‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 391 sur 412 · MARTYR · texte numérisé non relu

MARTYR

10-166. — Papes : saint Clément Ier; saint Soter. — Empereurs : Vespasien; Marc-Aurèle et Lucius Verus.

Ecris à l'ange de Smyrne : Je connais ta tribulation et ta pauvreté, mais tu es riche. Celui qui aura remporté la victoire, la mort ne le touchera pas une seconde fois. Apocal. 11, 8-11.

Pionius a écrit que saint Polycarpe, étant encore petit, fut amené par des marchands des contrées du Levant en la ville de Smyrne, en Asie, où il fut acheté par une femme noble appelée Caliste, qui l’adopta ensuite pour son fils ; il raconte ensuite comment il fut ordonné diacre, prêtre et évêque de cette même ville. Il est inutile de s'arrêter à ces récits incertains : nous suivrons des auteurs plus authentiques : saint Irénée, évêque de Lyon, son disciple ; Eusèbe de Césarée, dans son histoire, et saint Jérôme, au Traité des écrivains ecclésiastiques ; et, surtout, le clergé de Smyrne, qui se trouva présent à son martyre, et dont nous avons une lettre circulaire aux Eglises d'Asie.

Pour commencer, nous dirons que ce grand Saint, dent le nom de Poly-

1. C’est probablement ie même que saint Athanase, évêque de Naples. Nous retrouverons ce dernier au 15 juillet.

carpe signifie un fruit abondant, était un personnage d’une très-éminente sainteté et d’une très-profonde doctrine. Il avait eu le bonheur de connaître plusieurs disciples du Sauveur, et de les entretenir familièrement : surtout saint Jean l’Évangéliste qui était le père et le prince de toutes les Eglises de l'Asie ; et ce fut par son autorité qu’il fut établi évêque de Smyrne, très-digne d’un si haut ministère. Son épiscopat fut assez tranquille sous le règne de Trajan, pendant que la persécution agitait l'Eglise dans les autres provinces de l'empire. Saint Ignace, évêque d’Antioche, son ami, ayant été condamné à mort par cet empereur qui était alors en Syrie, fut envoyé à Rome, pour y être exposé aux bêtes ; il passa par Smyrne. Quel ne fut pas son bonheur de voir son ami et de l’embrasser avant de mourir, et d’un autre côté avec quel respect Polycarpe ne baisa-t-il pas les chaînes glorieuses du saint martyr? Celui-ci fut tellement touché de l'hospitalité qu’il reçut, et plus encore de la sagesse de l’évêque de Smyrne et de l’état florissant de son église, qu'il ne se contenta pas de lui exprimer de vive voix sa reconnaissance et son admiration : lorsque dans la continuation de son voyageil fut à Troade, il écrivit à Polycarpe et aux fidèles de Smyrne des lettres dont nous parlerons au premier février. Saint Polycarpe reçut en même temps une lettre des Philippiens : ils le priaient de leur communiquer celles qu’il avait reçues de saint Ignace et les autres du même saint qu’il pourrait se procurer. Notre Saint les ayant recueillies, les leur envoya et leur en fit un grand éloge. Il leur en écrivit lui-même une qui a été louée par toute l’antiquité ecclésiastique et qui se lisait publiquement dans les églises d'Asie, du temps de saint Jérôme.

Saint Polycarpe était très-instruit des vérités du Christianisme, les ayant apprises de ceux même qui avaient vu Jésus-Christ et conversé avec lui, aussi avait-il une horreur extrême pour tout ce qui attaquait la foi: lorsqu'il entendait parler de quelque erreur, il se bouchaïit les oreilles, et il s’écria une fois : « Oh ! mon Dieu, fallait-il me conserver la vie jusqu’à cette heure pour que j’eusse la douleur d'entendre des choses si étranges ? » Il s’enfuyait des lieux où il s’apercevait qu’on débitait de mauvaises doctrines. Ce fut ce zèle pour la vertu qui lui fit entreprendre le voyage de Rome vers l’an 458. I] désirait conférer avec le pape Anicet pour faire l’accord entre les Eglises d'Orient et celle de Rome touchant la célébration de la Pâque. En Asie, on faisait cette fête, comme les Juifs, le quatorzième de la lune de mars, en quelque jour de la semaine qu'il arrivât ; et à Rome, le dimanche qui suivait le quatorzième de la lune. Après avoir examiné ensemble cette question de discipline, Anicet et Polycarpe décidèrent que le plus sage était de laisser l'Orient et l'Occident suivre chacun leur coutume jusqu’à nouvel ordre. Le souverain Pontife donna à notre Saint les plus grandes marques d’estime. Il lui fit un jour célébrer les saints mystères en sa place.

