Pape : Samt Denys. — Empereurs : Valérien et Gallien
Embrassez la foi et la cause des martyrs, si vous voulez obtenir leur couronne. S.-Aug. Serm. 1.
Fructueux, citoyen et évèque de Tarragone, souffrit le martyre pendant que la cruelle persécution de Valérien et de Gallien sévissait sur les membres les plus distingués de l'Eglise du Christ. Sur tous les points de l’empire, une foule innombrable de chrétiens avaient péri inhumainement massacrés. Rome avait assisté au martyre de saint Laurent ; Carthage, à celui de saint Cyprien. L'Espagne, non moins que les autres pays, était désolée par le terrible fléau, et le président Emilien faisait son entrée à Tarragone, la capitale du pays. Ayant d’abord fait jeter en prison Fructueux et ses diacres Augure et Euloge, il les fit comparaître devant son tribunal au bout de six jours : « Connais-tu », dit-il à Fructueux, « l’édit des empereurs qui prescrit d’honorer les dieux ? — Je n’honore », répondit le pontife,« qu’un seul Dieu, celui qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment. — EMILIEN. Ne sais-tu pas qu’il y a des dieux? — Frucrueux. Je n’en sais rien. — Exizex. Eb bien ! on te l’apprendra ». Le Saint, dans ce moment, leva les yeux au ciel etse mit à prier en lui-même. — Le gouverneur reprit : « Qui craindra-t-on, qui adorera-t-on sur la terre, si l’on méprise le culte des dieux immortels et celui des empereurs ? » Ensuite, se tournant vers Augure, il lui conseille de ne pas s’arrêter à ce que Fructueux vient de dire. Mais le diacre lui répond en peu de mots qu’il adore aussi le Dieu tout-puissant. Emilien ayant enfin demandé à Euloge s’il n’adorait pas aussi Fructueux, il reçut cette réponse : « Je n’adore point mon évêque, mais le Dieu que mon évêque adore. — Tu es donc évêque ? » dit Emilien à Fructueux. — « Oui, je le suis », répondit le Saint.— Emme. « Dis que tu l’as été ». Ces dernières paroles donnaient à entendre que Fructueux allait perdre sa dignité avee la vie. Les trois confesseurs furent aussitôt condamnés à être brûlés vifs.
Les païens eux-mêmes ne purent retenir leurs larmes lorsqu'ils les virent conduire à l’amphithéâtre; ils aimaient Fructueux à cause de ses rares vertus. Pour les chrétiens, ils les suivaient avec une douleur mêlée de joie. Les martyrs triomphaient à la pensée de la glorieuse éternité dans laquelle ils allaient entrer. Quelques-uns des frères présentèrent à leur évêque, pour le fortifier, un verre d’eau mêlée d’aromates ; mais, comme c’était jour de jeûne (il s’agit ici du jeûne dit des stations qu’on observait les mercredis et les vendredis), le rigide chrétien répondit : « Non, il n’est pas encore temps de rompre le jeûne » ; il était alors dix heures du matin, et l’on ne pouvait rompre le jeûne qu’à trois heures après-midi : « Je remets à rompre le jeûne avec les patriarches et les prophètes ». Lorsqu'il fut arrivé à l’amphithéâtre, Augustal, son lecteur, s’approcha de lui fondant en larmes, et le pria de trouver bon qu'il le déchaussât. « Mon fils», répondit le Saint, «ne prenez pas cette peine, je me déchausserai bien moi-même ». En même temps, Félix, soldat chrétien, le conjure de se souvenir de lui dans ses prières. «Je dois », dit Fructueux élevant la voix, « prier pour toute l’Eglise répandue par toute la terre, depuis l'Orient jusqu’à l'Occident ». C’est comme s’il eût dit, remarque saint Augustin : « Restez toujours dans le sein de l'Eglise et vous
