouvait le voir ni lui parler, on voulait du moins lui ouvrir son cœur par écrit et on recevait des réponses toutes composées de sentiments graves, aimables et doux. Saint Eucher, après avoir reçu une de ses lettres, écrite selon l’usage du temps sur des tablettes de cire, lui répondait : « Vous avez rendu son miel à la cire », pour marquer quelle était la douceur de son style et le plaisir que la lecture de son aimable lettre lui avait fait éprouver.

Notre Saint donna de plus par écrit à ses solitaires, une règle excellente qui s’est perdue dans la suite des temps, depuis qu’on lui eût substitué celle de saint Benoît. Grâce à ses exemples et à ses instructions, ce monastère fut, durant plusieurs siècles, comme une pépinière d’évêques pour la Provence , et plusieurs autres provinces de France et d'Italie ; on en vit sortir, pour ne point nommer les autres : saint Fauste et saint Maxime de Riez, saint Hilaire d'Arles, saint Loup de Troyes, saint Jacques de Tarentaise, saint Valérien de Cimiez ‘, saint Véran de Cavaillon, saint Eucher de Lyon qui a fait un éloge de cette île bienheureuse et de ceux qui l’habitaient; dans cet ouvrage il n'oublie pas le saint vieillard Capraïise qui fut toujours le principal conseiller d’Honorat dans le gouvernement spirituel de sa communauté.

Quoique le dessein de notre Saint en se retirant à Lérins eût été de s’isoler du monde, de s’ensevelir dans la solitude, Dieu se servit des hôtes qui venaient en si grand nombre profiter de ses leçons, comme d’autant de hérauts pour publier partout les vertus de son serviteur. Plusieurs églises souhaitaient d’avoir un si grand Saint pour pasteur. Ce bonheur était réservé à la ville d’Arles, après la mort de Patrocle (426) dont l’épiscopat tyrannique et simoniaque était devenu l’horreur de tous les gens de bien. Cette église, par un effet visible de la Providence, jeta les yeux sur notre Saint et le choisit pour évêque, sans l'avoir jamais vu, et malgré toutes sortes de contestations et de brigues qui s'étaient formées pour d’autres. Il essaya de résister comme il l'avait fait jadis lorsqu'on l'avait élevé à la prêtrise ; mais il ne réussit pas mieux. Il fallut obéir à la voix de Dieu qui lui parlait si sensiblement. Il laissa Maxime en sa place pour gouverner le monastère de Lérins, qu’il dirigeait depuis près de trente-cinq ans selon les uns, ou seulement depuis seize ans selon les autres, et s’en alla où Dieu l’appelait, accompagné de saint Hilaire, son autre disciple. Celui-ci, devenu plus tard le successeur immédiat de son père spirituel, et faisant son éloge dans l’église d'Arles, en appelait au souvenir de ses auditeurs sur l’épiscopat de notre Saint, et disait: « Vous avez vu, mes très-chers, cette sollicitude vigilante, ce zèle de la discipline, ces larmes de la piété, cette sérénité perpétuelle de l’âme, dont le visage était l’invariable témoignage. Si l’on voulait représenter la charité sous une figure humaine, il faudrait faire le portrait d'Honorat. Aussi, qui jamais put se rassasier de le voir, cet aimable visage où la douceur tempérait si bien la sévérité ?.. Chaque jour il paraissait avoir atteint le sommet de la perfection, et le lendemain on s’apercevait qu’il était monté

