Bianchini. Votæ ad lib. Pontif
2. Le nom de Geneviève signifie bouche céleste ou fille du ciel. Chez les Celtes, gen ou geni signifiait engendrer. Dans le pays de Galles, genoeth veut encore dire jeune fille. Dans le même pays, on dit aussi genoe pour signifier la bouche. De leur côté, les bas Bretons, pour désigner la bouche, se servent du mot geno ou genou (prononcez ghenou), qui se rapproche encore plus de Genovefa, ou Genouefa, comme on écrivait autrefois. Quant à la terminaison efa, que l'on trouve dans un si grand nombre de noms Celtes, comme Marcouefa, Landovefa, Genovefa, etc., auxquels répondent les noms masculins Marculfus, Landulfus, Genulfus, il nous a semblé en trouver l'explication dans l'ancien mot breton eff, qui veut dire le ciel. Ainsi Genouef voulait dire bouche céleste ou fille du ciel. Encore de nos jours, dans la basse Bretagne, pour dire bouche céleste, on écrirait gheno n'eve. (Bullet, Mémoires.)
3. Nanterre, Nemetodurum, signifie temple sur la rivière (de Seine) : Vemetf, temple, Durum, rivière.
4. L'époque précise où naquit l'illustre vierge nous est inconnue. Quoique nous n'ayons pas de renseignements positifs sur cette époque, nous pouvons, jusqu'à un certain point, la déterminer, Nous voyons, dans une espèce de commentaire, ou plutôt de préambule, ajouté par un auteur du 1xe siècle à la Vie de sainte Geneviève, et copié presque entièrement par Aymoin, que cette grande Sainte naquit sous les empereurs Honorius et Théodose. D'un autre côté, nous lisons qu'elle vit (avant sa mort, qui arriva le 3 janvier) les enfants de Clovis sur le trône. On ne peut donc mettre sa naissance plus tard que l'an 423, époque de la mort d'Honorius; ni sa mort plus tôt que le 3 janvier de l'an 512, — puisque Clovis mourut au mois de décembre de l'an 511, — ce qui fait une durée de quatre-vingt-neuf ans.
(L'abbé Saintyves, Vie de sainte Geneviève, etc., in-80, 1846.—Cf. Aymoin, De gestis Francorum.)
en fut dans l’allégresse, comme l’assura depuis le grand saint Germain, évêque d'Auxerre.
Ses premières années s’écoulèrent dans une innocence et une dévotion qui surpassait beaucoup la portée de son âge ; ce qui faisait déjà voir à quel degré de grâce et de sainteté elle était appelée.
Il arriva, en ce temps-là, que le même saint Germain et saint Loup, évèque de Troyes, allant en la Grande-Bretagne, nommée depuis Angleterre, pour y combattre l’hérésie de Pélage ! qui y faisait de grands ravages, traversèrent Paris, et passèrent par le bourg de Nanterre. Les habitants étant venus en grand nombre et avec beaucoup de respect au-devant d’eux pour recevoir leur bénédiction, saint Germain leur fit une excellente prédication ; et, ayant remarqué dans la petite Geneviève, qui se trouva parmi la troupe, quelque chose de céleste et d’angélique, il la fit approcher, la baisa au front et lui témoigna une bienveillance toute paternelle ; il s’informa même de son nom et de celui de ses parents, et, les ayant fait venir, il leur dit : « Vous avez grand sujet de bénir le jour qui vous donna une telle fille ; les Anges se sont réjouis de sa naissance, ses vertus la rendront précieuse aux yeux de Dieu, et elle accomplira si parfaitement la résolution qu'elle a déjà prise de le servir, que les hommes les plus parfaits se la proposeront un jour pour modèle ».
