‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 49 sur 412 · SAINTE EUPHROSYNE, VIERGE · texte numérisé non relu

SAINTE EUPHROSYNE, VIERGE

était accablé. Le saint homme, dont la charité était grande, pria pour lui et obtint ce qu’il demandait. La femme de Paphnuce eut une fille d’une rare beauté, qu’ils appelèrent Euphrosyne, c’est-à-dire allégresse, pour représenter, par son nom, la joie dont les avait comblés sa naissance.

Or, Euphrosyne étant âgée de 18 ans, son père la conduisit à l’abbé aux prières duquel il devait la naissance de sa fille et lui dit : Voici celle que vous m'avez obtenue de Dieu par vos prières; veuillez maintenant prier pour elle, car je vais la marier. Alors le saint abbé la bénit et lui parla longuement des devoirs de la virginité, ainsi que de ceux du mariage. Ils restèrent trois jours au couvent, pendant lesquels Euphrosyne eut tout le temps de voir de près la manière de vivre des moines. Elle vit tout cela avec grand plaisir, et elle se dit en elle-même : Heureux ceux qui peuvent ainsi, dès ici-bas, mener une vie angélique, et qui, après la mort temporelle, peuvent espérer la vie éternelle ! Et son cœur jura au Seigneur un amour éternel. En prenant congé de l’abbé, elle se jeta à ses pieds en disant : Je vous en conjure, priez pour moi, afin que je reconnaisse la volonté de Dieu et que mon âme soit sauvée ! Le Saint la bénit en disant : Que le Dieu tout-puissant, qui connaît toutes choses, le passé, le présent et l’avenir, vous bénisse et vous ait toujours en sa sainte garde, et qu’un jour il vous admette en la société des bienheureux.

L'abbé avait coutume, chaque année, d'inviter Paphnuce (le père d'Euphrosyne) à la fête du monastère. Or, un jour, un frère vint comme d’habitude remplir cette mission. Paphnuce ne se trouvant pas à la maison, le frère fut reçu par Euphrosyne, qui lui dit : Mon frère, combien de religieux êtes-vous au couvent ? — Le frère répondit : Nous sommes trois cent vingtdeux. — Euphrosyne reprit : Est-ce que votre abbé admet tous ceux qui se présentent pour partager votre sainte vie ? — Il dit : Oui; car il observe la parole du Christ : je ne rejette pas ceux qui viennent à moi. — Elle demanda encore : Chantez-vous tous ensemble dans la même église ? et jeûnez-vous tous ensemble ? — Le frère répondit : Nous chantons tous ensemble; mais chacun jeûne comme bon lui semble. — Après avoir ainsi longtemps questionné le frère, et avoir appris de lui tout ce qu’elle voulait savoir, elle dit enfin : Je serais bien heureuse de pouvoir aussi, comme vous, ne vivre que pour Dieu; mais je Craindrais d’afffiger mon père, qui veut me marier à un homme riche, à cause des biens de ce monde. Alors le moine l'instruisit de quelle manière elle pourrait conserver sa virginité et consacrer son cœur au Sauveur, et elle en fut ravie.

Cependant Euphrosyne ne se crut pas encore suffisamment instruite. Elle alla donc trouver un autre moine, et lui dit : Révérend père, mon père est riche et pieux, mais ma mère est morte; mon père, pour éviter que ses biens ne tombent un jour en d’autres mains, veut me marier. Or, j'ai résolu de ne connaître aucun homme, et j’ai passé en prières la nuit dernière, sans dormir, priant Dieu de m'éclairer à ce sujet et de me faire miséricorde, et maintenant je viens vous prier de me dire ce que je dois faire pour sauver mon âme. — Le moine lui dit : Le Sauveur a dit : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. C’est là tout ce que j'ai à vous dire. Si donc vous voulez être sauvée, fuyez ! Quant aux biens de votre père, n’en soyez pas en peine : il y a de par le monde des hôpitaux, des couvents et des milliers de malheureux; que votre père leur donne ses terres et son or,etilne manquera pas d’héritiers. Euphrosyne dit : J'ai toujours pensé qu'avec la grâce de Dieu je finirai par trouver les moyens de conserver ma chasteté, et de le glorifier par une vie sainte, — Le moine reprit : J'espère

que Dieu vous aidera bientôt à accomplir vos vœux, et que rien au monde ne pourra vous empêcher de vous consacrer entièrement à lui.

Là-dessus Euphrosyne se mit à réfléchir mûrement, et elle se dit : Si je vais dans un couvent de femmes, mon père me retrouvera et m’en fera sortir, pour me marier. Je veux donc aller dans un couvent d'hommes; car sûrement mon père n'ira pas me chercher là. — Alors elle mit des vêtements d'homme, quitta secrètement la maison paternelle, et alla se cacher dans un lieu à l’abri des regards indiscrets, jusqu’au lendemain matin. Dès l'aurore, elle entra dans la première église venue pour y prier. Ensuite elle alla au couvent, où elle avait été avec son père, et pendant que le portier alla prévenir l’abbé, elle attendit devant la porte. L'abbé, en la voyant, crut avoir devant lui un jeune homme; il lui dit donc : Mon fils, pourquoi êtesvous venu ? — Elle répondit : Depuis mon enfance j'ai toujours souhaité vivement entrer dans un couvent, pour y servir Dieu comme vous faites. Maintenant je resterai avec vous, si vous le voulez bien. — L'abbé reprit : Soyez le bienvenu ! Venez voir notre couvent; s’il vous convient, vous pourrez y rester. Comment vous appelez-vous ? — Elle répondit : Je m’appelle Smaragde (ce qui veut dire Æ£'meraude): L'abbé reprit : Vous êtes encore bien jeune, et il n’est pas bon que vous soyez seul : je vous donnerai donc un maître qui vous apprenne la règle et vous instruise en tout ce que vous aurez à faire. — Auphrosyne (ou Emeraude) répondit : Mon père, je suis prêt à faire tout ce que vous m’ordonnerez. — Alors l’abbé fit venir un saint religieux, nommé Agapit, et lui dit: Je vous remets ce jeune homme, qui se nomme Emeraude; traitez-le comme votre fils : je souhaite que vous le formiez si bien que bientôt il dépasse son maître. — Ensuite tous les trois s’agenouillèrent, et l’abbé pria pour Emeraude; et quand il eut fini, les deux autres dirent Amen.

Or, Emeraude était très-beau ; et quand il était à l’église avec les religieux, et qu’ils voyaient son visage tendre et gracieux, le démon les tentait. Ils s’en plaignirent à l’abbé : Pourquoi, lui dirent-ils, nous avez-vous tentés, en introduisant dans le couvent un jeune homme d’une si grande beauté ? L’abbé dit donc à Emeraude : Enfant, ton visage est si beau que je crains qu’il ne soit une pierre d’achoppement pour ceux d’entre nos frères qui sont faibles; tu habiteras donc désormais seul une cellule. Emeraude en fut très-content. On lui fit une cellule à part, où il vécut dans une retraite absolue, servant Dieu jour et nuit par la prière, le jeûne, les veilles et toutes sortes de bonnes œuvres. En peu de temps sa sainteté fut si grande que le frère Agapit, qui le dirigeait, ne put s'empêcher d’en parler avec étonnement aux autres frères, et tous ensemble louèrent Dieu d’avoir donné tant de vertu à un faible enfant.

Paphnuce, en rentrant à la maison, alla chercher sa fille dans sa chambre; et comme il ne l’y trouva pas, il assembla ses domestiques et leur demanda s'ils ne savaient pas où elle était. Is répondirent : Nous l'avons vue hier, mais aujourd’hui nous ne l'avons pas encore vue. — Paphnuce, profondément affligé, la fil chercher chez son fiancé; elle n’y était pas. En outre, celui-ci ayant appris ce qui se passait, en fut également très-affligé, ainsi que son père, et tous deux ensemble se rendirent chez Paphnuce. Ils le trouvèrent en proie au plus vif désespoir; ils lui dirent : Peut-être a-t-elle été enlevée par un séducteur. Alors il envoya aussitôt des messagers, avec ordre de la chercher à Alexandrie et par toute l'Egypte; mais toutes les recherches furent infructueuses. il en fut de même des recherches faites dans les couvents de femmes. Après l'avoir longtemps cherchée dans toutes les maisons de la ville,

SAINTE EUPHPROSYNE, VIERGE. 97

on fit des battues dans les cavernes et dans les forêts; mais toujours en vain.