1. Cimier, ville détrulte qui a été remplacée par Nice (Alpes-Maritimes),

plus haut. Son premier soin fut d’apaiser la discorde qui avait précédé son élection et de réunir tous les cœurs par les liens d’une sainte fraternité. Il cherchait à faire naître dans ses enfants l’affection plutôt que la terreur, il gagnait au devoir plutôt qu'il n’y obligeait. Bientôt l’église d’Arles fut aussi florissante que le monastère de Lérins : elle crut en grâces spirituelles à mesure qu’elle décrut en biens temporels ; la discipline, entrant dans cette maison du Seigneur, en bannit l’argent de l’iniquité amassé par Patrocle qui avait vendu les sacrements ; la justice et la piété firent de dignes emplois de ces richesses jusque-là improductives pour le ciel. Ce saint évêque envoya ainsi aux défunts leurs trésors ; ceux qui les avaient donnés à l’Eglise en reçurent dans l’autre monde tout le soulagement qu’ils en attendaient. Il ne réserva que ce qui était nécessaire pour la subsistance des ministres des autels. Pour lui, il était détaché non-seulement des richesses, des honneurs, mais de son sang, si je puis parler ainsi. Plusieurs de ses proches étant venus le voir à Arles, lorsqu'ils surent qu’il était évêque, il les reçut avec bonté, mais comme des étrangers, faisant profession de ne reconnaître personne selon la chair, et il ne voulut en rien relâcher les règles ecclésiastiques en leur considération ».

Honorat se montra plein de zèle pour le maintien de la discipline, et l’on peut croire que c’est lui qui porta ses plaintes au pape Célestin I‘ sur plusieurs abus qui s’étaient glissés dans les églises de la Narbonnaise. Ce saint Pontife avait succédé le 12 septembre 422, à saint Boniface. Il écrivit à ce sujet, le 25 juillet 428, une instruction pastorale aux évêques de la Viennoise et de la Narbonnaise. Il leur dit d’abord qu’il souhaiterait pouvoir les féliciter sur l’exacte discipline de leurs églises, mais qu’il ne peut dissimuler les désordres qui y règnent parce qu'il doit étendre sa sollicitude partout où le nom du Seigneur est annoncé. En conséquence, il dresse contre les abus qui étaient venus à sa Connaissance, de sages règlements en huit articles, mais saint Honorat ne put longtemps donner ses soins à leur exacte observation dans sa province. Son épiscopat fut de courte durée, c’est-à-dire, de deux ans à peu près. Il ne mourut point d’une maladie violente et subite, mais épuisé par ses trop grandes austérités. Tant qu'il put se tenir debout, il continua ses travaux et s’acquitta des devoirs de sa charge; mais les efforts qu’il fit pour prêcher encore dans son église le jour de l’Epiphanie, le 6 janvier de l’an 429, achevèrent de le consumer. Cette âme sans tache garda jusqu’à la fin une vigueur incroyable pendant que le corps se dissolvait. Dieu lui ayant conservé l'usage de la langue, lorsque presque tous ses membres perdaient leur mouvement, il ne cessa d’exhorter et de consoler ceux qui le visitaient; mais plus il essuyait les larmes autour de lui, plus elles coulaient. Il est impossible de supporter avec plus de courage les rudes étreintes de la mort ; il ne la craignait pas plus qu’il ne la désirait ; car il avait si souvent et depuis si longtemps contemplé cette nécessité de notre nature, ce seuil d’une vie meilleure, qu’en s’approchant elle ne lui offrit rien de nouveau, rien d’effrayant. « Aussi, avant de partir, avant de nous faire ses adieux », dit saint Hilaire, « pour ne rien laisser d’inachevé, pour tout régler comme il se l'était proposé, il interrogeait chacun de nous, nous priant, s’il oubliait quelque chose, de le lui rappeler. Il signa toutes ses dispositions, et nous obligea, malgré notre désir de lui éviter toute fatigue, de l'aider à continuer ses travaux ; il nous obligea, dis-je, par ce doux commandement qui lui était ordinaire... Une fois, tâchant de mêler à nos derniers entretiens quelques paroles entrecoupées par des sanglots, je lui dis que je ne pleurais plus de me voir séparé de lui, parce que, loin de m’abandonner

en montant au ciel, il deviendrait pour moi un protecteur plus puissant ; ce qui m'afflige, ajoutai-je, ce sont vos douleurs, c’est cette lutte suprême qu’il vous faut soutenir. — Que sont », répondit-il, « les souffrances du moindre de tous les serviteurs de Dieu, auprès des tortures qu'ont endurées à leurs derniers moments tant de Saints ? » Puis après m'avoir rappelé quelques-uns de ces martyres, il ajouta : « Les grands hommes souffrent beaucoup, afin d'apprendre aux autres à souffrir; ils sont nés pour servir d'exemples ».