Il adressa ensuite la parole à cette excellente vierge et lui demanda si elle était dans le dessein de n’avoir point d’autre époux que Jésus-Christ. Elle répondit, d’un visage riant qui témoignait la joie de son cœur, qu'il y avait longtemps qu’elle désirait faire vœu de virginité et qu’elle aurait une extrême satisfaction s’il agréait qu’elle le fit entre ses mains et avec sa bénédiction. Sur cela, il lembrassa encore, l’exhorta à persévérer; et, étant allé à l’église, il y fit chanter None et Vêpres ?, durant lesquelles il tint toujours sa main droite, à la vue de tout le peuple, sur la tête de Geneviève. Après les prières, il la fit manger en sa compagnie, puis la renvoya avec ses parents, les avertissant de la ramener le lendemain. Ils le firent, et le Saint la trouva très-affermie dans son généreux dessein. Au même temps il aperçut à terre une pièce de monnaie sur laquelle était gravée la figure de la Croix; il la prit et la donna à cette sainte épouse de Jésus-Christ, comme
1. Pélage, moine anglais qui enscigna, au commencement du ve siècle, des erreurs qui furent condamnées par divers Conciles, entre autres par celui de Carthage. 416.
Les canons de ce Concile, approuvé par le pape Zozime, condamnent :
10 Quiconque dira qu'Adam a été créé mortel et que sa mort n'a point été la peine du péché;
20 Ceux qui nient qu'on doive baptiser les enfants, ou qui, convenant qu'on doit les baptiser, soutiennent néanmoins qu'ils naissent sans péché originel;
30 Ceux qui disent que la grâce qui justifie l'homme par Jésus-Christ Notre-Seigneur, n'a d'autre effet que de remettre les péchés commis, et qu’elle n’est pas donnée pour secourir l'homme, afin qu'il ne pèche plus;
4o Ceux qui disent que la grâce ne nous aide qu'en nous faisant connaître notre devoir, mais qu'elle ne nous donne pas d'aimer et de pouvoir ce que nous connaissons devoir faire;
50 Ceux qui disent que l? grâce ne nous est donnée que pour faire le bien avec plus de facilité, comme si l'on pouvait accomplir les commandements par les seules forces du libre arbitre et sans le secours de la grâce;
6e Ceux qui disent que ce n'est que par humilité que nous sommes obligés de dire que nous sommes pécheurs;
7o Ceux qui prétendent que les Saints, en disant, dans l'Oraison dominicale, « remettez-nous nos péchés », ne le disent pas pour eux-mêmes, parce que cette demande ne leur est plus nécessaire, mais pour les autres qui sont pécheurs dans leur société. (Voir Conciles jéncrauæ et particuliers, par Mgr P. Guérin.)
2. Nonam aïtque duodecimam. Quoique anciennement on fût très-ponctuel à réciter chaque partie de l'office divin à l'heure qui y répondait, cependant saint Germain et saint Loup aimèrent mieux :etarder None et Vêpres, pour les pouvoir dire dans une église, que de les réciter sur le chemin à leur heure véritable. Le mot duodecim&, employé pour signifier Vêpres, montre clairement que leur vraie heure était non pas à cinq, mais à six heures du soir, c'est-à-dire à la douzième heure du jour naturel, vers les équi-
noxes. La même chose se prouve encore par l'ancienne hymne des Vépres de la férie Jam £er quaiernis, (Voir Bona, De divind psalmodiä, etc.)
un riche présent que lui faisait son Epoux, lui ordonnant de la porter toujours sur elle, de renoncer pour jamais aux vains ornements des femmes ! et de ne désirer que ceux qui embellissent l’âme et la rendent agréable aux yeux de Dieu. Quelques auteurs ont écrit qu’elle n'avait alors que six ans; mais cela est peu vraisemblable : les circonstances de cette action font assez juger qu'elle étuil plus âgée; et, environ cinq ans après, lorsque saint Germain repassa par Paris, pour aller une seconde fois en Angleterre, des actes éclatants l'avaient déjà rendue fort célèbre et lui avaient suscité beaucoup d’envieux; de sorte qu'elle ne pouvait alors avoir guère moins de seize ans. Ainsi, je ne fais point difficulté de lui donner dix à onze ans lorsqu'elle reçut la bénédiction de saint Germain.