Alors tous ensemble : le père, le beau-père et le futur, la pleurèrent comme morte. Le père exhala ses plaintes amères en ces termes : « O0 ma fille, ma fille bien-aimée ! lumière de mes yeux, joie et consolation de ma vie, quel malheur vous a enlevée à ma tendresse; mon bien unique en ce monde, ma seule espérance, qui vous a enlevée à mon cœur ?... Seigneur, ne permettez pas que je meure avant de la revoir de mes yeux, avant de savoir ce qu’elle est devenue ! » Et en le voyant ainsi pleurer et se lamenter, tous ceux qui étaient témoins de sa douleur pleuraient avec lui. Et ne pouvant être consolé par personne, il se rendit au couvent où, à son insu, se trouvait sa fille; il se jeta aux pieds de l’abhé et lui dit : Je vous en supplie, priez pour moi jour et nuit, jusqu’à ce que j’éprouve le fruit de vos prières, et que j'apprenne enfin ce qu'est devenue ma fille. L'abbé ayant entendu cette triste nouvelle, pleura aussi avec lui; ensuite il assembla les frères et leur dit : Prions Dieu tous ensemble, pour qu’il ait pitié de notre frère Paphnuce, et qu’il lui rende sa fille. — Et ils passèrent sept jours à prier et à jeûner; mais contrairement à ce qui était souvent arrivé en pareille circonstance, il ne se fit aucune révélation, et leurs prières demeurèrent sans résultat. Car, de son côté, Euphrosyne priait Dieu sans cesse de ne pas faire connaître sa retraite. Alors Paphnuce alla chez l’abbé qui lui dit : Cher ami, ne vous affligez pas à cause de ce malheur; car Dieu châtie ceux qu’il aime. D'ailleurs, sans sa volonté personne n’éprouve aucun mal : soyez donc assuré qu’il n’arrivera à votre fille que ce que Dieu permettra. Ayez donc confiance en Dieu, et croyez qu’un jour il vous la rendra.

Paphnuce s’en retourna dans sa maison, le cœur content, et remerciant Dieu; et il s’'appliqua plus que jamais aux aumônes et aux autres bonnes œuvres. Mais, quelque temps après, il vint de nouveau demander à l’abbé des conseils et des consolations, et il se jeta à ses pieds en disant : Mon père, je vous en supplie, priez de nouveau pour moi; car je ne puis supporter le poids des douleurs qui m'accablent, à cause de ma fille; chaque jour elles deviennent plus fortes et plus accablantes, et si Dieu ne vient bientôt me secourir, je Crains d’y succomber.

Alors l'abbé, touché de compassion, lui dit : Il y a chez nous un jeune frère, nommé Emeraude, qui est venu depuis peu, et qui déjà se distingue par une haute piété et une excellente sainteté. Ne voudriez-vous pas lui demander les conseils dont vous avez besoin ? — L'abbé parlait ainsi parce qu'il ignorait que frère Emeraude n’était autre que la fille de Paphnuce. — Celui-ci répondit : Je le veux bien. — Alors l’abbé ayant fait appeler Agapit, l’ancien directeur d’Emeraude, lui dit : Menez Paphnuce à la cellule d'Emeraude. Ce qui fut fait. Emeraude, en voyant son père, le reconnut aussitôt, et ses yeux se remplirent de larmes. Mais Paphnuce ne reconnut pas sa fille, et la voyant pleurer, il pensa que c’étaient des larmes de componction; car son beau visage était devenu méconnaissable par les jeûnes, les veilles et les sanglots. Et pour n'être pas reconnue par son père, elle se couvrit la face du pan de sa robe.

D'abord ils prièrent ensemble; ensuite ils s’assirent l’un à côté de l’autre, et Emeraude se mit à parler à son père de la félicité future et du royaume des cieux, disant qu'on yÿ parvient par les aumônes, par la chasteté, par Vobéissance, par l'humilité; en un mot, par un parfait amour de Dieu et du prochain. Elle disait entre autres : « Pour trouver Dieu, il faut fuir le monde, et pour l'aimer parfaitement, il faut l’aimer plus que toutes choses au monde, même plus que ses propres enfants... Saint Paul enseigne que l’ad-

versité est mère de la patience, et que de la patience naît la persévérance..…. Croyez-moi, tôt ou tard Dieu exaucera vos prières, et si, en ce moment-ci, son salut était en danger, Dieu certainement ne manqueraïit pas de vous le faire connaître. Mais il y a tout lieu de penser que Dieu l’aura conduite en lieu sûr, en un saint asile, Cessez donc de vous tant affliger; songez plutôt à remercier Dieu de tous les biens qu’il vous a faits. Souvent déjà je l’ai prié de vous accorder la patience et la résignation, et de vous donner, ainsi qu’à votre fille, ce qui est le meilleur pour tous deux. Souvent aussi j’ai souhaité vous voir et vous consoler, espérant que mes paroles et mes exhortations feraient du bien à votre cœur affligé, et rendraient la paix à votre âme ».

Tout en parlant ainsi, elle le pria plusieurs fois de s’en retourner; et quand il voulait s’en aller, ses yeux se remplissaient de nouveau de larmes, et la séparation lui paraissait bien dure et bien cruelle. Mais Paphnuce fut extrèmement consolé par tout ce qu’elle lui avait dit; il s’en revint chez l'abbé, et lui dit : Les discours de votre frère Emeraude m'ont grandement consolé, et je suis bien reconnaissant à Dieu des grâces qu’il m’a faites par son serviteur : c’est presque comme si j'avais retrouvé ma fille. — Ensuite il se recommanda de nouveau aux prières de l’abbé, et il s’en retourna dans sa maison. Et il revenait souvent chez frère Emeraude, pour s’entretenir avec lui, trouvant dans ces entretiens un charme et une douceur ineffables.

Cela dura ainsi trente-huit ans. Alors Emeraude tomba malade, et fut sur le point de mourir. Paphnuce alla trouver l'abbé et lui dit : Je vous prie de me permettre d’aller voir Emeraude, car mon âme est triste de ne l’avoir point vu depuis longtemps.—La permission demandée lui ayant été accordée, il se rendit dans la cellule où se trouvait le mourant ; et quand il le vit, il se jeta à son cou en pleurant, et il dit : Malheur, malheur! si longtemps vous m'avez consolé en disant qu’un jour je reverrais ma fille, et je ne l'ai pas encore revue !.. Et si maintenant je vous perds aussi, comme j’ai perdu ma fille, qui me consolera désormais ? qui m’aidera à supporter le poids de mes douleurs ? Il ne me reste plus maintenant qu’à la pleurer comme morte : car voilà trente-huit ans que je l’ai perdue, et que jour et nuit je supplie le ciel de me la rendre ; et je ne l’ai pas encore retrouvée ! Alors Emeraude lui dit : Je vous le répète encore : ne vous affligez pas outre mesure, et ne vous désolez pas. Dieu est tout-puissant, et tout lui est possible. Souvenezvous de Jacob qui, après avoir longtemps pleuré son fils Joseph comme * mort, l’a cependant retrouvé dans la joie. Maintenant je vous prie de rester avec moi encore trois jours, sans me quitter. — Paphnuce pensant qu Emeraude, avant de mourir, aurait une révélation à lui faire touchant sa fille, fit très-volontiers cette promesse. Le troisième jour, Paphnuce lui dit : Voici trois Jours que je suis avec vous, sans vous quitter... — Alors Euphrosyne, sachant bien que le temps de sa mort était proche, dit à son père : « Je suis enfin parvenue au bout de ma carrière et au but de mes vœux, non par mes propres forces, mais par le secours de Dieu. Je vais maintenant recueillir la couronne de gloire. Quant à vous, Paphnuce, ne vous affligez plus au sujet de votre fille Euphrosyne ; car c’est moi-même, et vous êtes mon cher père. Maintenant la promesse que je vous ai souvent faite s’accomplit : vous avez revu votre fille ! Faïtes-moi la charité de n’en rien dire à personne, et quand je serai morte, déshabillez-moi vous-même, pour laver mon corps ».