aurez part dans mes prières ». Martial l'ayant conjuré d’adresser au moins quelques paroles de consolation à son église affligée : « Mes frères », dit-il, en se tournant vers les chrétiens, « mes frères, le Seigneur ne vous laissera point sans pasteur ; il est fidèle à ses promesses. Ne vous attristez point sur mon sort, une heure de tristesse est bientôt passée ». Alors Fructueux, toujours tranquille et serein, monte, suivi de ses compagnons, sur le bûcher, s’y agenouille comme la flamme commençait à pétiller et à s’élever, et se prépare à être offert au Seigneur comme une victime d’agréable odeur. Et les trois martyrs louaient Dieu comme d’une bouche unique les trois enfants bébreux le glorifiaient et le bénissaient dans la fournaise, jusqu’à ce que, éprouvés par le feu et trouvés sans tache, ils rendirent à Dieu leurs âmes très-pures, l’an 259. Les merveilles par lesquelles Dieu Très-Haut aime à faire éclater sur la terre la sainteté de ses serviteurs ne manquèrent pas. Pabylas et Mygdonius, qui étaient chrétiens quoique domestiques du gouverneur, et la fille d'Emilien elle-même, virent les courageux athlètes du Christ monter au ciel, escortés des chœurs des Anges et portant des couronnes. Emilien fut averti de venir voir le triomphe de ceux qu’il avait condamnés. Il vint, mais il ne vit rien, son infidélité l’en rendant indigne. La nuit suivante, les chrétiens accourant à l’amphithéâtre, recueillirent les cendres des martyrs, et chacun en emporta ce qu’il put s’approprier. Mais saint Fructueux, dans une apparition, les avertit que chacun rapportât ce qu’il avait dérobé des reliques par un pieux larcin, et qu’on eût soin de les mettre en un même lieu où elles seraient honorées. Dans la suite, ce dépôt sacré fut transporté dans la Ligurie, et il est conservé près de Gênes dans un couvent de Bénédictins, outre ce qui est resté à Manrèse, dans les églises de la province d'Aragon et à Notre-Dame de Barcelone, où les saintes reliques sont l’objet du culte des fidèles. Les actes du martyre de saint Fructueux étaient l’objet d’une telle vénération qu’on les lisaïit autrefois publiquement dans les églises, non-seulement d’Espagne, mais d'Afrique et d’autres lieux.
804, — Papc : saint Marcellin, — Empereurs : Dioclélien et Maximien Hercule.
Sainte Agnès, la bien-aimée des Romains.
Les trois Rome, t. 11, p. 129, éd. de 1864.
Sainte Agnès est populaire et chérie.
Parfum de Rome, t. 11, p. 206, éd. de 1867 Son nor seul est une louange.
Saint Ambroise, Livre des vierges, 1.
Bicnheureuse Agnès, vous étiez belle de visage; mais combien vous êtes plus belle par la foi. Vous ayez méprisé le siècle, vous vous réjouirez avec les anges. Intercédez pour nous.
Liturgie dominicaine.