Le préfet des Gaules, les magistrats et les premiers de la ville l’étant venus visiter, il leur adressa des exhortations toutes brûlantes, sous le froid de la mort qui l’enveloppait déjà, et son état lui fournit pour son discours l’exorde le plus pathétique : « Vous voyez », leur dit-il, « combien cette demeure corporelle est fragile ! À quelque rang que nous soyons montés, la mort nous en fait bientôt descendre. Rien ne nous arrache à cette nécessité, ni les honneurs, ni les richesses ; elle est commune aux justes et aux méchants, aux grands et aux petits. Nous devons de grandes actions de grâces au Christ qui, par sa propre mort et par sa résurrection, a animé notre mort de l’espérance de la résurrection, nous offrant une vie éternelle, et nous délivrant de la crainte d’une mort éternelle. Vivez donc de manière que vous ne craigniez pas la fin de la vie, ce que nous appelons la mort; attendez-la comme un passage à une autre vie. La mort n’est pas une peine lorsqu'elle ne mène pas aux supplices. Sans doute c’est une dure chose que la séparation de l’âme et du corps; mais une chose bien plus dure, ce sera la réunion de l’âme et du corps des damnés.. Si l'esprit, n’oubliant pas sa noblesse, sait déclarer au corps une guerre salutaire, le corps loin de souiller l'esprit, sera purifié par l’esprit, et ces deux substances formeront dans le ciel une heureuse société ; là les Saints seront exaltés dans la gloire et se réjouiront dans leurs demeures ; c’est-à-dire dans leurs corps, demeures des âmes. Suivez ces conseils, mes chers enfants, c’est l’héritage que vous laisse votre père et votre évêque Honorat; de son dernier souffle il vous invite au royaume céleste. Ne vous laissez point séduire par l'amour du monde, il est bon de mépriser volontairement ce que la nécessité nous obligera un jour de quitter. Que nul d’entre vous ne soit esclave de l'argent, que le vain éclat des richesses ne corrompe personne. Tout ce que Dieu nous offre sur la terre doit servir à notre salut, ce serait un crime de le faire servir à notre perte ».

Pendant qu’il parlait ainsi, son visage, ses yeux, tous ses sens dirigés vers le ciel en disaient encore davantage. A mesure que ses membres lui refusaient leur ministère, le ciel inondait son âme de nouvelles grâces. Il parcourait par la pensée ses amis rangés autour de sa couche funèbre, et les saluait les uns après les autres ; il dit à l’oreille de saint Hilaire, tendrement penché vers lui : « Excusez-moi, je ne peux pas tout dire ce que je voudrais ». Il continua ainsi de consoler, d’édifier les siens, avec une douce sérénité, un gracieux sourire, et même avec un agréable enjouement, jusqu’à ce qu’enfin il s’endormit dans le Seigneur, sans secousse, sans aucune agonie , le huitième ou le neuvième jour après l’Epiphanie, l'an 429. Beaucoup de personnes virent cette âme sainte, généreuse, pure de tout contact du monde, entrer dans les chœurs glorieux des anges, et par un miracle non moins admirable, plusieurs s’étant éveillés en pleine nuit lorsqu'il expira, accoururent à l’église pour vénérer ses restes mortels. Tout le monde voulait le voir, on ne pouvait se lasser de contempler son visage qui avait conservé tout son éclat et son air agréable. On baisait sa bouche et les autres

parties de son corps, chacun emportait à l’envi tout ce qu’il pouvait arracher de ses vêtements; un lambeau, une frange, étaient considérés comme de précieux trésors. .

Ses saintes dépouilles furent portées en grande pompe dans le cimetière des Aliscamps, auprès des restes de saint Trophime, dans la chapelle qui, dans la suite des temps, a porté le nom de Notre-Dame des Champs ou de Notre-Dame de Grâce. Vers la fin du xrv° siècle elles furent transférées dans l’île de Lérins, qui, depuis ce temps, semble n’avoir plus porté d’autre nom que celui de Saint-Honorat. Cette translation se fit le 20 de janvier 13992, et l’on en faisait mémoire en ce jour; mais la principale fête se célébrait le 45 de mai, jour auquel on solennisait tous les saints de l’île de Lérins à la fois.