Après avoir ainsi parlé, elle expira, et alla prendre possession des joies éternelles. Paphnuce la voyant morte, en eut une telle douleur qu’il tomba

en évanouissement. Alors survint Agapit, et en entrant dans la cellule, il vit qu'Emeraude était morte, et que Paphnuce gisait à terre, comme si lui- . même l'était aussi. Agapit, effrayé , lui jeta de l’eau au visage, puis il le releva et lui dit : Seigneur, qu’avez-vous ? — Paphnuce répondit : Laissez-moi ; je désire mourir ici, car j’ai vu aujourd’hui des choses merveilleuses. — Ensuite il reprit : Hélas! ma fille bien-aimée, que ne vous êtes-vous montrée à moi plus tôt ? J’eusse été heureux de vivre en communauté avec vous. Hélas! pourquoi vous êtes-vous si longtemps cachée à moi ? Vous ne vous êtes enfin découverte que pour disparaître aussitôt, et pour vous envoler au ciel !.….

Agapit ayant été informé de ce qui s'était passé, alla le dire à l’abbé, lequel aussitôt vint pleurer sur le corps de la sainte, en s’écriant : Ah ! Euphrosyne, fiancée de Jésus-Christ, sainte fille de ce monastère, n’oubliez pas vos frères indignes, et priez Dieu de nous admettre bientôt avec vous au royaume céleste, pour jouir éternellement avec vous et avec les esprits bienheureux de la vue de Dieu. — Ensuite il fit assembler tous les moines du couvent pour leur annoncer cette chose merveilleuse, et tous ensemble louèrent Dieu d’avoir en une faible femme opéré de si grandes choses.

Or, parmi les frères il s’en trouvait un qui ne voyait que d’un œil; il vint la baiser au visage, avec une grande dévotion, et aussitôt son autre œil fut guéri et doué de la vue. Alors tous louèrent Dieu de nouveau, et rendirent grâces à sainte Euphrosyne de sa miséricorde et de sa puissante intercession. Et après avoir solennellement promis à Dieu de marcher sur les traces de leur sainte compagne, ils l’ensevelirent dévotement en grande pompe.

Ensuite son père donna tous ses biens au couvent et à l’église, et il y entra lui-même, comme frère. On lui donna la cellule de sa fille, et après y avoir vécu encore dix ans dans la pratique de toutes les vertus, il mourut saintement. Il fut enseveli dans le tombeau de sa fille, et chaque année les moines du couvent célébrèrent la fête de sainte Euphrosyne.

Au siècle dernier, l’abbaye de Réaulieu, près de Compiègne, possédait la tête de cette Sainte et ses principaux ossements : sa fête s’y célébrait au milieu d’un grand concours de peuple.

On peut représenter sainte Euphrosyne avec des vêtements d’homme à ses pieds; ainsi que sainte Hildegonde, sainte Marine, sainte Pélagie- Marguerite, sainte Théodora et autres, qui se sont également cachées sous des vêtements d’homme.

I1 y a une biographie de sainte Euphrosyne plus ancienne que celle qui a été écrite par Métaphraste, On la trouve dans les Acta Sanctorum.

Mort vers 660, — Pape, Vitalien. — Roi de France, Clotaire III,

Je t'ai choisi pour orner le lieu saint.

Isaïe, 1x, 13.

La vie de saint Clair {Clarus) a été écrite par un auteur fort ancien, dont on ne sait pas le nom, maïs qui fait paraître beaucoup d’exactitude et de fidélité. Ce Saint naquit aux environs de Vienne, dans un village situé sur

les bords du Rhône et qui porte aujourd’hui son nom. Il perdit son père étant encore enfant ; sa mère, femme très-vertueuse, prit un grand soin de son éducation ; elle le forma de bonne heure aux vertus chrétiennes et aux pratiques de la véritable piété. Elle le menait souvent aux églises des saints Martyrs à Vienne, car elle demeurait dans un faubourg de la ville appelé Beauchamp; et comme elle passait plusieurs heures en prière devant les tombeaux des Saints, elle accoutuma si bien son enfant à cet exercice, que, tout jeune qu'il était, il devint bientôt un homme d’oraison. Un jour qu'ils étaient allés ensemble à l’église de Saint-Ferréol, martyr, qui était de l’autre côté du Rhône, leurs cœurs s’attendrirent si fort par les sentiments d’une douce componction, qu’oubliant toute autre chose, ils y demeurèrent presque jusqu’à la nuit. Le soir étant venu, ils montèrent dans une barque pour repasser l’eau et s’en retourner en leur maison ; mais il s’éleva un si grand vent et une si furieuse tempête, que les bateliers eux-mêmes désespéraient de pouvoir jamais arriver au bord. Le bienheureux enfant, étendant ses mains vers l’église de Saint-Ferréol, et versant beaucoup de larmes, fit cette prière à Dieu : O Dieu/ pour le nom duquel le glorieux martyr saint Ferréol a enduré la mort, délivrez-nous de ce péril. Sa prière fut aussitôt exaucée, car en même temps la tempête cessa, les flots s’apaisèrent et le bateau atteignit insensiblement le rivage du côté de Vienne. Ce miracle remplit d’étonnement ceux qui passaient l’eau avec lui, et ils ne purent s'empêcher, en remerciant Dieu, d’exalter aussi la vertu et la puissance de son serviteur,

Il y avait, en ce temps-là, partie dans Vienne et partie autour de Vienne, huit grands monastères, où ne vivaient pas moins de quatorze cents personnes religieuses, tant hommes que femmes; et saint Cadold, archevêque de ce siége, veillait sur tous avec grand soin, pour les conduire dans les voies de la sainteté. Parmi ces monastères étaient celui de Saint-Ferréol, dont nous venons de parler, que l’on appelait aussi monastère des Grinniciens, et qui nourrissait, lui seul, quatre cents religieux ; et un autre, de Sainte- Blandine, destiné aux veuves qui voulaient passer le reste de leur vie dans la continence. La mère de notre Saint se retira dans ce dernier, où, après une sainte vie, elle finit heureusement ses jours. Pour son fils, il fut recu dans le premier, où il donna, avec le temps, tant de marques d’une parfaite prudence et d’une vertu consommée, que le bienheureux archevêque le jugea capable de prendre le gouvernement des veuves du monastère de Sainte-Blandine, où sa mère était décédée. Cette dignité ne fut qu’un degré pour monter plus haut. Car, comme il fit paraître, dans la conduite de cette communauté, les trésors admirables de grâce et de sagesse dont Dieu l'avait enrichi, il fut bientôt fait abbé d’un autre de ces huit monastères, appelé Saint-Marcel. Ce fut là que, s’acquitiant de sa charge avec une diligence et une sollicitude extrêmes, et se faisant un parfait modèle de toutes les vertus que l’on peut désirer dans le père d’une famille monastique, il devint illustre par la pureté de ses mœurs et par ses actions glorieuses. Il ne laissa pas néanmoins de veiller toujours sur le monastère des veuves qui lui avait été confié ; car il avait une si grande largeur de cœur, que rien ne pouvait borner son zèle et sa charité.

