SAINT VINCENT D'ESPAGNE, DIACRE ET MARTYR
supportables que ses plus cruelles rigueurs, et qu’il souffrait plus de mal sur ! ce lit délicieux où il fut étendu, qu'il n’en avait souffert sur les chevalets et Fan milieu des supplices ; car, comme s’il n’eût voulu avoir la vie que pour souffrir, il refusa de vivre lorsqu'il vit qu'il ne souffrait plus, et il souhaita | de mourir dans la douceur qui lui était insupportable comme il avait voulu vivre dans les tourments pour lesquels seuls il semblait avoir aimé la vie. Son âme glorieuse quitta donc, au milieu du repos, ce corps bienheureux dont elle n’avait pu s’éloigner durant les efforts de la cruauté de ses ennemis. Ce fut en cet état que mourut l’invincible martyr saint Vincent, sortant de la vie présente pour aller recevoir la palme des mains de celui qui lui avait donné la force de triompher : ce qui arriva le 22 janvier, l’an 304. Dacien, voyant ses desseins avortés par cet heureux décès, qui mettait Vincent hors du monde et hors de son pouvoir, répandit le reste de sa rage contre ce saint corps qu’il n’avait pu vaincre. Il commanda donc qu’il fût exposé au milieu d’une forêt, pour servir de pâture aux animaux, et priver ainsi les chrétiens de la consolation qu’ils auraient ressentie en rendant honpeur à ces précieuses reliques. Mais que peut la malice des hommes impies contre le pouvoir d’un Dieu vivant, qui sait défendre ses serviteurs durant leur vie et après leur mort? Le corps de cet admirable martyr fut jeté tout nu au pied d’une montagne, afin que l’avidité des animaux y fût plus aisément attirée par la solitude du lieu ; mais un corbeau fut destiné du ciel à garder ce précieux trésor. La première bête qui en approcha fut un loup : et cet oiseau, fondant sur sa tête, et se perchant entre ses oreilles, le contraignit par les coups de bec qu'il lui portait aux yeux, de laisser entiers les restes mortels arrachés à l’impiété de Dacien et d’aller chercher ailleurs de quoi se repaître. O souveraine bonté de Dieu, qui secourt si puissamment ses amis ! O toute-puissance de Dieu, à qui toutes les créatures obéissent ! Lequel des deux miracles est le plus grand, ou qu’un corbeau apporte à manger à Elie affamé, ou qu’un autre corbeau famélique ne mange point le corps mort de Vincent, et, ce qui est beaucoup plus, ne permette pas même aux autres oiseaux de proie ni aux bêtes farouches de le manger ? O fureur insensée de Dacien! dit saint Augustin, le corbeau sert Vincent, le loup le révère, et Dacien le persécute et n’a point honte de s’opiniâtrer en sa malice et de se montrer plus cruel envers lui que les bêtes sauvages qui oublient en sa faveur leur cruauté naturelle et s'efforcent de le défendre. Dacien, averti de ce qui se passait, se prit à crier comme un frénétique : « O Vincent ! tu triomphes encore de moi après ta mort, et tes membres froids et nus, qui n’ont plus de sang ni de vie, me font encore la guerre ; il n’en sera pas ainsi ! » Puis, s'adressant aux bourreaux, il leur commanda de prendre le corps du martyr et de le coudre dans une peau de bœuf pour le jeter au fond de la mer, afin qu’il fût mangé par des poissons et qu’on ne le vit plus jamais, espérant vaincre dans la mer celui par qui il avait été vaincu sur la terre, comme si Dieu n’était pas le Seigneur d’un élément aussi bien que de l’autre. Les impies donc prirent le corps et le portèrent dans une barque si avant dans la mer, qu’ils ne voyaient plus que le ciel et l’eau, et l’ayant ainsi jeté en haute mer, ils revinrent à terre, croyant avoir entièrement satisfait au désir du président. Mais la puissante main du Très- Haut, qui avait reçu en son sein l’esprit de Vincent, retira aussi son corps du milieu des ondes et le porta si promptement sur le rivage, que les ministres de Dacien l’y trouvèrent à leur retour, avec la pierre qu’ils lui avaient attachée et qui nageaït sur l’eau comme une éponge. Ils en demeurèrent si épouvantés qu'ils n’osèrent plus toucher à ce saint corps; les vagues creu-
sèrent peu à peu une fosse et le couvrirent du sable de la mer pour lui donner la sépulture, jusqu’à ce qu’il plût à Dieu d’en disposer autrement.