Cette sainte fille naquit à Rome de parents riches et craignant Dieu, qui prirent grand soin de l’élever selon sa qualité et sa naissance, mais principalement de la former aux lois du Christianisme dontils faisaient profession. Dès ses plus tendres années, elle conçut un très-ardent amour pour Jésus- Christ et elle s’y avança tellement, que la méditation des souffrances et de la mort de son Epoux étaient son aliment le plus ordinaire. Dès lors Dieu
Vavait comblée d’une telle grâce, qu’elle attirait par son exemple beaucoup de personnes à la vertu; en effet, elle en convertit plusieurs de son sexe à la vraie foi et à la religion chrétienne, si bien qu’on lui peut légitimement donner cet éloge que le Saint-Esprit donne à la Reine épouse du grand Roi : « Plusieurs vierges seront conduites au Roi après elle, et ses compagnes lui seront présentées avec joie et allégresse ! ». Cependant les démons tàchèrent, par toutes sortes de moyens, d'arrêter le cours de ces heureux progrès; car Agnès, approchant de la douzième ou treizième année de son âge, cet ennemi voulut se servir de la beauté de son corps pour lui faire perdre celle de son âme. Dans ce dessein, il excita un violent amour dans le cœur de Procope, fils du gouverneur de Rome; ce jeune chevalier s'étant informé de toutes les qualités d’Agnès, et voyant qu’il ne se mésallierait point en l’épousant, se servit de tous les artifices possibles pour l’obtenir. Mais comme les parents de la sainte fille y pensaient à loisir et non avec la précipitation qu'il eût désirée, impatient de voir l’accomplissement de ses désirs, il chercha l’occasion de la voir et de lui parler, espérant que ce serait le plus court chemin pour parvenir au but de ses prétentions. Comme il avait du crédit et dès lors de grandes relations dans la ville, il trouva bientôt le moyen de faire connaître sa passion à Agnès ; mais Dieu, qui avait en sa protection cette sainte fille, avait aussi rempli son âme d’une vertu si relevée, qu'elle pouvait aisément confondre toute la sagesse du monde. Ceite première démarche n’ayant donc pas réussi au gré de Procope, après plasieurs autres expédients qu’il tenta en vain, il résolut d’être luimême le médiateur de son affaire et fit en sorte de rencontrer Agnès pour lui découvrir sa pensée. Il la vit donc, et après lui avoir dit tout ce que sa passion lui mit à la bouche et l’avoir conjurée de ne pas refuser son alliance si elle ne voulait être ennemie de son propre bien, il lui offrit les présents qu'il avait apportés pour cet effet, afin que leur grand prix achevât de la persuader. Mais la sainte fille, rejetant toutes ses propositions, lui dit d’une façon résolue et pleine de modestie chrétienne : « Retire-toi, tison d’enfer, aiguillon de péché, pierre de scandale et appät de mort! Ne pense pas que je sois jamais infidèle à mon Epoux à qui je me suis tellement unie, que mon âme ne vit que de son amour. Ne flatte pas non plus ta pensée qu’il y ait quelque mérite en toi qui te puisse justement faire prétendre à être son rival; car il possède six qualités qui le rendent incomparable et uniquement digne d'amour : il est noble, il est beau, il est sage, il est riche, il est bon, il cst puissant. Si tu veux savoir son extraction, il reconnaît un Dieu pour son père qui l’a produit sans mère, et la mère qui l’a mis au monde n’a pas moins été vierge pour avoir eu ce fils. Il est si beau, que sa splendeur surpasse la clarté du soleil et de tous les astres, et que les cieux mêmes sont ravis dans l’admiration de sa beauté et disent, dans leur langage, qu'ils ne sont que des ténèbres à son égard. Il est si sage et m'a tellement captivée de son amour, que je ne puis penser à d’autre qu’à lui; et maintenant que je parle de son excellence, je sens un si grand plaisir que, quoique je t’aie en horreur, je suis bien aise de te voir pour te le pouvoir dire. Il est si riche, qu’il m’a donné un trésor qui vaut mieux que tout l'empire romain, et que personne ne le sert qui ne soit comblé de richesses. Que te dirai-je de sa bonté, qui n’a point de mesure ? Pour la faire paraître avec plus d'éclat, il m'a marquée de son sang. Il m’a donné sa foi et sa parole qu’il ne m’abandonnera jamais. Il m'a prise pour son épouse, il m’a donné de belles robes et de beaux joyaux d’un prix inestimable. Il est si puissant, qu’il ne A PS, xLIV, 15.
peut être vaincu par toutes les forces du ciel et de la terre ; les malades sont guéris par le parfum céleste qui s'échappe de sa personne, et les morts reviennent en vie par l’éclat de sa voix : c’est pourquoi je suis toute à lui, je l’aime mieux que mon âme et que ma vie même, et je serais très-aise de pouvoir mourir pour lui. Quand je l’aime, je suis chaste ; quand je m'approche de lui, je suis pure, et quand je l’embrasse je suis vierge. Cela étant ainsi, vois si je dois l’abandonner dans l'espoir de quelque récompense ou par la crainte de quelque peine ».