Dieu, qui prend plaisir à honorer ses amis, le rendit illustre par plusieurs miracles. Un jour, la supérieure du couvent de Sainte-Blandine était si malade que l’on n’attendait plus que sa mort. Le Saint, plein de foi, s’approcha de son lit et lui touchant la main en présence de toute la communauté, lui rendit sur-le-champ une parfaite santé. Une autre fois, il guérit un de ses disciples qui était tourmenté d’une cruelle colique, en l’oignant seulement

des saintes huiles. Allant à un village avec quelques-uns de ses religieux, il rencontra un pauvre homme tout couvert d’ulcères ; il commanda à l’un de ses compagnons de l'aller laver dans un ruisseau qui était là auprès, et à peine y fut-il entré, que les plaies se fermèrent et que sa peau devint parfaitement saine et vermeille. La vigne du couvent ayant été si fort grêlée qu’il n’y était presque resté aucune grappe de raisin, le serviteur de Dieu y passa la nuit en prière ; et, le lendemain, elle parut si belle et si chargée, qu'il ne semblait pas qu’elle eût reçu le moindre dommage. Comme les frères pêchaient un jour dans le Rhône qui était alors extrêmement enflé, l’un d’eux tomba dans l’eau et était en grand danger de se noyer; mais le saint abbé, qui était présent, ayant fait le signe de la croix, le religieux fut apporté vers le rivage par les eaux qui le rendirent sain et sauf à ses frères, Ce saint homme n’était pas moins puissant pour dissiper les efforts de Satan que pour guérir les maladies. Une nuit, qu'il se promenait autour du monastère de Sainte-Blandine, faisant son oraison à l’ordinaire, ce monstre infernal vint au-devant de lui sous une forme humaine d’une grandeur prodigieuse et avec un regard effroyable. Le Saint ne s’épouvanta point. à la vue de ce fantôme; mais, plein de courage et de foi, il lui demanda qui il était et ce qu’il prétendait, « Je suis venu, répondit le ‘démon, pour te chasser de ce « lieu ; car, sans toi, il y a longtemps que je m'en serais rendu le maître. «— Va, Satan, lui répliqua le Saint; c’est mon Seigneur Jésus-Christ à qui « toute la terre appartient, et non pas moi, qui t’'empêche d’en avoir la « jouissance ». En disant cela, il fit le signe de la croix contre lui et le fit évanouir. Mais comme ce cruel ennemi s’alla jeter sur une des servantes du dehors de ce monastère et qu’il la tourmentait horriblement, l’homme de Dieu y accourut, et, lui mettant ses doigts dans la bouche, il pria et la déliyra à l’heure même de sa possession. Il a fait encore beaucoup d’autres miracles pendant sa vie ; mais ceux-ci suffisent pour montrer son admirable vertu et le grand crédit qu’il avait auprès de Dieu.

Ayant appris par révélation que sa mort était proche, il avertit ses enfants que la ville de Vienne jouirait encore de la paix pendant le règne de six évêques; mais que sous le septième, des infidèles s’en empareraient et y mettraient tout à feu et à sang. Et c’est ce qui s’est vu depuis : environ 72 ans après cette prophétie, les Vandales et les Sarrasins, descendant de l'Espagne, remplirent d'incendie et de meurtres les provinces de Languedoc, de Provence, du Dauphiné et de Bourgogne, et en saccagèrent les meilleures villes : ils en auraient fait autant dans le reste de la France si Charles-Martel n’eût arrêté cette inondation par la signalée victoire qu’il remporta sur eux, en la journée de Saint-Martin-le-Beau, où les vieux chroniqueurs disent qu’il en demeura trois cent soixante-quinze mille sur place. (732.) Une violente maladie ayant contraint notre Saint de se mettre au lit, il eut une vision merveilleuse trois jours avant sa mort ; il vit le ciel s'ouvrir et une multitude d’esprits bienheureux venir vers lui; au milieu d’eux était saint Marcel, évêque de Die, patron de son monastère, et sainte Blandine. Comme il témoigna un grand désir de s’en aller en leur compagnie, sainte Blandine lui fit réponse que, dans {rois jours, à cinq heures, saint Marcel et elle le viendraient chercher, et que cette grande armée de Saints serait avec lui pour le défendre contre les assauts des démons. Il se fit donc porter à l’église et étendre sur un cilice, où il demeura ces trois jours à prier continuellement, et à chanter sans cesse les louanges de Dieu ; au bout de ce temps, ses religieux, achevant le Psautier, et étant arrivés à ces dernières paroles : Que tout esprit loue le Seigneur, l'édifice fut soudain rempli d’une lumière

céleste et d’une odeur merveilleuse ; et, en même temps, ce bienheureux abbé rendit son âme à Dieu. C’était vers l’an 660, le premier jour de janvier. Son corps fut porté en l’église de Sainte-Blandine, comme il l'avait ordonné, et y fut inhumé devant le grand autel. L’odeur, que l’on avait sentie à sa mort, suivit toujours ce saint corps jusque dans le tombeau. En chemin, il guérit un paralytique que l’on approcha de son cercueil; et, depuis, il a fait encore plusieurs autres miracles. Plus tard on porta ses reliques dans l’église Saint- Pierre ; mais elles furent dispersées dans le seizième siècle par les Huguenots. Pour satisfaire la dévotion publique, la fête de saint Clair a été transférée au 2 janvier, à cause de la Circoncision de Notre-Seigneur qui ne permettait pas de la célébrer d’une manière aussi spéciale, puis au 15 du même mois dans les offices propres du diocèse de Grenoble, récemment approuvés à Rome.

Parmi les maisons Bénédictines relevant de saint Marcel, le diocèse de Genève, suffragant de Vienne, avait celle de la Cluse de Saint-Clair, près Dingy. On y arrivait d'Annecy par une voie romaine taillée dans le roc. L’illustre famille de saint Bernard de Menthon a fourni plusieurs prieurs à ce lieu de pèlerinage. Saint Clair est en grande vénération pour le mal d’yeux dans les diocèses de Tarentaise, d’Annecy et de Valence.

On représente saint Clair apaisant les eaux gonflées du Rhône.

Sa vie, écrite par un auteur dont on ne connaît pas le nom, presque contemporain et très-sincère, est rapportée par Surius et par Bollandus, au premier de janvier. Le Martyrologe de France, d'André du Saussay, en fait aussi mention. Molanus a ajouté ce Saint au Martyrologe d'Usuard, et Benoît Gonon a donné un abrégé de sa vie dans le recueil de celles des Pères de l'Occident. C'est de là, et des notes que nous ont envoyées M. Auvergne, chanoine secrétaire de l'évêché de Grenoble, et M. l'abbé Ducis, archiviste du département de la Haute-Savoie, à Annecy, que nous avons tiré cet abrégé.

962-1049. — Papes, Jean XII; Damase II 1; vac. ap. — Rois de France, Lothaire ; Henri Ier,

Salubris est coyitatio pro defunctis exorare, IT Mach., xix, 46.

La charité pour les morts est toujours utile aux vivants. (P. CRorser.) Hic hominum vitia blando sermone removit ; Mec culpis judex, sed medicina fuit.

Celui-ci a combattu par la douceur les travers des hommes. Il s'est appliqué à guérir leurs fautes, non à les juger.

4 (Epitaphe du pape Sabinien. Apud Boll. 1er janv.)

Nous rapporterons ici, d'autant plus librement, les actions admirables de cette grande lumière de l'Ordre de Cluny, que nous les puiserons à deux sources très-pures, et où l’on ne doit point craindre qu’il y ait aucun mélange d’erreur. Je veux parler de la vie qu’en a écrite le bienheureux Pierre Damien, cardinal et évêque d’Ostie, à la sollicitation de saint Hugues, successeur du même saint Odilon, en l’abbaye de Cluny; et d’une autre, composée par un de ses disciples, nommé Lotsalde ou Jotsaud, qui avait eu

1. Damase II, qui monta sur le trône pontifical le 17 juillet 1048, mourut le 8 août de la même année.

Le Saint-Siége vaqua six mois, jusqu’à l'élection de Léon IX. La mort d'Odilon, le 1er janvier 1049 ou le 81 décembre 1048, arriva donc pendant cette vacance,

DATE Le LE D) VLALEGE LISRARY

l'honneur de demeurer longtemps avec lui, et d’être témoin d’une grande partie des merveilles que Dieu a faites par son moyen.

Il naquit en Auvergne, de parents illustres selon Dieu et selon le monde, l’an de Notre-Seigneur 962, Othon I‘régnant en Allemagne, et Lothaire en France, sous le pontificat du pape Jean XII. Son père, seigneur de Mercœur, s'appelait Béralde, surnommé le Grand, et à cause de la grandeur de son courage dans les armes, et à cause d’une probité et d’une sincérité si reconnues, que l’on ajoutait plus de foi à ses paroles qu'aux serments et aux exécrations de toute autre personne. Sa mère s'appelait Gerberge ; après la mort de son mari, avec qui elle avait toujours vécu dans une obéissance et une honnêteté parfaites, elle se fit religieuse à Saint-Jean d’Autun, où elle persévéra longtemps dans l'exercice de toutes les vertus, et laissa en mourant une grande réputation de sainteté. Il eut aussi plusieurs frères qui se sont rendus célèbres dans le monde, et une sœur nommée Blismonde, abbesse, qui vécut près de cent ans, servant Dieu nuit et jour dans une exacte observance de la règle. Etant encore enfant et sous la garde d’une nourrice, notre Saint devint tellement perclus de tous ses membres, qu’il ne pouvait les remuer : il fut guéri de ce mal d’une manière bien extraordinaire : un jour que son père allait à la campagne avec toute sa famille, il arriva qu’en passant par un village où il fallait s’arrêter, sa nourrice le laissa un instant à la porte d’une église dédiée à la sainte Vierge. Cet enfant, se voyant seul, se démena si bien qu’il se roula peu à peu jusqu’à l'autel, où, s’attachant au parement, il s’efforça de se lever sur ses pieds ; par une assistance miraculeuse de la même Vierge, ses membres se dénouèrent, il se mit debout et commença à courir de côté et d'autre autour de l’autel.