Pendant son séjour à Rome, Polycarpe voyant que Valentin et Marcion semaient leurs hérésies, il avertit les fidèles de se garder d'eux comme de gens très-pernicieux qui étaient ennemis de Jésus-Christ ; il leur assura que, pour lui, il leur prêchaït la même doctrine que les Apôtres, qui l'avaient apprise de la Vérité éternelle. Et afin de leur faire avoir les hérétiques en plus grande horreur et de les obliger à fuir leur conversation, il leur raconta que saint Jean l’Evangéliste, son maître, allant une fois aux bains, accompagné de quelques-uns de ses disciples et y ayant trouvé l’hérétique Cérinthe

1. On peut voir la lettre de saint Polycarpe aux Philippiens dans le tome v de la Patrologie de

M, Migne : elle se trouve en français dans les Pères traduits par M. de Gemoude. — Qn en lira l'analyse ei-après, page 624.

qui se lavait, il se retira sur l’heure et dit à sa compagnie : « Fuyons d'ici, mes enfants, et retirons-nous, de peur que ces bains ne tombent et que nous demeurions sous leurs ruines ; car Cérinthe, ennemi de la vérité, s’y lave ». En cela, saint Polycarpe imita aussi très-parfaitement son maître, car, allant un jour par la ville de Rome, et y rencontrant l’hérésiarque Marcion, il tourna la tête pour ne point le voir et n’être pas obligé de lui parler. Marcion s’approcha de lui avec effronterie, et lui dit : « Ne me connaissez-vous pas ? — Oui », répondit Polycarpe, « je vous connais. — Et qui suis-je ? » dit Marcion. — « Vous êtes », répondit-il, « le fils aîné de Satan ». En effet, quoique tous les pécheurs soient enfants de Satan par imitation, comme les justes sont enfants de Dieu par la participation de sa grâce, néanmoins les hérétiques sont comme ses aînés, parce qu’ils travaillent plus diligemment à ses affaires, c’est-à-dire à la ruine des âmes. Saint Polycarpe ramena plusieurs hérétiques de Rome à leur devoir par la force de sa doctrine et par la sainteté de ses exemples; puis il reprit le chemin de Smyrne, pour veiller sur son troupeau, et, comme un bon pasteur, le garantir de la rage des loups infernaux.

Voilà tout ce que nous savons de saint Polycarpe jusqu’à son martyre.

Un jour, il lui sembla que son oreiller était en feu : aussitôt il prédit qu'il serait brûlé vif.

« La sixième année de l’empire de Marc-Aurèle et de Lucius Verus, Statius Quadratus étant proconsul d’Asie, il s’éleva en cette contrée une grande persécution contre les chrétiens. Nous ne pouvons mieux peindre d’un côté la cruauté des persécuteurs, et de l’autre la constance des persécutés, qu’en laissant parler l'Eglise de Smyrne elle-même dans la lettre qu’elle écrivit à l'Eglise de Philadelphie, et à toutes les Eglises catholiques, sur le martyre de saint Polycarpe : « Qui pourrait n'être pas ému d’admiration à la vue de ces hommes incomparables pour qui les tortures et les chevalets, les fouets armés de pointes, le fer des bourreaux et les flammes d’un bûcher ardent n’étaient qu’un doux et agréable rafraîchissement? Ils voyaient sans pâlir couler leur sang par mille ouvertures que la cruauté des tyrans avait faites à leur corps ; ils regardaient d’un œil tranquille leurs entrailles palpitantes. Le peuple, ému d’un spectacle si plein d’horreur, ne pouvait retenir ses larmes; les martyrs seuls, fermes, inébranlables, ne laissaient pas même échapper un soupir; pas un gémissement, pas un cri; leur bouche, fermée à la plainte, ne s’ouvrait que pour bénir le nom du Seigneur. Ils se présentaient volontiers aux supplices; mais ils souffraient en silence, et leur patience n’était pas moins digne d’admiration que leur générosité.

