SAINT VINCENT D'ESPAGNE, DIACRE ET MARTYR
ennemis de notre empire, ainsi forts et en cet embonpoint ». Et, se tournant ensuite vers les saints martyrs, il leur demanda: « Que me dis-tu, Valère ? Veux-tu obéir aux empereurs et adorer les mêmes dieux qu’ils adorent ? » Le saint vieillard répondit doucement et fort bas, à cause de la difficulté qu'il avait à parler, de sorte que sa réponse ne fut pas bien entendue. Vincent lui dit : « Je parlerai, mon père, si vous me l’ordonnez ». — « Mon fils, reprit Valère, je vous ai déjà confié le soin d’annoncer la parole de Dieu; ainsi je vous charge présentement de répondre pour faire l’apologie de la foi que nous défendons ici ». Le saint Diacre prit donc la parole et dit au gouverneur : « Que vos dieux, Dacien, soient pour vous ; offrez-leur votre encens et vos sacrifices d'animaux, et adorez-les comme les protecteurs de votre empire ; nous autres, chrétiens, nous savons bien que ce ne sont que les ouvrages des mains de ceux qui les ont façonnés ; qu'ils n’ont ni sentiment ni mouvement, et qu’ils sont sourds à vos invocations. Nous reconnaissons le souverain Seigneur qui a créé le ciel et la terre par sa seule volonté et qui, par sa providence, régit et gouverne le monde. Nous ne croyons qu’en ce seul Dieu et en Jésus-Christ, son Fils, lequel, revêtu de notre chair est mort pour nous sur la croix ; et afin de reconnaître, autant qu'il nous est possible, cet amour et cette mort par notre mort, nous désirons répandre notre sang et donner notre vie pour sa gloire ».
Ces paroles eurent des résultats bien divers: les chrétiens qui étaient présents en reçurent une merveilleuse consolation, et Dacien en fut rempli de rage et de fureur ; il commanda que le saint évêque fût banni et Vincent cruellement tourmenté. Les bourreaux le dépouillèrent et lelièrent à un long poteau, puis ils lui serrèrent les pieds avec des cordes attachées à des poulies, et, lui étendant le corps à force de tirer, ils lui disloquèrent tous les membres. Durant ce supplice, Dacien lui disait : « Ne vois-tu pas comme ton corps est tout démembré; qu’atiends-tu davantage pour te ranger à la volonté de nos dieux ? » Le généreux martyr lui répondit d’un visage riant : « J’ai toujours désiré souffrir ; et crois-moi, Dacien, il n’est point d'homme qui me puisse faire un plus grand plaisir que celui que je reçois maintenant de toi et contre ton intention. Tu es plus tourmenté que moi de voir que je ne puis être vaincu par les supplices que j’endure ; c’est pourquoi je te prie de ne pas changer de volonté pour moi ; car le prix de ma couronne et la gloire de mon combat dépendent des excès de ta cruauté ». Ces paroles étaient comme de l'huile jetée sur le feu de la rage, déjà assez ardent dans le cœur de Dacien. Il commanda aux exécuteurs d'inventer quelque nouveau supplice et de déchirer le corps du Saint avec des gaffes et des crochets de fer. Mais, comme si Vincent eût été insensible, il reprochait à ses ennemis leur faiblesse en leur disant: « Que vos forces sont petites et que vos inventions sont courtes ! Je pensais que votre cruauté irait plus loin ». Ils étaient las de le tourmenter, et le martyr n’était pas las de souffrir, car son courage augmentait avec sa joie, et il trouvait de nouvelles forces au milieu de ses douleurs ; Dieu l'ayant armé d’une confiance si parfaite que les tourments mêmes lui semblaient des délices. On eût cru, à voir ce spectacle, qu'il y avait un combat opiniâtre entre la fureur de Dacien et la ferveur du saint martyr: fureur de l’un à faire du mal et ferveur de l’autre à l’endurer ; mais Dacien aurait manqué plutôt de torture que Vincent de courage. De
sorte que ce juge, devenu furieux, fit maltraiter les bourreaux mêmes qu'il
accusait de lâcheté comme de faibles ministres de la justice des dieux et des empereurs, qui se laissaient vaincre par la patience du criminel. Ceux-ci renouvelèrent donc ses souffrances, et par un détestable raffinement de
cruauté, ils l’étendirent sur un lit de fer, sous lequel ils mirent le feu ; ils lui appliquèrent en même temps des lames de cuivre ardentes sur la poitrine et sur les autres membres, tellement que le sang qui coulait des plaies qu'il avait déjà reçues éteignait le feu qui le dévorait. Sa chair était consumée, il ne lui restait que les os déjà noirs et brûlés, et néanmoins le brave soldat de Jésus-Christ, comme s’il eût été sur un lit semé de roses et de fleurs, méprisait ses bourreaux et l’impiété de Dacien ; de sorte que, pour étudier une nouvelle invention, ce cruel tyran le fit ramener dans une prison qu'il fit semer de têts de pots cassés, commandant qu’il fût roulé dessus afin de renouveler ses douleurs en tous les membres de son Corps.