Nous ne savons rien de particulier sur sa jeunesse, sinon qu'il la passa dans l’étude des sciences et dans la pratique de la piété. A l’âge de 26 ans, il reçut la tonsure cléricale dans l’église de Saint-Julien, à Brioude, et peu de temps après, il entra dans l'Ordre de Cluny, où il fut reçu par saint Mayeul qui en était le troisième abbé, ou le quatrième en comptant Bernon, son fondateur, et premier abbé de Guiniac (990). Il y a des arbres qui ne portent des fruits que longtemps après qu'ils sont plantés; mais saint Odilon en porta d’abord de si excellents et en une telle abondance, qu'il était tout ensemble un sujet d’étonnement et un parfait modèle de vertu pour tout ce grand monastère. Aussi saint Mayeul le choisit-il pour son coadjuteur en 991, quoique le jeune profès n’eut encore que vingt-neuf ans. Trois ans encore après, le saint abbé étant tombé malade à Souvigny-en-Bourbonnais, ne fit point difficulté de le désigner pour son successeur. Les religieux de Cluny souscrivirent bien volontiers à ce choix de leur saint Père ; de sorte que le jeune Odilon, après avoir été élu canoniquement et ordonné prêtre par Leutalde, archevêque de Besançon, fut mis, malgré toutes ses résistances, sur cette chaire abbatiale qui était chef de tout l'Ordre. On n’avait pas espéré en vain que son gouvernement serait heureux ; à peine fut-il élevé sur ce chandelier, qu’il répandit de tous côtés une admirable lumière. Il agrandit merveilleusement ce saint Ordre dont il était l’abb6 général ; il bâtit de nouveaux couvents ; 1l rétablit les anciens que la misère des guerres ou d’autres accidents avaient ruinés. Il perfectionna ceux qui étaient les plus florissants, et surtout celui de Cluny dont il embellit l’église, augmenta les édifices et refit le cloître tout à neuf, y mettant des colonnes de marbre au lieu de celles de bois qui y étaient auparavant. Enfin, il assembla grand nombre de saints religieux qui rendirent sa congrégation très-illustre par tout le monde.

VIS LES SAINTS, — TOME ler 9

Cette sollicitude pastorale était soutenue de toutes les vertus; il avait une dévotion si constante que, dans les cinquante-six ans qu’il fut prêtre et abbé, à peine passa-t-il un seul jour sans offrir le très-auguste sacrifice de la messe, quoique la multitude de ses affaires, lincommodité de ses voyages et les douleurs aiguës dont il était souvent tourmenté, semblassent rendre cette grande régularité presque impossible. Aussi, étant au lit de la mort et voulant savoir le nombre de messes qu’il avait célébrées, il n’en fit faire le compte que sur celui des jours qui s'étaient écoulés depuis le temps de son ordination. Il était très-assidu à la lecture des livres divins, à la psalmodie et à l’oraison mentale, et il faisait ses exercices avec tant d’ardeur et de piété, que souvent il les accompagnait de soupirs, de gémissements ei d'une grande abondance de larmes. Son sommeil même ne se passait pas sans prier ; il s'endormait en récitanf des psaumes et des cantiques spirituels, et il les continuait toujours comme s’il eût été éveillé, A cette dévotion envers Dieu répondait une affection singulière pour la sainte Vierge. N’étant pas encore religieux, il s’offrit à elle la corde au cou, au pied d’un autel qui Jui était dédié, pour être son serviteur perpétuel. Lorsqu'on chantait au chœur ce verset du Ze Deum : Tu, ad liberandum suscepturus hominem, non horruisti virginis uterum, « Seigneur Jésus, devant vous revêtir de la chair humaine, vous n’avez pas dédaigné le sein d’une vierge », il entrait dans un si grand sentiment de respect pour elle, qu’ilne pouvaits’empêcher dese prosterner jusqu’à terre, et toutes les fois qu’il prononçait ou entendait prononcer le nom de Marie, il ressentait une joie extrême et faisait une profonde révérence. Il s’efforçait surtout de lui plaire par l'amour de la pureté, et cette vertu élait si profondément entrée dans son.cœur que dans une extrême vieillesse il montrait encore la circonspection et la pudeur d’une jeune vierge; on l’appelait même la vierge de cent ans, Vergo centenarius,

Sa charité et sa miséricorde pour le prochain étaient merveilleuses : il était l’œil des aveugles, le pied des boiteux, la consolation des affligés, l’espérance des malheureux, la richesse des pauvres et la nourriture de ceux qui souffraient de la faim. Il donnait quelquefois l’aumône avec tant de profusion qu'il semblait pluiôt être prodigue que libéral, et lorsqu'on lui en faisait quelque remontrance, 1] disait qu’il aimait mieux être jugé avec miséricorde pour avoir un peu excédé dans la miséricorde, que d’être jugé sans pitié pour n’avoir pas eu pitié des calamités du prochain.

Une des plus cruelles famines dont l’histoire fasse mention désolait alors le royaume de France. Elle commença l’an 4030 et dura trois ans, pendant lesquels des pluies presque continuelles empêchèrent les moissons et les autres fruits de la terre de parvenir à maturité, Ce qu'il y eut, à cette époque, de misères et d'atroces souffrances serait chose difficile à dire. L'Eglise fut alors la Providence des malheureux affamés. Le monastère de Cluny était un des plus riches du monde chrétien ; saint Odilon le rendit pauvre pour soulager la misère publique. Pour la subsistance de ses religieux, il se reposait sur les soins de la Providence ; mais pour celle des pauvres, il croyait qu'il fallait d'abord y employer les biens de son monastère. Sa libéralité était si grande qu'on l’accusa de profusion : reproche qui dans de telles circonstances est un véritable éloge, Quand le saint abbé eut épuisé les provisions de son monastère, il vendit les calices, les vases sacrés et les ornements précieux de son église, et n’épargna pas même la couronne d’or que l’empereur saint Henri avait donnée à Saint-Pierre de Cluny. Comme malgré cela ses revenus el ses trésors étaient trop modiques pour soulager la misère de tous les pauvres, il allait de ville en ville et de château en château, afin d’ex-

citer les princes, les seigneurs et les personnes riches, tant ecclésiastiques que laïques, à ouvrir leurs bourses pour soulager les nécessités pressantes de tant de misérables. On assure qu'il a préservé, par ce moyen, plusieurs milliers de personnes d’une mort cruelle, où la famine les aurait précipitées. Un jour, allant de Saint-Denis à Paris, il rencontra sur le grand chemin deux enfants morts de faim et de froid, qui étaient exposés à la vue des passants : un objet si tragique le remplit de douleur et de compassion; il descendit de cheval, et se dépouillant de la chemise de serge qu’il portait, il les enveloppa de ses propres mains, et, ayant loué des fossoyeurs pour les enterrer, il les conduisit lui-même à la sépulture. Qui peut douter qu’il n’ait égalé, par cette action, celle qui à rendu saint Martin si célèbre et si glorieux dans toute l'Eglise ? Une autre fois, un lépreux l’ayant fait supplier de le venir visiter, le Saint non-seulement vint le voir, mais l’embrassa, et s’entretint longtemps avec lui, sans qu’une maladie si infecte fût capable de lui donner de l'horreur.