« Dieu, qui du haut du ciel jetait des regards de complaisance sur ces illustres combattants, non-seulement les animait au combat par l’espérance prochaine d’une récompense éternelle, mais aussi faisait couler dans leurs membres déchirés une vertu secrète qui tempérait la violence de leurs maux, et qui, soutenant par sa force toute divine leur âme attaquée de tous côtés, la rendait victorieuse de la douleur malgré la faiblesse de leur corps. Il les excitait même de la voix ; il faisait briller à leurs yeux les couronnes qu’il leur préparait. De là venait le mépris qu’ils faisaient des juges; de là cette constance insurmontable ; de là ces désirs violents de sortir de ce triste séjour qu’une faible et sombre lueur n’éclaire qu'avec peine, pour aller jouir dans la terre des bienheureux de cette lumière vive et pure qui sort du sein de Dieu comme d’une source féconde et inépuisable ; de là enfin naissait ce sage et judicieux discernement qui leur faisait préférer la vérité au men-

songe, le ciel à la terre, l'éternité au temps. Une heure de souffrance leur acquérait des joies sans fin.

« Cependant le démon employait ses ruses pour tâcher de séduire quelqu’un des frères, mais toujours sans succès. La grâce de Jésus-Christ se tenait sans cesse à leurs côtés, pour les couvrir de sa protection. Elle se servit même du martyr Germanicus, pour rassurer, par sa fermeté, les esprits que les artifices du démon commençaient à ébranler. Ce saint confesseur ayant été exposé aux bêtes, le proconsul, touché d’un sentiment d’humanité, l’exhortait à avoir pitié de lui-même et à conserver du moins ses jours, s’il ne croyait pas que les autres biens méritassent son attachement et ses soins. Mais, regardant le proconsul avec mépris, il lui dit qu'il aimerait mieux perdre mille fois la vie, que de la recevoir de lui à un tel prix. Puis, s’avançant hardiment vers un lion qui venait à lui, et cherchant la mort dans les griffes et les dents meurtrières de cet animal, il se hâta d’y laisser la dépouille sanglante de son corps et d'abandonner un lieu où l’on ne respirait que l’impiété et le crime. Cette action héroïque causa au peuple de l’admiration tout ensemble et du dépit; mais le dépit fut plus fort que l’admiration, et l’on entendit mille voix confuses qui faisaient retentir l’amphithéâtre de ces paroles : Mort aux athées ! qu’on amène Polycarpe !

« Sur ces entrefaites, un chrétien nommé Quintus, natif de Phrygie, et qui ne faisait que d'arriver à Smyrne, se présenta au proconsul ; mais s’appuyant trop sur ses propres forces, et écoutant trop facilement un désir indiscret de mourir pour la foi, il donna bientôt de tristes marques de sa faiblesse. Car à peine eut-il aperçu les bêtes qu’il sentit que toute sa résolution l’abandonnaïit ; il pâlit de frayeur à cet aspect ; il recula en arrière ; il commença à se repentir de son zèle; et, se rendant sans combat au démon qui l’attaquait, il demanda honteusement la vie. Il était venu pour abattre les idoles, et il prêta la main pour les soutenir, le proconsul ayant sans peine obtenu de lui qu’il leur sacrifierait. Cet exemple nous apprend à ne louer qu'avec réserve ceux qui, par une présomption téméraire, préviennent la recherche des juges ; et que ceux-là sont dignes de nos louanges et de la gloire du martyre, qui, se défiant d'eux-mêmes, se tiennent cachés, et qui, ne sortant de leur retraite que par l’ordre de Dieu, ne craignent point de combattre, parce qu’ils sont sûrs de vaincre. Aussi voyons-nous que l’Evangile prescrit aux fidèles cette conduite humble et prudente, et que, dans le même temps que l’imprudent Phrygien, pour l’avoir négligée, se rend, cède, et est vaincu, le sage Polycarpe, pour l’avoir suivie, se soutient, résiste et triomphe.