Lors de la suppression de l’abbaye de Lérins en 1788, les reliques de saint Honorat furent données par l’évêque de Grasse aux paroisses voisines, savoir : à Grasse, son buste ; à Auribeau, une de ses mâchoires ; à Cannes, la châsse de 1491 contenant une partie notable de ses ossements. On lit encore sur un des côtés de ce reliquaire, l'inscription suivante : Corpus Smi P. Honorati Lerinensis, episcopt Arelatensis in hoc reconditur locello ; quem st quis apertre præsumpserit annt finem non videbit ; c’est-à-dire : Dans cette châsse sont renfermés les restes de notre très-saint père Honorat de Lérins, évêque d'Arles ; celui qui aura la hardiesse de l’ouvrir ne verra pas la fin de l’année.

Saint Honorat est le patron de l’église paroissiale de Grasse. L'église de Lérins, rachetée par M5 Jordany, évêque de Fréjus, a été rendue au culte le 9 février 1859 1.

Le Martyrologe romain indique au 16 janvier la fête de saint Honorat, et c’est en ce jour qu’elle est célébrée, sous le rite double, dans l’archidiocèse d’Aix, d'Arles et d'Embrun.

Quant à la chapelle de Notre-Dame de Grâce, le premier endroiït où ces saintes reliques avaient été déposées, elle fut donnée en 4616 aux Pères Minimes de saint François de Paule, et ils firent bâtir non loin de là une belle et grande église qui portait le nom de saint Honorat, afin de renouveler la mémoire de lillustre prélat au lieu de sa première sépulture.

Le nombre des miracles que faisait saint Honorat était si grand qu'il en opérait même à son insu. Aussi pria-t-il Dieu de lui retirer ce don. Nous avons rappelé plus haut ceux de la fontaine qu'il fit jaillir et des serpents qu’il chassa de l’île de Lérins. On prétend montrer encore aujourd’hui le palmier sur lequel il se réfugia pendant que les reptiles déménageaient. Ce sont ces deux prodiges que les artistes ont associé à la reproduction de ses traits yrais ou supposés.

La vie de saint Honorat a surtout été écrite par saint Hilaire, son disciple, son ami, son successeur comme abbé de Lérins et évêque d'Arles (Sermo de vita sancti Honorati). N'ayant pas trouvé que le Père Giry eût assez profité de ce beau panégyrique, nous avons cru plaire au lecteur en refaisant l'histoire de cette vie. Voyez, dans le t. 1v de la Patrologie latine de M. Migne, le sermon de saint Hilaire sur saint

Honorat, p. 1248, et saint Eucher, évêque de Lyon (De laude Eremi), même tome, p. 702. Nous parlons plus loin de ces deux saints et de ieurs ouvrages, au 5 mai et au 16 novembre.

1. La Congrégation de Lérins observa d'abord la règle de saint Macaire, plus tard celle de saint Colomban, et adopta au vire siècle celle de saint Benoît. (Voir la vie de saint Aigulphe.) Le bienheureux Amand, qui gouvernait l'abbaye au commencement du vit siècle, ent sous sa conduite jusqu'à trois mille sept cents religieux. Du temps de saint Porcaire, qui succéda à Silvain, leque! avait succédé lui-même à saint Amand, les Sarrasins envahirent l'île et massacrèrent plus de cinq cents moines. Eleuthère répara l'abbaye. Saint Odilon de Cluny la réforma (997). Lérins fut Aévasté par les Espagnols (1635-1637) : ce sont eux qui coupèrent ces belles forêts Ale pins auxquelles l'île devait son surnom gracieux d'Aigrette de la mer. Aujourd’hui, l'abbaye a disparu. La cloche ne tinte plus pour convoquer à la prière; la voix rauque du pâtre a rem— placé les saints cantiques; sous des ruines désolées, l'oiseau des nuits vient tristement chercher un asile. Notre patrie est ainsi partout semée de pieux débris de la foi de nos pères... Une autre île, qui dépendait autrefois Ge l'abbaye est celle de Léro ou de Sainte-Marguerite, qui sert aujourd'hui de prison militaire. On y voit un château, célèbre par la détention du Masque de fer.

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