Cetle grande miséricorde, dont son cœur était rempli, le portait même quelquefois à faire des miracles en faveur de ceux qu’il voyait dans la misère. Il rendit la vue au fils de l’un de ses fermiers, qui était aveugle de naissance ; il guérit un novice de son monastère de Paternac, qui était cruellement affligé des écrouelles ; dans un autre de ses monastères, qui était sur le mont Jura, il délivra un enfant, nommé Gérard, qui tombait souvent du haut mal, en le faisant communier à sa messe et en lui donnant à boire, dans le calice de saint Mayeul, de l’eau sanctifiée par sa bénédiction ; un homme noble ayant été dangereusement blessé à l’œil par un éclat de bois, et y souffrant de grandes douleurs, il le guérit à l’aide du signe de la croix ; il secourut, par le même signe, un ecclésiastique de Tours qui avait le charbon au bras‘; enfin il rendit l'intelligence à un gentilhomme que la folie portait à de si grands excès, qu'abandonnant sa maison, il courait sans pudeur et jetait des cris horribles dans la campagne. Ainsi, il puisait incessamment dans le fonds de Dieu et dans le trésor infini de sa puissance, pour soulager toutes sortes de nécessiteux, et pour contenter les inclinations de sa charité. Notre- Seigneur, de son côté, faisait souvent d’autres prodiges pour récompenser cette charité et pour faire voir combien elle lui était agréable. Un jour que le Saint passait par un de ses monastères appelé Saint-Martin, il y fut visité par un grand nombre de religieux qui venaient se retremper dans l’onction spirituelle dont ses entretiens étaient toujours remplis. Sa charité l’obligea de les retenir le soir avec lui et de leur faire servir le poisson qu'on lui avait destiné ; mais quoiqu'il y en eût fort peu, néanmoins tous en furent pleinement rassasiés, et il en resta encore abondamment pour les domestiques et pour les pauvres. Une autre fois, il avait fait distribuer à de pauvres voyageurs tout le vin que l’on portait pour sa réfection et celle de sa compagnie ; lorsqu’ensuite on se mit à table, on trouva les vaisseaux aussi pleins de vin que si l’on n’y eût point touché. Cette multiplication ou reproduction du vin est encore arrivée en d’autres Occasions.

Il est temps de parler de ce qui a le plus brillé dans la charité de saint Odilon, et de ce qui l’a rendu plus célèbre et plus glorieux: dans toute l'Eglise, je veux dire de son zèle pour le soulagement et la délivrance des

1. Tumeur dure et circonscrite, extrêmement douloureuse, avec tension de chaleur brûlante dans le tissu cellulaire sous-cutané et rougeur livide de la peau au centre de laquelle il s'élève bientôt une où plusieurs ampoules qui crèvent et se convextissent en une croûte noirâtre, gangreneuse, d’où le nom de charbon. Le charbon est plus souvent contracté par contagion ; cependant il peut résulter aussi d'une ali-

mentation malsaine et insuffisante, de l'habitation dans les licux bas ct humides, C'esé un mal promptement mortel,

âmes du purgatoire. La pratique de prier pour elles a été en usage dès Îe temps de la loi écrite, comme il est aisé de le voir dans l’histoire des Machabées. Nous apprenons aussi, par les saints Pères et les anciennes liturgies, qu’elle a toujours été très-religieusement observée depuis le temps des Apôtres; mais il n’y avait point de jour, dans le cours de l’année, qui lui fût particulièrement affecté. Saint Odilon fut le premier qui fit ce pieux établissement. Il avait eu grand soin, dès les premières années de sa prélature, de faire faire, dans son Ordre, beaucoup de prières, de jeûnes et d’aumônes, d'offrir souvent, et de faire offrir le sacrifice non sanglant du corps et du sang de Jésus-Christ, pour ces âmes souffrantes et accablées sous le poids de la justice de Dieu. Mais sa compassion pour elles croissant de jour en jour, il voulut les pourvoir, pour lessiècles à venir, d’un secours ordinaire et qui ne pût pas si facilement être interrompu. Il fut d’ailleurs excité par des révélations qui furent faites à quelques-uns de ses moines, et en particulier à un saint ermite.

Un religieux français, revenant de Jérusalem, fut jeté par la tempête dans une île voisine de la Sicile, où il fit rencontre d’un ermite qui passait là ses jours dans une austère pénitence, n'ayant pour habitation qu’une caverne. Ce saint reclus le reçut fort charitablement ; et ayant appris qu’il était Français de nation, il demanda des nouvelles de Cluny et de son abbé si célèbre par tout le monde, et lui dit: « Ici tout près j’ai vu souvent des flammes effroyables et des feux qui semblent être capables de dévorer tout ce pays: ils sortent des abîmes de la terre, élevant avec eux un million d’âmes, qui endurent des tourments insupportables et expient leurs péchés dans cet embrasement. Elles poussent des cris lamentables, au milieu desquels j'ai distingué les horribles hurlements des démons que j’ai vus, sous des figures affreuses, se plaindre avec rage de ce que plusieurs de ces âmes leur sont ravies avant le temps et sont conduites au ciel en triomphe, grâce aux prières, aux sacrifices et aux pénitences de tous les fidèles, et spécialement aux continuelles mortifications, aux sacrifices et aux prières de l’abbé de Cluny et de ses religieux, qui s’emploient à cette œuvre de charité et de ferveur avec plus de zèle que tous les enfants de l’Eglise ». Cela dit il exhorta fort le religieux, aussitôt qu'il serait arrivé en France, d’en donner avis à ce bon abbé et de le prier de sa part de continuer et redoubler ses saints exercices, et de porter ses religieux à faire de même pour la gloire de Dieu, pour la délivrance des pauvres âmes du purgatoire, et pour la confusion des démons, qui sont au désespoir lorsqu'on leur ôte le moyen de nuire au genre humain. Le religieux, étant arrivé en France, se rendit promptement à Cluny, où il raconta à saint Odilon ce qu'il avait entendu; celui-ci en conçut une grande joie et fit prier tous les monastères de sa dépendance de se rendre plus zélés que jamais à ces charitables exercices.

C’est alors qu'il établit que, chaque année, le second jour de novembre, qui est le lendemain de la fête de tous les Saints, on ferait dans les monastères de son obédience la Commémoraison de tous les fidèles défunts, et que ce jour serait entièrement consacré à leur procurer, auprès de Dieu, la rémission de leurs peines et leur entrée bienheureuse dans le royaume des cieux. L'Eglise universelle a trouvé cette ordonnance si raisonnable, qu’elle se l’est appropriée et qu’elle en a fait une loi pour tous les fidèles, comme il est expressément remarqué dans le Martyrologe romain, au premier jour de janvier. Le pape Benoît VIII fut un des principaux qui ressentirent les effets de cette charitable compassion de notre Saint; car le bienheureux Pierre Damien, et plusieurs auteurs après lui, racontent que ayant été con-

damné à un long purgatoire, il en fut délivré par ses suffrages et par ceux de ses enfants spirituels. Ce fait fut révélé à Eldebert, religieux de sainte vie et consommé dans les exercices de la miséricorde envers les pauvres.

Après nous être si fort étendu sur la charité de saint Odilon, il faut dire un mot de ses autres vertus. Sa prudence et sa discrétion étaient si reconnues, que les papes eux-mêmes, les empereurs et les rois, le consultaient comme un oracle et faisaient très-grand cas de ses avis. Avec quelle adresse ne préserva-t-il pas la ville de Pavie, qui lui était très-chère, des meurtres et de l'incendie dont elle était menacée, sous les empereurs Henri et Conrad ! Quelle sagesse ne fit-il pas paraître lorsque les ambassadeurs de Pologne vinrent vers lui pour lui redemander leur roi Casimir, qui s'était réfugié dans son monastère de Cluny, et y avait pris l’habit, fait profession et même reçu jusqu'à l’ordre du diaconat ! Un autre, moins discret que lui, ou leur aurait lâchement accordé ce qu’ils demandaient, vaincu par leurs raisons et par leurs larmes, ou les aurait au contraire désespérés par un refus impitoyable ; mais le Saint sut si bien tempérer toutes choses, qu'il les contenta sans leur rien accorder ; il les renvoya au souverain Pontife, en leur faisant espérer que Sa Sainteté aurait égard au salut de ce grand royaume, qui semblait dépendre du rétablissement de son roi légitime . Sa justice n’était pas moindre que sa prudence. Il ne faisait jamais aucun tort à personne, mais il était très-exact à rendre à chacun ce qui lui était dû. Il honorait ses supérieurs, il aimait ses égaux, il veillait fort soigneusement sur ses inférieurs. Aussi son historien assure-t-il qu’il était partout considéré et respecté comme un ange. Les travaux continuels auxquels le devoir de sa charge l’obligeait, et mille autres, qu’il entreprenait pour le bien de l'Eglise et de l’état monastique, et pour le soulagement des peuples, ont souvent fait voir combien son courage et sa patience étaient invincibles. Il en a encore donné de grandes marques dans les maladies aiguës dont il a été tourmenté ; car il n’avait point alors d’autre plainte en la bouche, sinon qu'il ne souffrait pas autant que ses péchés le méritaient.