« Car ce grand homme, dont la prudence ne diminuaït en rien la générosité, ayant appris qu’on le cherchait, se déroba à la poursuite de ses ennemis ; il paraissait, par la tranquillité de son âme, qu’il ne fuyait pas la mort par une lâche crainte, mais qu’il en éloignait le moment par une humble défiance de lui-même. Car, quoique les fidèles qui le recevaient dans sa retraite le conjurassent de ne point perdre de temps et de mettre promptement sa vie en sûreté, il ne pouvait se rendre à leurs pressantes sollicitations; mais marchant lentement, et s’arrêtant partout où il passait, il semblait ne s'éloigner qu’à regret du lieu où l'on avait résolu sa mort. Enfin il rabattit tout court dans une métairie peu distante de Smyrne. Là, par de ferventes et continuelles prières, il suppliait Dieu de le fortifier dans le combat qu'il allait bientôt entreprendre pour sa gloire. Il en fut averti trois jours auparavant par un songe que Dieu lui envoya. Il lui semblait que le chevet de son lit était tout en feu, et que sa tête en était tout environnée. Lorsque le

saint vieillard fut éveillé, et que son corps appesanti par l’âge et le sommeil eut quitté sa couche, il dit à ceux qui se trouvèrent présents qu'avant que ces trois jours fussent accomplis, il serait brûlé tout vif,

« On ne laissa pas de le faire changer de retraite ; mais à peine était-il arrivé à celle qu’on lui avait choisie, que ceux qui le cherchaient y arrivèrent aussi. Ils furent longtemps sans pouvoir découvrir l’endroit où il était caché ; mais enfin, s'étant saisis de deux jeunes enfants, ils en fouettèrent un si cruellement, qu'ils tirèrent de sa bouche une vérité que la violence des coups lui arracha malgré lui. Cependant Hérode, intendant de la police à Smyrne, souhaitait passionnément de l’avoir en sa puissance pour le produire au peuple dans l’amphithéâtre. Il commanda pour cet effet une escouade d’archers et de gens à cheval qui, sous la conduite de ce jeune enfant, prirent le chemin de la métairie où Polycarpe s’était retiré. On eût dit, à les voir marcher avec un si grand appareil, qu'ils allaient se saisir de quelque insigne voleur; et ils ne cherchaient qu’un serviteur du Christ. Ils le trouvèrent de nuit, caché dans un grenier. Il lui eût été facile de choisir un autre asile; mais il aima mieux se livrer enfin lui-même, disant : « Que la volonté de Dieu soit accomplie; j'ai retardé tant qu’il a voulu; maintenant qu’il ordonne, je me rends ». Il se présenta donc à eux, et il leur parla autant que la faiblesse de son âge le lui put permettre, et que l’Esprit de grâce le lui inspirait.

« Ils admiraient, dans un âge si avancé, une vivacité si grande et une si parfaite conservation. Il les laissa dans leur étonnement et leur fit servir à manger, accomplissant à la lettre le précepte divin qui nous ordonne de fournir à nos ennemis avec abondance les choses nécessaires à la vie. Il les pria ensuite de lui accorder quelque temps pour s’acquitter envers Dieu des devoirs qu’il avait accoutumé de lui rendre à certaines heures. On ne put le lui refuser. Sa prière dura près de deux heures, et il la fit avec tant de ferveur que tous les assistants, jusqu’à ses propres ennemis, en étaient dans une admiration qu’ils pouvaient à peine exprimer.