Après le départ des saints prélats, elle s’appliqua plus que jamais à la contemplation des choses célestes, et toute sa joie était, dans les heures qu'elle pouvait ménager sur les emplois domestiques, de courir à l’église pour y jouir de la présence et de la douce conversation de son bien-aimé. Un jour (c'était un jour de fête), la mère de Geneviève se disposant à aller à l’église, l’enfant voulut l’accompagner. La mère s’y opposa; mais l'enfant dit en pleurant : J'ai promis à l’évèque de vivre saintement ; il faut donc que j'aille souvent à l’église. La mère, irritée, la frappa rudement; mais aussilôt elle devint aveugle. Après s'être trouvée dans cet état durant vingt etun mois, elle se rappela les paroles de l’évêque au sujet de sa fille, et elle fit venir celle-ci. — Prends cette cruche, lui dit-elle, et va la remplir d’eau à la fontaine. — La petite fille, en arrivant près de la fontaine, se mit à pleurer de ce que sa mère était aveugle à cause d'elle; de sorte que ses larmes se mêlèrent à l'eau qu’elle puisa à la fontaine. Quand elle fut revenue auprès de sa mère, celle-ci leva les mains au ciel, et dit à Geneviève de faire le signe de la croix sur l’eau; puis elle en prit et se lava trois fois les yeux, et après la troisième fois elle recouvra la vue. Ce grand miracle l’obligea, ainsi que son mari, à laisser la sainte fille dans une entière liberté pour le choix d’un état de vie. Mais le choix était déjà fait, et celle qui avait promis à saint Germain de prendre Notre-Seigneur pour époux, ne pouvait embrasser d'autre état que celui d’une vierge consacrée à Jésus- Christ. Il ne paraît point qu’il y eût dans Paris de monastère de religieuses ni de communauté de filles; mais celles qui voulaient vivre dans la continence et faire vœu de virginité, s’adressaient seulement à l’évêque, et en recevaient le voile avec les prières et les cérémonies ordinaires de l'Eglise; après quoi, il leur était permis de se retirer chez elles. Sainte Geneviève se présenta pour cela à l’évêque de Paris, saint Marcel, ou plus probablement saint Fébx, vers 435 ou 440, ou à l’évêque de Chartres, Villicus ?. Deux autres filles se présentèrent avec elle pour le mêe objet, et elles ebtinrent toutes trois la grâce qu'elles demandaient; mais l’évêque, qui était un homme éclairé de Dieu, reconnaissant en Geneviève une vertu au-dessus du commun, la fit passer avant ses deux compagnes, quoique plus âgées et de meilleure condition qu’elle.
Ses parents étant morts, elle quitta Nanterre et vint demeurer à Paris,
1. Ces paroles de saint Germain prouvent évidemment, selon {a plupart des auteurs, que Geneviève n'était pas une simple bergère. Ses parents étaient des plus considérables de Nanterre, et si Geneviève gardait les troupeuux, elle le faisait comme avait fait David, de race royale et roi lui-même,
2. Les manuscrits de la Vie de sainte Geneviève portent diverses orthographes du nom du prélat consécrateur. C'était p'osablement Æélir, qui occupait le siége de Paris vers 435 ou 440; et l'on tirerait l'élix de Vilicus, Vilic, à cause de l'analogie de ces deux mots, surtout dans la prononciation. Il n'y à pas eu à Chartres d'évêyue du nom de Vilicus, et l'épithète de Carnotensis de certains manuscrits indiquerait que Félix (Vilicus, Vilic) était originaire de Chartres.