Il possédait excellemment ces deux vertus que Notre-Seigneur veut que nous apprenions de son exemple, la douceur et l’humilité. Sa douceur . était si merveilleuse, que les plus zélés s’en plaignaient quelquefois comme y reconnaissant de l’excès; mais il leur répondait, d’un esprit tranquille, que, s’il devait être damné, il aimait mieux que ce fût pour avoir été trop doux que pour avoir été dur et cruel. Il n’y avait rien de si humble ni desi modeste que lui. Les honneurs qui lui étaient rendus, soit par les religieux, soit par les abbés, ses confrères, soit par les princes ecclésiastiques ou laïques, lui étaient insupportables. On ne put jamais l’obliger d'accepter l’archevêché de Lyon, quoique tout le clergé et le peuple le demandassent avec beaucoup d'instance, et que le pape Benoît IX l’eût nommé à cette dignité et même lui eût envoyé le pallium ? et l'anneau pour le forcer à ployer les épaules sous une charge de cette importance.

Etant au mont Cassin, il y fut prié par l’abbé Thibault, qui avait une singulière vénération pour ses mérites, de dire la messe solennelle le jour desaint Benoît : bien loin de se juger digne de cet honneur, il ne voulut pas même prendre la crosse, ou le bâton pastoral, que cet abbé lui présenta comme la marque de sa prélature. Toute la grâce qu’il lui demanda fut qu’on lui permît de baiser humblement les pieds de tous les religieux de sa commu-

1. En cffet, Benoît IX accorda une dispense de ses vœux à Casimir, qui se maria, eut plusieurs enfants et régna jusqu'en 1058, année de sa mort.

2, Voyez le 21 janvier, à la fin de la vie de sainte Agnès, une notige sur le Pallium,

nauté; et, l’ayant enfin obtenue par une sainte importunité, il le fit avec tant d'affection et une si grande démonstration du mépris de lui-même, qu’il remplit d’étonnement tous ceux qui le virent et leur tira les larmes des yeux. Quand il voulait opérer quelque guérison miraculeuse, il avait cette adresse, qui ne pouvait venir que d’une humilité consommée : il donnait de l’eau à boire aux malades, dans le calice de saint Mayeul, afin que le miracle ne fût pas attribué à ses mérites, mais à ceux du Saint. Que dirai-je de son austérité et de la rigueur extrême qu’il exerçait contre son corps ? Il dormait fort peu, il portait continuellement un cilice, il se serrait de temps en temps les membres avec des liens de fer qui lui causaient des douleurs insupportables, il s’exténuait par de très-longs jeûnes, et, quoiqu'il se trouvât ordinairement au réfectoire avec ses religieux et que, pour éviter la singularité, il y mangeât de ce qui lui était servi, néanmoins il en mangeait en si petite quantité, qu'il irritait son appétit au lieu de le rassasier.

Ceite réunion admirable de toutes les vertus le faisait aimer de tout le monde. Il fut extrêmement cher aux papes, aux empereurs et aux rois qui régnèrent de son temps, et principalement au pape Clément Il, aux empereurs saint Henri et Henri III, à notre très-pieux roi Robert, fils de Hugues- Capet, à Henri I, de France, à saint Etienne, roi de Hongrie, et à Sanche le Grand, roi d’Espagne. En quelque lieu qu’il allât, soit en France, soit en Italie, il y était reçu avec une joie et un applaudissement général ; et il s’assemblait autour de lui un si grand nombre de religieux, que le B. Fulbert, évêque de Chartres, l’appelait pour cela l’Archange des religieux.

Cette affection des hommes n’était qu’une marque qu’il était parfaitement chéri de Dieu. ]l n’en faut point d'autre preuve que les grands prodiges que la bonté divine opérait souvent en sa faveur. Un jour, notre Saint étant dans son monastère d'Orval, voulut jeûner au pain et à l’eau ; il prit donc un morceau de pain qu’il couvrit de cendres, et commanda au frère de lui servir de l’eau. Le frère lui obéit, et lui en apporta. Mais Dieu, qui se contentait de sa bonne volonté, changea cette eau en vin. I] s’en plaignit, fit verser le vin et renvoya quérir de l’eau. Le religieux y retourna pour le satisfaire, quoiqu'il sût qu’il n'avait, la première fois, apporté que de l’eau. Mais cette obéissance ne servit qu'à redoubler le miracle ; car l’eau fut encore changée en vin, et ce saint abbé reconnut par là la tendresse et la magnificence de Dieu à son endroit. Deux fois des voleurs lui ayant dérobé ce qui lui appartenait, furent contraints de le rendre, n’ayant jamais pu s’en : défaire, ni en trouver de l’argent, quoiqu'ils l’eussent exposé en vente parmi d’autres marchandises, et laissé à fort bon marché. Une nuit, on avait voulu lui prendre son cheval ; mais le voleur et le cheval demeurèrent immobiles à la porte de l’abbé. Au point du jour, le malfaiteur, surpris dans cette embarrassante attitude par Odilon lui-même, tremblait d’être gravement puni. « Mon ami, lui dit le saint abbé avec une douce et indulgente ironie, il n’est pas juste que vous ayez ainsi perdu toute une nuit à garder mon cheval ». Et il jeta quelques pièces de monnaie au larron confus et repentant. Deux fois il passa sûrement et sans mcommodité, avec sa compagnie, des rivières débordées, et où l’on ne pouvait entrer sans un danger évident de naufrage. Et, ce qui est plus admirable, la seconde fois, ses souliers n’en furent pas même mouillés. Son bagage étant un jour tombé à l’eau, ses vêtements, que l’on pouvait sécher, furent tout trempés; mais pour ses. livres, ils demeurèrent aussi secs que si cet accident n’était point arrivé. Il reçut une autre fois de la Providence une protection presque semblable ; car son Missel, écrit en lettres d’or, et quelques vases de cristal qu’il

faisait porter, étant tombés dans les précipices du mont Jura, on les trouva le lendemain aussi entiers et aussi beaux que s’ils avaient été conservés soigneusement dans une chambre. Enfin, il ne faut pas omettre une merveille trèsauthentique arrivée à Pavie : c’est que l’empereur saint Henri, ayant envoyé au Saint un vase de grand prix et d'une fabrication parfaite, ses religieux, le prenant l’un après l’autre pour en considérer l’artifice, le laissèrent tomber et le cassèrent. L'homme de Dieu en eut de la peine, appréhendant que l’empereur n’en rejetât la faute sur ceux qui le lui avaient apporté. Il alla à l’église, y fit sa prière et commanda qu'on lui apportât le vase. On en ramassa donc les morceaux, et les ayant bien rejoints, on les lui apporta en cetétat. Il le prit, mais au lieu de le trouver cassé, comme il était auparavant, il le trouva sain et entier. Alors, voulant par humilité cacher ce miracle, il reprit sévèrement ses religieux, comme lui avant dit une fausseté ; mais ceux qui savaient la vérité de la chose furent remplis d'étonnement et glorifièrent Dieu qui est admirable dans ses Saints.