« Il l’acheva en faisant des vœux pour toutes les Eglises du monde, pour les bons et pour les méchants; enfin le moment arriva qui devait lui ouvrir cette pénible carrière qui conduit à la gloire. Il fut mis sur une bête de charge, et l’on prit le chemin de la ville. On n’en était pas fort éloigné, lorsqu’on aperçut un char sur lequel était Hérode et son père Nicétas. Ils engagèrent courtoisement Polycarpe à y monter, espérant pouvoir gagner, par leurs prévenances et leurs caresses, un homme qui paraissait être à l'épreuve des outrages et des mauvais traitements. Ils tâchèrent de s’insinuer dans son esprit par des paroles douces mais artificieuses; ils lui répétaient même souvent celles-ci : « Quel mal y a-t-il de dire Seigneur César, de sacrifier et de sauver sa vie ? » Ils le pressèrent si vivement, et il se sentit si fort importuné des propositions impies qu’ils lui faisaient, qu'après les avoir écoutés paisiblement, il rompit enfin le silence, et il leur dit avec toute la force que lui put inspirer son zèle : « Non, rien ne sera jamais capable de me faire changer de résolution; ni le fer, ni le feu, ni la prison, ni l’exil, ni tous les maux ensemble, ne me feront consentir à offrir de l’encens à un homme, ou, ce qui est encore plus horrible, à des démons ». Cette réponse irrita de telle sorte ceux à qui il la faisait, qu’ils le poussèrent rudement hors du char, lorsqu'il roulait avec le plus de vitesse. Dans la chute, le saint évêque se froissa la jambe, mais se relevant aussitôt, il continua sa route à pied : on arriva ainsi à l’amphithéâtre.

« En y entrant, il entendit une voix qui lui criait du haut du ciel : Po-

lycarpe, sois ferme. — Cette voix fut entendue des chrétiens, mais les païens n’entendirent rien. On conduisit le saint évêque au pied de l’estrade du proconsul, où il confessa hautement Jésus-Christ, témoignant d’être aussi peu sensible aux menaces du juge que peu touché de ses prières, et de la fausse pitié qu'il lui faisait paraître. — Epargne ta vieillesse, lui disait ce magistrat : crois-tu pouvoir soutenir des tourments dont la vue seule fait trembler la jeunesse la plus robuste ? quelle difficulté as-tu de jurer par la fortune de l’empereur ? Suis mon conseil; renonce à ta superstition; un repentir n’a rien de honteux, lorsque César et les dieux l’exigent. Dis donc hardiment avec tout ce peuple : Qu'on ôte les athées ! qu’on perde les impies ! — Alors Polycarpe, portant ses regards de tous côtés, et les arrêtant durant quelques moments sur cette multitude de peuple qui remplissait les bancs de l’amphithéâtre, les éleva enfin vers celui qui règne dans le ciel; puis d’une voix entrecoupée de soupirs, il proféra ces paroles : Otez les athées, perdez les impies ! — Achève, lui cria le proconsul : jure par la fortune de l’empereur, et dis des injures au Christ. — Il y a quatre-vingtsix ans que je le sers, reprit Polycarpe; il ne m’a jamais fait de mal; il m'a au contraire comblé de biens, et tu veux que je lui dise des injures, que j'outrage mon Seigneur, mon maître, de qui j'attends mon bonheur, en qui je mets toute mon espérance, qui fait toute ma gloire ! Comment pourrais-je offenser celui qui n’a pour moi que des bontés, celui que je dois uniquement aimer, celui qui me protége, qui se déclare l'ennemi de ceux qui me haïssent ? — Et comme le proconsul insistait toujours pour le faire jurer par la fortune de l’empereur : — Pourquoi, lui dit-il, me presses-tu de jurer par la fortune de César ? Ignores-tu quelle est ma religion, et ne sais-tu pas que je suis chrétien ? Si tu désires apprendre de moi quelle est cette doctrine, donne-moi un jour; je suis prêt à l’eninstruire dès que tu seras disposé à m’entendre. — C’est le peuple, répliqua le proconsul, et non pas moi qu’il faut satisfaire; c’est à lui que tu dois rendre compte de ta croyance. — À lui ? repartit Polycarpe, il en est indigne; mais pour toi, je dois cette déférence à ta dignité, pourvu que tu n’en abuses pas pour me contraindre à faire quelque chose contre mon devoir. C’est ainsi que la religion dont je te parle nous apprend à rendre aux puissances de la terre l'honneur qui leur est dû.