Que les jeunes filles suivent cet exemple de sainte Agnès et qu’elles se gardent bien, s’écrie saint Maxime, de prendre des présents de la main ou de la part des hommes, quoique sous couleur de piété. « Car toutes les fois que quelqu'un ne vous donne pas de quoi craindre Dieu davantage », dit le Saint, « ne recevez rien de lui qui vous fasse plus aimer le monde ».
Le fils du préfet, entendant ces discours d’Agnès, crut qu’elle était éprise d’amour pour quelque autre grand seigneur, et, qu’étant enivrée de cette passion, elle parlait en frénétique, appelant celui qu’elle aimait son Dieu, son idole, sa vie et son âme (ce sont les noms dont les amants qualifient quelquefois ce qu’ils aiment) ; mais il en ressentit une telle jalousie, qu’il en demeura au lit malade. Son père appelé Symphrone, en sachant la cause, fit venir la sainte fille et s’efforça de lui persuader, par tous les artifices possibles, d’épouser son fils qui était le meilleur parti qu’elle püt souhaiter; mais il la trouva inébranlable dans sa résolution et elle lui dit que, pour tous les biens du monde, elle ne changerait jamais l’Epoux qu’elle avait déjà pris. Il voulut savoir qui pouvait être celui pour qui Agnès avait un si grand amour, et alors quelqu'un lui dit : « Seigneur, cette fille est chrétienne ; elle a été nourrie, dès le berceau, en l’art magique auquel les chrétiens s'appliquent fort, comme l’on voit par ce qu’ils font tous les jours ; ainsi, soyez certain que cet Epoux dont elle parle n’est autre que le Dieu des chrétiens ». Le préfet fut bien joyeux de savoir cela, pour avoir sujet de maltraiter Agnès et de se venger d’elle sous une si belle apparence; car il ne pouvait pas la maltraiter de ce qu’elle ne voulait pas épouser son fils ; comme elle était de grande condition, il n’avait que ce prétexte pour se venger de son refus. Il résolut donc de faire tous ses efforts pour gagner la sainte fille, premièrement, par de douces et de belles promesses, puis, si cela ne suffisait pas, l’intimider par des menaces et des tourments. Pour cet effet, il la fit comparaître devant son tribunal et l’attaqua vivement de tous côtés, usant de toutes les adresses et de tous les artifices que la malice armée du pouvoir emploie ordinairement pour venir à bout de ses prétentions. Et comme il vit que rien ne pouvait ébranler ce cœur uni à son Epoux céleste, il lui dit enfin : « Marie-toi, à Agnès, ou, si tu veux être vierge, sacrifie à la déesse Vesta et la sers toute ta vie, comme font toutes les autres filles romaines, sinon je te châtierai selon que tu le mérites et te ferai conduire en un lieu où tu souffriras toutes sortes d’indignités, sans te pouvoir retirer des mains de ceux qui te tiendront une fois ». — La sainte répondit : «Ne vous échauffez pas davantage, Ô préfet; car il n’y a rien au monde capable de me faire quitter l’Epoux que j’ai choisi ; si je refuse le mariage de votre fils, que j'estime d’ailleurs beaucoup,je ne me laisserai pas abuser jusqu’au point d’adorer desstatuesinsensibles, quin’ontnioreilles, nilangue, ni vie. Vous me menacez de me faire traîner en un lieu infâme, pour y exposer ma pureté : c’est ce que je ne crains pas; parce que j’al un ange avec moi, qui est l’un des serviteurs innombrables de mon Epoux, par lequel je suis gardée et qui prendra ma défense d’une façon merveilleuse, et mon Seigneur Jésus, que vous
ne connaissez pas, m’environne de toutes parts, comme un mur que l’on ne saurait forcer ».