Le courageux lévite était couché sur ce lit douloureux avec un corps presque mort, mais avec un esprit plein de vie et qui se préparait à de nouveaux combats. Alors Notre-Seigneur le regardant du trône de sa gloire, voulut lui faire de nouvelles faveurs et montrer aux fidèles qu’il n’abandonne jamais ceux qui ont une véritable confiance en lui. Il avait comblé d’une allégresse intérieure dans les tourments et lui avait donné le désir d’en souffrir davantage ; mais il voulut achever la mesure de ses grâces et le mettre en état de triompher encore plus glorieusement des ennemis de son nom.
Au milieu de la nuit, lorsque les geôliers croyaient être plutôt commis à la garde d’un squelette que d’un homme, et que, sur cette opinion ils s'étaient endormis, les esprits bienheureux vinrent faire part de leur félicité à ce généreux soldat de leur Roi; ils éclairèrent la prison, la parfumèrent d’une odeur céleste et la remplirent d’une douce harmonie. Les gardes s’éveillant en sursaut, croyaient déjà que leur prisonnier leur avait été enlevé : Vincent les voyant inquiets leur eria : « Je ne m’enfuis point, non, me voici; je suis ici au milieu de mes frères, et je goûte les grâces que Dieu me fait; reconnaissez par là la grandeur du Roi que je sers et pour qui je souffre ; mais, étant témoins de la vérité, allez dire de ma part à Dacien qu’ilinvente de nouveaux supplices, car je suis déjà tout guéri et plus prêt que jamais à en souffrir davantage ». Les soldats allèrent trouver Dacien pour lui dire ce qui se passait ; il en fut saisi et consterné, mais il persévéra dans son endurcissement, tandis que le geôlier et la plupart des gardes se convertirent à la vue de tant de merveilles et reçurent le baptême. Pendant que Dacien pensait à ce qu'il pourrait faire, les anges chantaient autour du saint diacre, et, comme dit Prudence, l’encourageaient par ces paroles : « Courage, invincible martyre, ne crains plus ; car tu as vaincu les tourments eux-mêmes, i$ ont perdu contre toi toute leur force. Notre-Seigneur Jésus-Christ a vu tes glorieux combats, il te veut déjà couronner comme victorieux. Laisse donc là la dépouille de cette faible chair et viens avec nous jouir de la gloire du ciel ».
Cest ainsi que se passa cette nuit, après laquelle Dacien commanda qu’on amenût le Saint en sa présence. Sa cruauté avait été sans succès, il voulut tenter de gagner par la douceur ce cœur invincible qui avait surmonté tant de tourments; il se mit donc à le flatter par de belles paroles, lui disant : « Tes tourments ont été grands et excessifs ; il est bien raisonnable que tu te reposes à présent sur un lit et que nous cessions de te faire la guerre ». Ce discours de Dacien ne procédait pas du repentir de ce qu’il avait fait souffrir au Saint, mais du seul mouvement de sa rage ; son dessein était de le gagner par les délices, ou, s’il demeurait toujours dans sa résolution, de le tourmenter par de nouveaux supplices. Mais ce fut ici que le glorieux marlyr fit bien voir que les douceurs du monde lui étaient plus in-