La Providence permit que le saint Martyr apparût à un homme du nombre des fidèles, et lui ordonnât de prendre son corps et de lui rendre les devoirs de la charité chrétienne ; mais cet homme, craignant la fureur de Dacien, différa ce bon office. Vincent s’adressa à une pieuse veuve, appelée lonique, l’avertit du lieu où étaient ses précieuses reliques, et lui commanda de les enterrer. Cette femme courageuse exécuta promptement ce que l’homme timide n'avait osé entreprendre. Elle prit le corps et le mit en terre hors des murs de Valence, dans une église qui fut depuis dédiée sous le nom de cet invincible Martyr.
Voilà quels furent les combats, les victoires, les couronnes et les trophées du glorieux saint Vincent qui, comme dit saint Augustin, enivré de ce vin qui rend fort et chaste, s'opposa aux. tyrans qui voulaient ruiner le règne de Jésus-Christ. Il endura patiemment les peines et les tourments, et même il s’en moqua, tant il était constant; mais s’il fut fort pour résister, il ne fut pas moins humble dans le triomphe, sachant bien que ce n'était pas lui, mais la grâce qui, en lui, remportait la victoire : c’est pourquoi les tourments ne le purent fléchir ni réduire à acquiescer à Dacien, pour faire voir la force du Tout-Puissant, et afin que le serviteur fidèle, quand il sera question d'exposer sa vie pour l’honneur de son Seigneur, ne craigne pas pour sa faiblesse, se souvenant que ce n’est pas lui qui doit combattre, mais Dieu en lui. :
Parmi ceux qui parlent avec éloge de saint Vincent, on peut compter saint Augustin, saint Léon pape, saint Bernard, Prudence, Isidore, Métapbraste et tous ceux qui ont écrit les Martyrologes. La France s’enrichit de la plus grande partie de ses saintes reliques. On en transporta, entre autres villes, à Metz, à Castres, à Besançon. En 876, Charles le Chauve passant à Besançon, fit présent à Thierry, évêque de cette ville, de deux vertèbres du célèbre martyr de Saragosse. Le culte de saint Vincent a été en grand honneur au moyen âge dans le diocèse de Besançon et sa fête s’y célèbre encore le 22 janvier, sous le rite double. A Paris, l’abbaye de Saint-Germain des Prés fut bâtie par la piété du roi Childebert, en l'honneur de ce glorieux Martyr qui en est le patron et le titulaire. Ce prince, à son victorieux retour des Espagnes qu’il avait affranchies par la force de ses armes de la tyrannie des païens, se contenta, pour toute récompense, d’un bras de saint Vincent et de sa tunique de diacre, comme il est rapporté dans les Annales de France. L'église du Mans eut le bonheur d’en posséder le chef, qui fut donné à son évêque, saint Domnole, par le même Childebert. Mais l’église du Mans ne possède plus actuellement le ;chef de saint Vincent, diacre et martyr. Ces précieuses reliques avaient été reçues au Mans par saint Dompole, évêque, et déposées par lui dans un monastère qu’il avait fait construire en l’honneur de ce glorieux Martyr (an 572). Ce monastère, occupé par les Bénédictins de la réforme de Chazel-Benoît, et plus tard de la Congrégation de Saint-Maur, subsista jusqu’à la Révolution. A cette époque furent perdues les reliques que possédait l’église abbatiale. Aujourd’hui, l'antique abbaye de Saint-Vincent du Mans est occupée par le grand séminaire diocésain :.
Les dames religieuses du Charme, de l’ordre de Fontevrault, au diocèse de Soissons, en conservaient, avant la Révolution française, comme un riche trésor, deux notables ossements, l’un d’un bras, l’autre d’une jambe. Mais nous ne saurions écrire sans douleur l’insigne perte qu'’a faite la ville de