chez une femme qui était sa marraine. À peine y fut-elle, que Dieu l’affligea d'une paralysie si violente et si universelle, qu’elle ne pouvait se servir d'aucun de ses membres, et ce mal alla même à un tel excès qu’elle fut, une fois, l’espace de trois jours, sans nul autre signe de vie que quelques palpitations de cœur et un peu de rougeur qui paraissait sur ses joues. Mais, tandis que son corps était dans cette faiblesse, elle fut ravie en esprit parmi les chœurs des Anges, où elle vit les biens ineffables qui sont préparés à ceux qui aiment Dieu, et beaucoup d’autres secrets que son historien s’est abstenu de rapporter en détail, à cause de l’incrédulité des hommes. Dieu lui ayant rendu la santé, elle commença à briller comme un soleil, au milieu de Paris, par la sainteté de ses exemples; elle pénétrait, grâce à une lumière surnaturelle, dans le fond des consciences, et portait tout le monde, par des discours enflammés, à l’amour de Jésus-Christ. Elle passait sa vie en des prières et en des larmes continuelles, et elle en versait une telle abondance, que le plancher de sa chambre en était tout trempé. Son abstinence était prodigieuse, et à peine pourrait-on y croire, si l’on n’en voyait un excellent modèle dans la vie de son maître et directeur, saint Germain d'Auxerre. Car on dit qu’elle ne mangeait que deux fois la semaine, à savoir le dimanche et le jeudi; ces jours-là, tous ses mets consistaient en un morceau de pain d'orge et quelques fèves cuites à l’eau depuis longtemps ; elle observa inviolablement cette abstinence depuis l’âge de quinze ans jusqu’à celui de cinquante ; à cette époque, pour obéir aux prêtres du Seigneur qui gouvernaient sa conscience, et pour soutenir son corps abattu par un jeûne si rigoureux, elle consentit à manger avec son pain d'orge un peu de lait et de poisson ; mais, pour de la viande et du vin, elle ne put jamais se résoudre à en user. Elle avait avec cela, douze autres compagnes spirituelles, à savoir : la foi, la confiance en Dieu, la charité, la prudence, la magnanimité, la patience, la simplicité, l'humilité, le zèle de la discipline, la pureté, la concorde et la vérité, qui ne l’abandonnaïent jamais, ou plutôt qu’ellemême entretenait avec grand soin et savait très-bien occuper.
Une sainteté si éclatante lui attira bientôt des envieux. Ne pouvant souffrir les louanges qu’on lui donnait, ni la très-haute réputation qu’elle s’acquérait, ils la décrièrent partout, et firent courir le bruit qu’elle n’était qu'une hypocrite, qui trompait le monde par une austérité apparente et une dévotion feinte et étudiée. Ce poison commençait déjà à s’insinuer dans les esprits, lorsque le grand saint Germain, dont nous avons parlé, ayant été rappelé en Angleterre, pour y combattre de nouveau l’hérésie pélagienne, qui s’y était rétablie depuis son départ, passa une seconde fois par Paris, C'était cinq ou six ans après son premier voyage. La malice de ces imposteurs fut si grande qu'ils ne firent point de difficulté de calomnier Geneviève en présence de ce saint évêque, et qu'ils voulurent lui faire croire qu'elle n’était pas telle qu'il pensait. Mais, comme il la connaissait parfaitement, à ne tint nul compte de leurs discours; au contraire, les menant dans la chambre de la Sainte, il la salua avec un profond respect, comme une personne dans laquelle il révérait la présence de Dieu; après quoi il fit un discours au peuple : il y réfuta les fausses accusations publiées contre elle et déciara quel était son mérite devant Dieu ; ce qui fit cesser tous les bruits qui s'étaient répandus au préjudice de sa réputation.