« Le proconsul dit : Sais-tu que j’ai des lions et des ours tout prêts à venger nos dieux ? — Qu'ils sortent, ces lions et ces ours, répondit Polycarpe; qu'ils viennent assouvir sur moi leur rage et votre fureur; mets en usage, pour m'arracher, s’il se pouvait, cent fois la vie, tout ce que la cruauté des tyrans a pu inventer de supplices; je triompherai dans les tourments, je verrai couler mon sang avec joie, et la grandeur de mes peines sera celle de ma gloire : mon âme est préparée à tout. Nous commençons par l'humilité pour nous élever ensuite à la grandeur d'âme. — Tu me braves, lui dit le proconsul, et une audace présomptueuse te fait mépriser les morsures des bêtes : nous verrons si cette fermeté sera à l’épreuve du feu. — Ce feu dont tu me menaces, reprit Polycarpe, passera bientôt : une heure amortira son ardeur; mais celui que le souverain Juge a allumé pour brûler les impies, et que tu ne connais pas, ne s’éteindra jamais. Mais à quoi sert tout ce discours ! HÂte-toi de faire de moi ce que ta cruauté te conseille ; et s’il te vient dans la pensée quelque nouveau genre de supplice, ne crains point de me le faire endurer.

« Comme le saint martyr prononçait ces dernières paroles, son visage parut éclater d’une lumière céleste. Le proconsul en fut frappé; maisil ne

laissa pas de faire crier par un héraut: Polycarpe persiste à confesser qu'il est chrétien. — Le peuple n’eut pas plus tôt entendu cette déclaration, qu’il entra en fureur ; et tout ce qui se rencontra à Smyrne de Juifs et de Gentils n'eut plus qu’une voix pour demander la mort de Polycarpe. On criait confusément : C’est le père des Chrétiens, c’est le docteur de l’Asie, l’ennemi de nos dieux, le profanateur de leurs temples ; c’est cet homme qui allait partout détruisant notre religion, et condamnant le culte des dieux immortels ; qu’il meure, et qu’il trouve enfin ce qu’il cherche depuis si longtemps. — On s'adresse à Philippe l’Asiarque ‘; on le veut obliger à lâcher un des lions ; il s’en défend sur ce que l'heure des spectacles est passée. Enfin ils s’accordent tous à demander qu’on brûle le saint vieillard, et donnent ainsi lieu sans y penser à l’accomplissement de la prédiction qu'il avait faite. C’est ce qu’il fit remarquer lui-même aux chrétiens qui l’accompagnaient. Car, interrompant sa prière et se tournant vers eux avec un visage plus majestueux qu’à l’ordinaire, il leur dit: Reconnaissez maintenant, mes frères, la vérité de mon songe.

« Cependant le peuple court aux baïns publics, enfonce les boutiques, et enlève tout ce qui peut servir à construire un bûcher. Les Juifs, selon leur coutume, se signalèrent en cette occasion, et se montrèrent les plus emportés de tous. Le bûcher ayant été formé de toutes ces matières combustibles, on y mit le feu. Polycarpe ôta sa ceinture et sa première robe, et il se baïssa pour se déchausser, ce qu'il n’était pas accoutumé de faire, car les fidèles avaient pour sa vertu une si grande vénération, que chacun s’empressait à lui rendre cet office, afin de pouvoir baiser ses pieds sacrés. On se disposait à l’attacher au büûcher avec des chaînes de fer, suivant ce qui se pratiquait ordinairement en ces rencontres; mais il pria qu'on le laissât comme il était, — Celui, ajouta-t-il, qui m’a donné la volonté de souffrir pour lui, m'en donnera la force ; il adoucira la violence du feu, et il me fera la grâce d’en pouvoir supporter l’ardeur. — Aïnsi, l’on se contenta de lui lier les mains derrière le dos avec des cordes; et en cet état il monta sur le bûcher comme sur l’autel de son sacrifice. Elevant ensuite les yeux au ciel, il prononça ces paroles : Dieu des Anges, Dieu des Archanges, qui avez détruit le péché, et qui détruirez un jour la mort; monarque souverain du ciel et de la terre, protecteur des justes et de tous ceux qui marchent en votre présence, je vous bénis, moi qui suis le moindre de vos serviteurs, et je vous rends grâces de ce que vous m'avez jugé digne de souffrir, de recevoir de votre main la couronne du martyre, de pouvoir approcher mes lèvres du calice de la passion ; je vous rends grâces de tous ces bienfaits par Jésus-Christ, dans l’unité du Saint-Esprit. Voilà, Seigneur, mon sacrifice presque achevé : avant que le jour finisse, je verrai l’accomplissement de vos promesses. Soyez donc à jamais béni, Seigneur; que votre nom adorable soit glorifié dans tous les siècles par Jésus-Christ, Pontife éternel et toutpuissant ; et que tout honneur vous soit rendu avec lui et avec le Saint- Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