Cette répartie mit le juge en telle fureur qu’il éommanda qu’Agnès fût dépouillée et traînée toute nue jusqu’au lieu infâme auquel il l'avait destinée, et que le trompette allât devant elle, criant que c’était Agnès, la sorcière et la magicienne, que le préfet de Rome avait condamnée aux maisons d’infamie pour avoir blasphémé contre les dieux, afin que ceux qui en voudraient abuser y pussent aller librement. C'était là un procédé fort ordinaire parmi les Gentils qui faisait voir par là que les dieux qu’ils adoraient étaient impurs et déshonnêtes ; cependant les filles et les femmes chrétiennes estimaient cela plus horrible que la mort même, car, comme dit Tertullien, elles aimaient mieux être exposées aux griffes des lions qu’à des mains impudiques. Au reste, l’ordre qu’ils tenaient en cette infâme exécution était celui-ci : ils prenaient une fille chrétienne et l’enfermaient dans l’une des chambres de ce lieu abominable, écrivant sur la porte le nom de la personne et le prix du péché, et alors les loups y venaient en sûreté pour déchirer la brebis innocente qui s’y trouvait enfermée.
La justice divine souffrait cette détestable impiété pour faire éclater les admirables effets de sa providence en faveur des âmes pures, qu’elle empêchait par sa grâce de brûler au milieu des flammes, et afin de faire connaître au monde la pureté et la sainteté de la religion chrétienne, montrant qu’il n’est point de bras assez puissant pour s’opposer à la force du sien, comme il parut en la bienheureuse Agnès. Car les bourreaux ayant dépouillé ce beau corps de tous ses habits, ses cheveux grandirent en un moment par miracle et en si grande quantité qu’elle en eut assez pour cacher tous ses membres; de sorte que son corps ne put être vu, ni servir de spectacle aux yeux sensuels de ses bourreaux. Lorsqu'elle fut contrainte d'entrer en ce lieu d’infamie, elle y trouva un ange pour la défendre et une belle robe plus blanche que la neige qui lui servit pour se couvrir, et même le lieu fut éclairé d’une très-brillante lumière ; de quoi la sainte fille, étant toute consolée et transportée de l'amour de son Époux, se mit en oraison, rendant grâces à celui qui faisait tant de prodiges pour la protéger.
Ainsi la chasteté d’Agnès ne se flétrit point par l’impureté; maïs le lieu, au contraire, demeura ennobli par sa pureté; ce cloaque de turpitude devint un paradis de chastes plaisirs, et cet antre d’impureté fut converti en un séjour angélique et en un temple de la Divinité, laquelle est honorée, en cette même place, dans une église qui y fut bâtie et qui est demeurée jusqu’à présent le souvenir éternel d’une si illustre victoire remportée par la sainte résolution d’une jeune fille. Il faut donc que le prince des enfers cède aux serviteurs du Tout-Puissant, puisqu'il a été vaincu par une jeune fille de treize ans, et qu’au milieu d’un abime de corruption, la chasteté a trouvé un port assuré pour conserver son intégrité. Les jeunes hommes lascifs entraient dans la chambre de la Sainte et tout étonnés de ce qu'ils voyaient, ils en sortaient chastes et convertis; ils y entraient impudiques et déshonnêtes, et ils en revenaient purs et sanctifiés; ils y accouraient pour satisfaire l’appétit déréglé de leur chair et ils y recevaient l’esprit de continence et de modestie, lequel dépend de la bonté de Dieu qui le donne quand il lui plaît.