Ce que nous avons dit fait assez voir qu'elle était encore fort jeune lorsque cette persécution lui fut suscitée ; mais cela n’empêcha pas qu'on ne l'élevât bientôt après à une charge que l’on considérait beaucoup en ce temps-là : c'était d’avoir comme l’intendance et la direction des autres filles
qui faisaient profession de virginité ; et elle s’en acquitta si dignement que plusieurs de ces filles parvinrent, par ses bons avis, à un détachement parfait de toutes choses et à une sainteté très-éminente; de leur nombre était, diton, sainte Aude, vierge parisienne dont on montrait, avant 1793, la châsse, avec celle de saint Ciran, vingt-cinquième évêque de Paris, et celle de sainte Clotilde, femme du grand Clovis, en l’église de notre sainte Geneviève. Cependant, comme elle savait qu’elle ne pouvait être utile aux autres que par les lumières et les grâces qu’elle recevait d’en haut, elle ne cessait pas de passer quelquefois des journées et des semaines entières dans une étroite solitude, pour y vaquer uniquement à Dieu ; et même elle s'était fait cette loi de demeurer tous les ans renfermée dans sa petite chambre depuis la fête des Rois jusqu’au jeudi saint, sans nul autre entretien que celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des esprits bienheureux. Qui pourrait décrire les pénitences et les mortifications qu'elle y faisait, les torrents de larmes qu’elle y répandait, les actes d’amour et de religion qu’elle y produisait, les douceurs et les consolations qu’elle y recevait, et les communications intimes avec Dieu dont elle y était favorisée ? Aussi en sortait-elle comme le fer sort d’une fournaise ardente, c’est-à-dire toute remplie, pénétrée et embrasée du feu de la divinité. Une femme eut un jour la curiosité d’épier à quoi s’occupait la Sainte durant une si longue retraite; mais elle n’eut pas plus tôt approché la vue des fentes de la porte qu’elle devint aveugle, ce qui lui dura jusqu’à la fin du Carême : Geneviève, sortant de sa solitude, pria pour elle, fit le signe de la croix sur ses yeux et lui rendit la vue qu’elle avait perdue par sa légèreté.
Le démon, plein de rage contre cette bienheureuse vierge, à cause des insignes victoires qu’elle remportait continuellement sur l'enfer, lui suscita une nouvelle persécution où elle fut sur le point de perdre la vie. Ce fut à l’occasion d’Attila, roi des Huns, surnommé le fléau de Dieu, qui entra dans les Gaules à la tête de cinq ou six cent mille combattants. Comme ce barbare faisait partout des ravages épouvantables, qu’il saccageait les villes, pillait et brûlait les églises, mettait tout à feu et à sang, remplissait les came pagnes de meurtres, et ne laissait où il passait qu’une image horrible de la mort; Paris, qui était sur sa route, avait sujet de craindre d’être enveloppé dans ce débordement, dans cette désolation générale. Les plus riches bourgeois pensaient à se sauver avec ce qu’ils pourraient emporter de leurs biens, en d’autres villes plus fortes ou moins exposées au passage d’un si terrible ennemi. Sainte Geneviève, au contraire, animée de l'esprit de Dieu, faisait tous ses efforts pour les retenir dans Paris, leur assurant que, s’ils voulaient faire pénitence et apaiser la colère du ciel par leurs larmes, ce fléau ne tomberaïit pas sur eux, et qu'ils seraient en plus grande sûreté dans leurs maisons que dans les villes où ils voulaient se retirer. Quelques femmes, persuadées par ses discours, s’assemblèrent dans l’église, où elles passaient les jours et les nuits en prière pour détourner ce fléau de Dieu. Il y eut aussi des hommes qui les imitèrent et résolurent de ne chercher leur salut que dans la protection du Tout-Puissant ; d'autant plus que l'estime qu’ils avaient de la sainteté de Geneviève faisait qu'ils se fiaient entièrement à sa parole et qu'ils ne doutaient point qu’elle ne fût capable de les délivrer par ses prières. Mais le démon en souleva d’autres contre elle, leur suggérant que ses prophéties n'étaient que des rêveries par lesquelles elle endormait les meilleurs citoyens et les entraînait à une ruine inévitable. Là-dessus, ils excitèrent une sédition où l’on conspirait déjà de la faire mourir ; mais Dieu, qui l’avait délivrée la première fois par les remontrances de saint Germain, la délivra,
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cette seconde fois, par celles de son archidiacre : celui-ci, arrivant alors à Paris et étant informé de cette conspiration, assembla le peuple et le détourna d’une action si exécrable, lui remettant devant les yeux combien le même saint Germain avait estimé, de son vivant, cette pieuse vierge, et leur montra les eulogies qu’il avait ordonné, à sa mort, de lui apporter‘. Sur ce témoignage, non-seulement le tumulte cessa, mais ceux qui étaient le plus résolus de sortir de Paris y demeurèrent, et ils virent bientôt l'effet des prières et l’accomplissement de la prophétie de Geneviève; car Attila passa de la Champagne à Orléans, et d'Orléans en Champagne, sans approcher de Paris, et il fut enfin chassé de toutes les Gaules par une signalée victoire que les Romains, les Francs et les Visigoths, unis ensemble, remportèrent sur lui, auprès de Chalons-sur-Marne ; ce qui arriva l’an 451. Aïnsi la réputation de la Sainte s’accrut merveilleusement, et l’on ne la regarda plus que comme le salut de la patrie et comme un miracle de sagesse et de sainteté.