« À peine avait-il fini cette prière, que la flamme sortant de tous côtés du bûcher, à gros tourbillons, s’éleva dans les airs. Mais Dieu, voulant honorer son serviteur devant les hommes, opéra un prodige qui, par sa nouveauté, surprit tous ceux que sa Providence avait choisis pour en être les témoins, et qui devaient le répandre ensuite partout, comme un monu-

1. L'Asiarque était l'homme choisi par le Conseil commun de toutes les villes d'Asie pour avoir l'intendance de tout ce qui regardait 1a religion dont les spectacles faisaient partie (Fleury, liv. 11, n. 48 de son Aist, ecclés.).

ment éclatant de sa puissance et de la gloire de son fidèle ministre. Car ces tourbillons de flammes, se courbant en arc et s'étendant à droite et à gauche, représentaient une voile de navire enflée par le vent. Cette voûte de feu suspendue en l’air couvrait le corps du saint martyr, sans que la moindre étincelle osât, pour ainsi dire, en approcher ni toucher ses vêtements. Ce corps sacré avait la couleur d’un pain nouvellement cuit, ou d’un mélange d'or et d'argent en fusion, et par son éclat il réjouissait la vue. On respirait comme un agréable mélange de toutes sortes de parfums, qui dissipait la mauvaise senteur qui sort pour l'ordinaire des corps que le feu consume. Cette merveille étonna les ennemis de notre religion ; ils étaient convaincus par leurs propres yeux que le corps d'un chrétien était devenu respectable au plus furieux de tous les éléments. On ordonna donc à un de ceux qui avaient soin d'entretenir de bois le bûcher, de s’en approcher, et de reconnaître de plus près la vérité du prodige. Cet homme ayant fait son rapport, on lui dit d’aller enfoncer son poignard dans le corps du Saint. Il le fit, et à l'heure même, il en sortit une si grande abondance de sang, que le feu en fut éteint. On vit en même temps une colombe sortir du milieu de ces flots de sang, et prendre son essor vers le ciel. Ces prodiges ne causèrent pas moins de frayeur que d’étonnement à tout ce peuple. Il avouait qu'on devait reconnaître une grande différence entre la mort des chrétiens et celle des autres hommes; plusieurs même furent contraints de reconnaître la sainteté et la grandeur de notre religion, sans toutefois avoir la force de l’embrasser. Cest ainsi que Polycarpe, évêque et docteur de la sainte église de Smyrne, consomma son sacrifice.

« Mais le démon, cet irréconciliable ennemi des justes, ayant été témoin malgré lui de la gloire qui avait accompagné le martyre de Polycarpe, et ayant reconnu lui-même comment une vie illustre par un si grand nombre de vertus, avait été couronnée par une mort pleine de merveilles, fit si bien par ses suggestions, que les chrétiens ne purent avoir le corps du saint martyr; quoique plusieurs souhaitassent de pouvoir enlever ce trésor, et qu'ils se fussent déjà mis en devoir de le retirer du bûcher. Il se servit des Juifs pour inspirer à Nicétas, père d’'Hérode, et au frère d’Alcé, la pensée d'aller trouver le proconsul, et de le prier de refuser ces précieux restes à quiconque les viendrait demander de Îa part des chrétiens , l’assurant qu'ils abandonneraient le culte du crucifié pour mettre Polycarpe en sa place, s'ils pouvaient avoir ses reliques, comme si nous pouvions ne plus reconnaître Jésus-Christ pour notre Seigneur, après ce qu’il a souffert pour nous ; et comme s’il nous était permis d'offrir à un autre Dieu qu’à lui nos prières et nos vœux. Car quoique nous honorions les martyrs et les autres fidèles serviteurs de Jésus-Christ, quoique nous nous adressions à eux pour obtenir par leur entremise de pouvoir un jour partager la gloire dont ils jouissent, nous n’adorons toutefois que le Fils unique de Dieu, et nous ne rendons qu’à lui les honneurs divins. Le centurion, que le proconsul avait envoyé pour apaiser le différend qui s’était élevé entre les Juifs et nous, touchant le corps du saint martyr, ne trouva point d'autre moyen pour le terminer que de brûler ces saintes dépouilles. Cependant nous ne laissimes pas d’en recueillir quelques ossements que le feu avait épargnés, et que nous conservons comme l'or et les pierres précieuses. Notre église se réunit pour célébrer avec une sainte allégresse le jour de cette heureuse naissance : le Seigneur nous ayant sur cela fait connaître sa volonté.

