SAINT LAUMER OU LOMER, ABBÉ. ATA
et les chanoines de la cathédrale vivaient alors en communauté, suivant les traditions de la primitive église. Laumer, édifié de leur régularité à remplir leurs devoirs, consentit à demeurer avec eux, ce dont ils furent très-flattés. Pour l’attacher plus étroitement à leurs intérêts, ils lui confièrent la charge d’économe du chapitre ‘: le nouveau titulaire s’acquitta fidèlement de sa fonction, distribuant à chacun ce qu'il fallait, ne cherchant point à bénéficier sur les revenus dont il disposait au profit de la masse, et retranchant plutôt sur ses besoins personnels, afin de donner davantage aux autres. Après avoir passé quelque temps au sein de cette famille sacerdotale, Lauiner revint à sa première idée, et s’affermit dans la détermination d’aller vivre loin du commerce des hommes : le désir d'atteindre à une plus haute perfection le
. pressait d'abandonner complétement le monde et les affaires temporelles. Une nuit donc que ses confrères dormaient profondément, il se lève, sans rien dire à personne, s’éloigne de Chartres, et pénètre dans la forêt du Perche après laquelle il soupirait depuis longtemps... Il s’y construisit avec des branches d’arbres une petite cellule, et se livra tout entier à la contemplation, demeurant jour et nuit en prières. Ne se souciant nullement de faire des provisions, se confiant en la seule providence de Celui qui nourrit les petits des oiseaux, le Saint vivait plutôt comme un ange du ciel que comme un homme de la terre. Il vivait, dis-je, paisiblement en cette agréable solitude, lorsqu'une nuit, des voleurs, se persuadant qu'il avait de l’argent, vinrent en sa cellule pour ie lui dérober. Mais le Saint leur ayant remontré charitablement leur faute, et fait savoir que toutes ses richesses étaient en Jésus-Christ, ils furent touchés d’un si parfait repentir qu'ils lui promirent de s’amender, de faire pénitence de leurs péchés et de commencer une meilleure vie. En effet, se retirant chez eux et admirant la douceur et la sainteté de la vie de ce bon ermite, ils commencèrent à la publier partout ; de sorte que plusieurs désirant le connaître, il se trouva visité par un grand nombre de personnes de toute qualité; et ce lieu, cessant pour lors d’être solitaire, fut peuplé d’une foule de bonnes âmes qui se rangèrent autour de Laumer pour avoir part à ses saintes instructions et profiter des bons exemples de sa vie. A cet effet furent bâtis, en forme de monastère, plusieurs petits logements autour de son ermitage ; ce monastère est devenu, dans la suite des temps, une maison de religieuses de l’ordre de Fontevrault, appelée du nom de notre saint, Bellomer ?. Il y a encore aujourd’hui des restes de ce prieuré ; c’est une propriété particulière.
Il ne resta pas longtemps dans cette première retraite. Importuné par de fréquentes visites, il changea de demeure, et s'établit avec ses disciples à six lieues de Chartres, dans un désert où il fonda, vers l’an 575, le monastère de Corbion, appelé depuis le Moëtier-au-Perche. Ce qui attirait tant de monde vers le Saint, c’est que Dieu qui révèle les choses les plus cachées et qui prend un plaisir d'autant plus grand à relever les humbles qu'ils s’abaissent davantage, fit bientôt paraître la sainteté de son serviteur par la multitude des miracles qu'il fit en sa faveur et par son entremise. Car, par ses seules prières, il éteignit le feu qui avait pris à des paniers d’osier remplis de blés pour la provision du monastère. Les portes de l’église, qui étaient
- fermées, s’ouvrirent d’elles-mêmes pour lui en donner l’entrée. Par la seule force de l’oraison, il fit changer de place un gros chêne qui nuisait au plan de ses bâtiments. Toutes les fois que le démon, ennemi de la lumière, lui éteignait sa lampe la nuit, elle se rallumait aussitôt. Par la vertu du saint
1. Quelques-uns prétendent que la charge d'économe du chapitre équivalait à celle de prévôt. 2. Launomarus bellus,
sacrifice de la messe, il rendit l’usage parfait des jambes à un enfant qui était extrèmement boiteux. Il délivra, par le signe de la croix et par les saintes huiles, un homme possédé d’un démon si furieux, que l’on était contraint de l'attacher avec des chaînes. Et par les mêmes cérémonies, il rendit une santé parfaite à un seigneur paralysé de tout le corps ; ce qu’il fit aussi en faveur d’une femme appelée Ulphrade, qui, du consentement de son mari, donna depuis, en reconnaissance à son monastère deux belles métairies, afin d'obtenir de la bonté divine par les prières et l’intercession de saint Laumer, déjà décédé, la rémission de ses péchés. Mais à propos de ces guérisons miraculeuses, nous ne voulons pas omettre une chose trèsdigne de remarque.