Une vie si sainte et si merveilleuse ne pouvait pas manquer d’être couronnée par une belle mort. Avant qu’elle arrivât, saint Odilon fut tourmenté pendant cinq ans de très-graves maladies et tomba dans une grande langueur. Se croyant proche de sa fin, il voulut rendre ses derniers devoirs aux tombeaux des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et alla pour cela à Rome. Le pape Damase II, qui fut élu vers ce temps-là (4048), lui donna des témoignages d’une parfaite amitié et s’entretint souvent avec lui. Tout ce qu'il y avait de plus considérable à Rome lui rendit visite, et surtout Laurent, archevêque d’Amalfi, illustre par sa science et par sa piété, qui contracta une étroite amitié avec lui. Il désirait achever sa carrière en cette grande ville, sous la protection des saints Apôtres ; mais Dieu lui ayant renvoyé la santé, après un séjour de quatre mois, il se crut obligé de revenir en France, en son abbaye de Cluny. Il y passa encore près d’un an, dans une oraison continuelle et dans une austérité extraordinaire, pour se mieux préparer à la mort. Ensuite, se sentant un peu de vigueur, il entreprit de faire une dernière fois la visite de ses monastères, se persuadant qu’il ne pouvait finir plus glorieusement ses jours que dans l'exercice de sa charge. Etant arrivé à Souvieny, en Bourbonnais (aujourd'hui département de l'Allier, à 45 kil, sud-ouest de Moulins), où nous avons déjà dit que saint Mayeul, son prédécesseur, était décédé, il préchait au peuple les mystères de l’avénement et de la naissance temporelle de Notre-Seigneur, dont la fête était proche, lorsqu'il sentit se renouveler ses anciennes douleurs : il prédit alors qu'il mourrait vers la fête de la Circoncision, ce que l'événement justifia; car la nuit même de cette fête, après avoir reçu tous les sacrements que l'Eglise confère à l'heure de la mort, et baigné son lit des larmes d’une sainte componction, il remit tranquillement son âme entre les mains de son Dieu. La pureté admirable de sa vie, jointe à ses admirables pénitences, n'empêcha pas le démon de se présenter à lui au temps de son agonie, avec une figure effroyable, pour l’épouvanter et le porter au péché. Mais le Saint, fortif ié par la grâce de Dieu à qui il avait toujours été fidèle, repoussa ce monstre si vigoureusement, qu’il le contraignit de disparaître. Sa mort arriva le premier jour de Van 4049 ou (selon quelques-uns, qui croient qu'il mourut avant minuit) le dernier jour de l’année 4048. Il était âgé de quatre-vingt-sept ans, dont il avait passé vingt-six dans le monde, cinq dans le cloître avant d’être abbé, et cinquante-six dans la charge d’abbé. Il apparut la nuit même de sa sépulture à un religieux nommé Grégoire, et, le Carême suivant, à un vertueux ecclésiastique nommé Albéron, et leur révéla son bonheur. Son corps,

après être demeuré près de trois cents ans dans le tombeau, en fut enlevé, avec beaucoup de solennité, le 21 juin de l’an 4345, par Roger-le-Fort, archevêque de Bourges, avec la permission de Clément VI, en présence de deux autres évêques et de plusieurs abbés, prieurs et autres personnages ecclésiastiques ; et, ayant été mis dans une châsse, il fut placé fort honorablement dans l’église du prieuré de Souvigny. Une première translation avait eu lieu sous le pontificat d’Urbain II qui avait été moine de Cluny; onen célébrait la fête le 43 novembre. On faisait aussi une commémoraison annuelle de la découverte de son corps le 13 mai, et une autre de la réception de son chef, le 49 avril. Toutes ces fêtes prouvent combien était célèbre le culte de saint Odilon. Avant le pillage des Calvinistes, on voyait dans l’église de Cluny la statue en vermeil de notre saint abbé; elle portait une mitre enrichie de saphirs ; au pied de la statue, quatre anges d’argent étaient assis sur un escabeau soutenu par quatre lions de même métal.

Les reliques de saint Odilon ont été brûlées en 1793, avec tous les riches ornements et toutes les précieuses reliques que renfermait le trésor du prieuré de Souvigny. On voit encore dans l’église deux espèces de châsses ou armoires en pierre d’Apremont richement sculptées. C’est un petit monument du xv° siècle. Les portraits de deux grands saints, Mayeul et Odilon, sont peints sur les panneaux des deux portes ; mais le reliquaire est complétement vide. Le nom de saint Odilon est encore en vénération dans la paroisse de Souvigny ; il l’est beaucoup moins cependant que celui de saint Mayeul, son prédécesseur.

Le prieuré de Souvigny subsiste encore en très-grande partie; mais il est devenu une habitation particulière qui se dégrade malheureusement tous les jours. L'appartement du prieur, séparé entièrement de celui des moines, est en meilleur état de conservation. Le magnifique enclos attenant au prieuré et au monastère a été coupé par une route depuis environ dix ans.

On possède encore la belle église prieuriale, devenue église paroissiale depuis la restauration du culte. C’est, malgré les mutilations subies en 1793, le monument le plus beau et le plus complet du Bourbonnaiïs. Ses vastes dimensions, la variété de ses genres d’architecture, la sévérité du style roman des bas-côtés, la richesse de ses chapelles ogivales qui renferment le tombeau des ducs de Bourbon, la beauté du sanctuaire, en font la merveille de la province. Elle a besoin d’une prompte restauration pour la sauver d’une ruine imminente. Nous apprenons avec plaisir qu’on va satisfaire sur ce point le vœu de tous les amis de l’art !.

Saint Odilon était maigre et pâle, ses cheveux étaient gris ; mais ses yeux avaient un éclat prodigieux, presque terrible. Le son de sa voix vibrait comme une cloche lointaine appelant les fidèles à la prière ; et ses paroles, à la fois douces et fortes, pénétraient tous les cœurs. Ainsi qu’une lampe d'or éternellement suspendue devant le iabernacle du Seigneur, son esprit s'élevait perpétuellement vers Dieu, source inépuisable de vérité. Il pouvait dire avec le sublime auteur du Cantique des Cantiques : « Je sommeille, mais mon cœur veille pour vous ! » En effet, il lui arrivait quelquefois, pendant la nuit, de s’endormir en récitant les psaumes, mais il n’en continuait pas moins à prier ou à chanter tout en dormant ; puis, à son réveil, il achevait le psaume commencé, comme s’il n’y avait eu aucune interruption.

Voici comment on représente le plus généralement saint Odilon : Les âmes du purgatoire lui apparaissent pendant la messe pour le remercier

4, Renseignements dus à M, le curd-doyen de Souvigny.

d’avoir établi la commémoraison des morts. La même idée de secours aux défunts est aussi rappelée par un crâne évidé sur lequel il fixe les yeux, comme en songeant à l'oubli auquel sont inévitablement voués les morts quelque temps après leur décès ; par un catafalque devant lequel il célèbre le saint sacrifice ; par une représentation dupurgatotre sur lequel il promène de tristes regards.— Souvent, trop souvent dans le cours de cet ouvrage, nous serions obligé, pour être:exact, de parler au passé et de dire: on a peint, on a représenté, au lieu de: on peint, on représente, parce qu’un grand nombre de dévotions salutaires et de traditions pieuses sont tombées dans l'oubli. Pour saint Odilon, par exemple, nous n’avons pu découvrir qu’il soit encore honoré quelque part. Aujourd’hui que la dévotion aux âmes du purgatoire semble se ranimer, il serait à désirer que les personnes qui ont cette dévotion à cœur, prissent notre Saint pour modèle et pour intercesseur auprès du trône de Dieu ; il est à supposer qu’un Saint, dont les prières ont été autrefois si efficaces pour les captifs du purgatoire, n’aura rien perdu de son crédit et de sa puissance d’intercession.

Saint Odilon contribua beaucoup, avec le B. Ricard, abbé de Saint-Vannes, de Verdun, à faire recevoir la trêve de Dieu, convention entre les seigneurs par laquelle ils s’'engageaient à cesser toute hostilité depuis le mercredi au soir jusqu’au lundi matin, par respect pour les jours où se sont accomplis les derniers mystères de la vie de Jésus-Christ. La première trève de Dieu fut réglée dans un synode tenu à Elne, dans le Roussillon, en 1027.

Odilon avait succédé à un Saint et il eut un Saint pour successeur : Saint Hugues de Cluny. Il eut aussi d’autres disciples très-illustres, entre lesquels on peut compter Hildebrand, qui fut depuis Souverain Pontife sous le nom de saint Grégoire VII.

Page 1