« Telles sont les choses qui se sont passées au sujet du bienheureux Polycarpe. Il a accompli son martyre à Smyrne, avec douze autres chrétiens

de Philadelphie; mais sa gloire, égale à son mérite et à sa dignité, le met au rang supérieur, et toute l’Asie le nomme toujours le Maître. Aimons à être ses disciples, comme il a aimé à être disciple de Jésus-Christ. Unissonsnous aux Apôtres et à tous les justes, et bénissons tous d’une voix Dieu, Père tout-puissant; bénissons Jésus-Christ notre Seigneur, le sauveur de nos âmes, le maître de nos corps, le pasteur de l'Eglise universelle ; bénissons le Saint-Esprit, par qui toutes choses nous sont révélées. Vous nous avez témoigné plus d’une fois souhaiter qu’on vous écrivit les circonstances du martyre du bienheureux Polycarpe ; nous vous envoyons cette relation par notre frère Martien. Faites-en part aux autres églises, afin que le Seigneur soit béni en tous lieux, pour le choix que sa grâce fait des élus. Il est puissant pour nous sauver nous-mêmes par Jésus-Christ, notre Seigneur et Sauveur ; à lui et à Jésus-Christ soit gloire, honneur, puissance, grandeur, dans les siècles des siècles. Amen. Saluez tous les Saints; ceux qui sont ici avec nous vous saluent. Evariste, qui a écrit ceci, vous salue, et toute sa famille avec lui.

« Saint Polycarpe a souffert le martyre le sept des calendes de mai (25 avril), le jour du grand samedi (samedi saint), à la huitième heure. Il fut arrêté par Hérode l’Irénarque, Philippe de Tralles étant pontife, et Statius Quadratus proconsul. Grâces soient rendues à Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartiennent la gloire, l’honneur, la grandeur et le trône éternel, dans toutes les générations. Amen t.

« Ceci a été transcrit sur la copie d’Irénée, disciple de Polycarpe, par Caïus. Moi Socrates, je l’ai copié sur l’exemplaire de Caïus. Et moi Pionius, j'ai confronté les exemplaires, et j’ai écrit, après avoir reçu une révélation de Polycarpe lui-même. Que Jésus-Christ daigne me recevoir dans son royaume. À lui soit la gloire avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen ».

Bien que Polycarpe dût être encore fort jeune, à l’époque où saint Jean fut relégué dans l’île de Pathmos, tout porte à croire que c’est lui que l’Evangéliste désigne quandil parle de l’ange de Smyrne, le seul des évêques nommés dans l’Apocalypse à qui Jésus-Christ ne fait pas de reproches ?.

Avant la révolution française (1793), Paris possédait des reliques de saint Polycarpe ; la France l’a toujours reconnu pour un deses apôtres, soit qu’il ait abordé à Marseille, comme le racontent quelques-uns, soit parce qu’il eut soin de nous envoyer ses disciples pour nous prêcher l'Evangile, saint Pothin et saint Irénée, évêques de Lyon; saint Bénigne, prêtre à Langres ; saint Andoche, prêtre, et saint Thyrse, diacre à Autun ; saint Andéol, sous-diacre en Vivarais.

Ses images : 1° Saint Jean l’envoie prêcher ; 2° Lié sur un bûcher, les flammes le respectent et s’arrondissent en voûte autour de lui ; 3° un soldat le perce de son épée, et l’âme du martyr s'envole au ciel sous forme de colombe.

1. Actes des Martyrs, traduits et publiés par les RR. PP. Bénédictins, t, ar, 2. V. Vertus chrétiennes, par Mme la princesse de Broglie.

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