Cinq ou six ans après, Mérovée, troisième roi des Francs, vint devant Paris, où les Romains avaient encore une forte garnison ; et, après un trèslong siége, que quelques historiens font de cinq ans, il s’en rendit maître. Il ne faut pas s'étonner si sainte Geneviève, qui était dedans, ne détourna point ce coup, puisqu'elle n’avait garde de s’opposer aux desseins de Dieu, qui voulait faire de cette ville la capitale du plus florissant royaume qui ait jamais été sur la terre. Mais elle eut ensuite une grande occasion de faire paraître sa charité ; car ce siége ayant ruiné tous les environs de Paris, il fut suivi d’une si grande famine, que plusieurs des habitants mouraient de faim, et que les autres étaient réduits à la dernière misère. La Sainte, étant donc touchée de compassion, s’embarqua sur la Seine, et, allant de ville en ville, fit si bien auprès des marchands, qu’elle amassa, en peu de temps, la charge de onze grands bateaux de blé. Son voyage fut accompagné de miracles. Elle chassa du fleuve de la Seine deux mauvais esprits, qui, cachés sous un grand arbre, renversaient la plupart des bateaux qui passaient auprès, et tâchèrent même de faire périr le sien. À Arcis-sur-Aube, elle rendit la santé à la femme d’un officier nommé Passivus, affligée depuis quatre ans d’une paralysie qui la rendait immobile. A Troyes, en Champagne, elle rendit la vue à des aveugles, délivra des possédés et guérit un grand nombre de malades. Etant revenue à Paris, elle eut soin que le blé qu’elle avait amené fût distribué aux habitants ; mais surtout elle pourvut à la nécessité des pauvres, faisant cuire incessamment pour eux, en sa maison, et leur donnant le pain aussitôt qu'il était cuit; ainsi, elle délivra Paris d’une ruine qui semblait inévitable, et elle retira de la mort une infinité de personnes qui en portaient déjà les marques funestes sur le visage.