Procope, qui était le principal motif de la cruauté que l’on avait exercée contre la Vierge, voulant accomplir son mauvais dessein, entra dans la chambre comme les autres, et sans regarder ce qui y paraissait d’admirable il voulut attaquer et la forcer; mais il fut prévenu par l'ange qui la gardait, lequel, le frappant au cœur, le renversa raide mort à ses pieds. Les
autres jeunes hommes ses compagnons qui l’attendaient à la porte, voyant qu'il tardait trop, entrèrent au bout de quelque temps, et le trouvant étendu sur la place, ils commencèrent à s’écrier en pleurant : « Venez, Ô Romains, venez; car Agnès la sorcière a tué par ses charmes le fils du préfet ». Ce bruit se répandant aussitôt par toute la ville, vint aux oreilles de Symphrone qui accourut comme un désespéré au lieu où était le corps de son fils : le voyant sans vie, il s’'adressa à Agnès et lui dit ce que la rage et la fureur font dire quand elles emportent la raison; il l’appela furie sortie des enfers, sorcière et enchanteresse, monstre né pour la désolation de sa vie, lui demandant avec plusieurs exécrations pourquoi elle lui avait ravi son fils, quelle injure elle en pouvait avoir reçue pour commettre ce crime, et si elle se tenait offensée de l’amour d’un homme de la qualité et du mérite de Procope. Agnès reçut ces invectives sans s’émouvoir et répondit avec modestie : « Je n’ai point ôté la vie à votre fils; son effronterie et sa témérité ont seules causé sa mort. Ceux qui sont entrés ici avant lui en sont sortis librement, parce que voyant cette chambre pleine de clarté, ils ont rendu au grand Roi du ciel l'honneur qui lui est dû; ils ont su que quand j'ai été dépouillée, il m’a revêtue; que quand j'ai été seule et abandonnée il m’a préservée des insultes de mes persécuteurs, et qu’il a conservé ma virginité que je lui ai consacrée dès le berceau. Mais votre fils, transporté de fureur, sans avoir de respect pour mon Dieu, m’a voulu violer; c’est pourquoi l’ange qui me garde l’a fait mourir misérablement ».
Alors le préfet lui dit d’une voix plus modérée : «Je te prie donc de rendre la vie à mon fils, afin que chacun connaisse que tu ne la lui a pas Ôtée par des charmes et par l’art magique ». La Sainte lui répondit : « Sans doute que votre aveuglement vous rend indigne de cette faveur; mais afin que la gloire de mon Epoux en soit mieux reconnue, et que toute la ville &2 Rome sache le bonheur de ceux qui le servent avec fidélité, sortez de cette chambre, vous et ceux qui sont venus avec vous, tandis que je ferai ma prière pour obtenir de lui ce que vous désirez ». Symphrone étant sorti de la chambre, Agnès se jeta à terre, et les joues baignées de larmes, elle pria son Epoux bien-aimé de rendre la vie à Procope, qui n’était plus un homme, mais un infâme cadavre. Pendant l’ardeur de son oraison, un ange du ciel se présenta à elle, et l’exhortant à prendre courage, il ressuscita celui pour qui elle priait. Il ne fallut plus-d’autre héraut de la vérité que ce même fils de Symphrone; car, sortant de la maison, il commença à crier : «Il n’est point d'autre Dieu au ciel ni sur la terre, en la mer ni dans les abîmes, que celui qui est le Tout-Puissant, adoré par les chrétiens; c’est à lui seul que tout honneur est dû; lui seul doit être adoré; les idoles ne sont que des esprits trompeurs qui nous abusent, afin de nous traîner avec eux en enfer ». Aussitôt que ces discours de Procope ressuscité vinrent aux oreilles des pontifes idolâtres, ils commencèrent, avec tout le peuple séduit par eux, à faire retentir leurs cris jusqu'aux nues : « Que la magicienne meure ! Que l’on fasse mourir la sorcière, l’effrontée, l’infâme qui par ses charmes fait perdre l’esprit aux hommes, les fait devenir des bêtes, et comme une autre Circé, les transforme en des animaux privés de raison ! » Le préfet fut fort étonné de ces cris, parce qu'ayant vu de si grandes merveilles en la Sainte, il eût bien voulu lui sauver la vie. Mais se voyant accablé de la fureur populaire et emporté par la violence des prêtres idolâtres, comme un homme lâche, il se laissa vaincre par la peur, et chargeant de juger cette cause son lieutenant Aspase que quelques-uns appellent aussi Paterne, il se retira, selon la coutume des juges timides et craintifs qui, connaissant la vérité,