Un seigneur nommé Ermoald tomba en une grave maladie contre laquelle il employa tous les remèdes humains ; voyant que tous les soins des médecins ne lui servaient de rien et que l’on désespérait de sa santé, il envoya quarante pièces d’or à saint Laumer, le conjurant de prier Dieu pour lui. Le Saint offrit bien de prier pour sa guérison, mais il ne voulait pas recevoir cet argent ; néanmoins, par l’importunité du messager, il le prit et alla en son oratoire prier Dieu que cette oblation lui fût agréable. Mais lorsqu'il eut mis les quarantes pièces sur l’autel et qu’il les eut toutes maniées les unes après les autres, il reconnut par inspiration divine qu’il n’y en avait qu’une seule bien acquise : il la retint et rendit les trente-neuf autres à celui qui les avait apportées. « Cet argent », lui dit-il, « est mal acquis; cette oblation ne saurait apaiser Dieu, ni obtenir une plus longue vie et encore moins obtenir la rémission des péchés, parce qu'il est écrit : Les sacrifices des méchants sont abominables devant Dieu, et lesvœux des justes lui plaisent. Retournez promptement, mon frère, avertir votre maître qu'il ait soin du salut de son âme, qu’il fasse restitution de ce qu’il a mal acquis, parce qu’assurément il mourra de cette maladie ». Sur cette réponse, le messager s’en retourna chez son maître qu’il trouva encore en vie ; mais incontinent après il mourut, selon la prédiction du serviteur de Dieu.
Des voleurs dérobèrent un bœuf au monastère ; mais après avoir marché toute la nuit, le jour suivant ils se trouvèrent encore à la porte du même monastère, ce qui les obligea de restituer leur larcin.
L’évèque de Chartres, nommé Pappole', homme d’une vie fort exemplaire et d’une vertu très-signalée, entendant parler des rares qualités de Laumer, désira le voir, afin de se consoler avec lui par de pieux entretiens. Pour cet effet, il lui écrivit et le pria de venir à Chartres; le Saint qui eût cru commettre un crime de manquer à l’obéissance où à la charité, s’ y rendit de bon cœur pour la satisfaction d’un si grand prélat. Mais peu de jours après son arrivée, il tomba malade d’une fièvre qui lui fit juger que son heure était venue, parce qu'il était fort âgé. Le saint évêque, de son côté, s’acquitta envers lui de tous les devoirs d’une sainte amitié, le visitant pendant sa maladie et faisant connaître par ses larmes combien sa perte lui serait sensible. Saint Laumer le consola, autant que son indisposition le lui put permettre, et fit toujours paraître un cœur élevé vers Dieu et des affections détachées de la terre. Il avertit le saint prélat des malheurs qui devaient arriver dans tout le pays, de la ruine et de la désolation des villes et de la campagne, de la profanation des autels, de la démolition des églises et d’autres désordres qui étaient capables de lui faire perdre le plaisir de la vie. fl lui prédit particulièrement les calamités qui menaçaient la ville de
1. Les premières copies de l'original, dit Baillet, n'ayant pas nommé l'évêque, un copiste & cru ane c'était Malard au lieu de Pappole.