ne se veulent pas engager à la défendre, comme ils y sont obligés. Aspase commanda qu'Agnès fût amenée en sa présence, et ayant fait allumer un grand feu, il la fit jeter dedans. Mais la justice du ciel ne voulant pas souffrir que celle qui n'avait jamais été touchée du feu de la concupiscence fût consumée par le feu matériel, les flammes se divisèrent, la laissèrent saine et entière sans lui faire aucun mal, et tournèrent leur furie contre les idolôtres dont quelques-uns furent réduits en cendres, tandis que les autres jetaient mille sortes d’imprécations contre l’innocente vierge. Pour elle, toute pénétrée de joie et d’allégresse, elle se tourna vers son Epoux et lui dit : « O mon Dieu tout-puissant, digne de toute louange et de tout honneur, je vous loue et glorifie votre saint nom de ce que, par la vertu de votre Fils unique Jésus-Christ, j'ai vaincu la violence des tyrans et passé par le chemin de l’impureté sans être souillée. Pour comble de merveilles, je vois que votre esprit céleste adoucit l’ardeur de ce feu, me rendant sa flamme douce et sa chaleur suave, et que les bourreaux qui me tourmentent éprouvent eux-mêmes la violence de cet élément. Béni soit votre saint nom, Ô Seigneur, puisque je vois déjà ce que je désirais, je jouis de ce que j’espérais, je tiens entre mes bras ce que j'aimais : mon cœur, ma langue, mes entrailles, mon âme, vous louent et vous glorifient. Je vais à vous, Ô vrai Dieu éternel, qui régnez avec votre Fils unique Jésus-Christ dans les siècles des siècles ».
Cette oraison ne fut pas plus tôt achevée que le feu s’éteignit de telle sorte qu’il n’en demeura ni marque ni vestige. Mais enfin, Aspase, pour apaiser le tumulte populaire qui croissait de plus en plus, lui fit donner un coùp d'épée dans la gorge et il sortit de cette plaie une telle abondance de sang que le corps de la Vierge en fut tout couvert. Quand le bourreau leva l’épée pour la frapper, il trembla et changea de couleur comme s’il eût été condamné à mort, tandis qu'Agnès attendit ce coup avec un si grand courage, qu'il semblait, à la voir, qu’elle voulüt blâmer la lenteur du bourreau et lui dire : « Que fais-tu ? Qu’attends-tu ? Qui te retient ? Fais mourir ce corps qui peut être vu des yeux des hommes dont je ne veux pas être regardée, et que l’âme vive, qui est agréable aux yeux de Dieu. Que ce Seigneur, qui m'a élue pour son épouse et auquel je veux plaire, me veuille, par sa bonté, recevoir entre ses bras ! » C’est ainsi qu’elle reçut le coup durant les transports de son esprit, et qu’elle gagna la couronne du martyre le 24 janvier, l'an 304. « Avant de recevoir le coup », dit saint Ambroise, « elle s’enferme de ses vêtements. Elle est morte et la pudeur veille encore; elle est tombée à genoux et sa main voile son visage ».
« Son âme brillante s’élance libre à travers les airs; un groupe d’anges l'accompagne sur le sentier lumineux ».
« O vierge heureuse, Ô noble habitante des cieux, incline vers nous ta tête ornée du double diadème des vierges et des martyres. Le Dieu suprême te donna de rendre pur le lieu même de l’impureté t ». |
Les reliques de son chaste corps furent déposées dans un héritage de l’un de ses parents, hors la porte de Numa, aujourd’hui Sainte-Agnès, non pas avec des pleurs et des sanglots, mais avec la joie et l’allégresse de tous les chrétiens qui y accoururent avec grande dévotion. Les Gentils, indignés jusqu’à la rage, se jetèrent sur cette troupe de fidèles avec une telle impétuosité que plusieurs en furent maltraités, entre autres la bienheureuse vierge Emérentienne, qui était compagne et sœur de lait de sainte Agnès. Malgré toute la violence des païens, elle ne voulut jämais se retirer de ce