Le bruit de ces merveilles ne demeura pas renfermé dans cette ville, mais vola bientôt par toute la terre. Saint Siméon Stylite, qui était en Asie, voyant, au pied de sa colonne, des marchands de Paris qu’une sainte curiosité y avait amenés, les supplia de saluer de sa part, à leur retour en France, leur sainte compatriote, et de le recommander à ses prières. C'était Dieu, sans doute, qui lui en avait donné la connaissance par une révélation particulière, Elle était respectée des personnes les plus élevées en dignité, et même des rois de France sous qui elle vivait. Le roi Mérovée, dans le peu de temps qu'il
1. C'étaient des présents de choses bénites que l'on s'envoyait en signe d'union et d'amitié. Saint Germain était en Italie lorsqu'il chargea son archidiacre de porter des ewlogies à sainte Geneviève. Muis celui-ci ne vint à Paris que deux ans après : car saint Germain mourut à Ravenne en 448; et Attila, qui commença à menacer l'empire ex 450, n’entra dans les Gaules qu'en 451. On ignore ce qui put returder si longtemps l’archidiacre,
VIES DES SAINTS, — TOME jer, 1
survécut à la reddition de Paris, lui porta toujours beaucoup d'honneur; et, selon l’idée que lui donna le paganisme, la regarda comme une demi-déesse. Son fils, Childéric, n'avait pas pour elle une moindre estime; quoiqu'il fût idolâtre, comme ses prédécesseurs, il ne lui refusait jamais, néanmoins, ce qu'elle lui demandait. Un jour, voulant absolument que quelques criminels fussent exécutés, et, craignant que Geneviève ne vint demander leur grâce, il fit fermer les portes dë la ville, où elle était, tandis que l’exécution se ferait dehors, croyant, par ce moyen, lui en empêcher la sortie. Mais la Sainte, ayant ouvert les portes par ses prières, eut tant de force sur son esprit, qu’elle l’obligea, contre sa résolution, de pardonner à ces malheureux. Le grand Clovis, notre premier roi chrétien, eut encore plus d’affection et de vénération pour elle; à sa requête, il délivrait les prisonniers, donnait de grandes aumônes au clergé et aux pauvres, et faisait bâtir de belles églises, tellé que fut celle de Saint-Pierre et de Saint-Paul-sur-le-Mont, au-dessus de Paris, nommée depuis Sainte-Geneviève, pour avoir été le lieu de sa sépulture et le théâtre glorieux de ses miracles. De plus, il lui fit don de deux riches fermes qu’elle affecta à la cathédrale de Reims, où ce grand monarque avait été baptisé et avait fait profession du christianisme ; saint Remy n'a pas omis ce fait dans son testament, où il parle aussi avec beaucoup d'honneur de cette illustre bienfaitrice. Enfin, la reine sainte Clotilde, femme de Clovis, se considérait comme extrêmement favorisée lorsque sainte Geneviève lui rendait visite ; elle la faisait asseoir auprès d'elle, dans son cabinet, et prenait plaisir à l’entretenir familièrement des moyens de plaire à Dieu et d'assurer son salut éternel.
Pendant l'éloignement de Childéric hors du royaume, la Sainte eut la dévotion de faire bâtir une église sur les tombeaux des saints Denis, Rustique et Eleuthère, apôtres de la France et martyrs, au village de Cathœuil !, à deux lieues de Paris, du côté du septentrion. C’est à présent la ville de Saint-Denis. Elle n'avait nul moyen pour exécuter cette entreprise, et les prêtres à qui elle en parla y trouvèrent beaucoup de difficultés, parce qu’ils ne savaient où l’on trouverait en cet endroit, qui était tout environné de bois, les matériaux nécessaires pour l'édifice ; mais elle leur dit, d’un esprit prophétique, que s'ils voulaient prendre la peine de passer sur le pont, cette difliculté leur serait levée. En effet, s’y étant transportés, ils entendirent deux paysans qui disaient qu'ils venaient de découvrir, dans la forêt voisine, deux fours à chaux d’une grandeur extraordinaire, où la chaux était toute prête à être employée. Cette rencontre leur fit connaître que le dessein de Geneviève venait de Dieu. Ils l’informèrent aussitôt de ce qu’ils avaient appris, et lui offrirent de l’assister de tout leur crédit et de tout leur pouvoir pour l’accomplissement d’une si bonne œuvre. Les Parisiens et les habitants de ce
1. Les savants sont fort en peine pour savoir quel était ce village de Cathœuil (Catholacensem vicum), où sainte Geneviève se rendait souvent, et en quel lieu se trouvait l'église bâtie par cette illustre vierge en l'honneur de saint Denis et sur le tombeau même du saint martyr.
Tillemont place Cathœuil près de Paris, et croit trouver des traces de ce nom dans celui de Chaillot. Mém. eccl., t. 1v, p. 712 et 715.
Dom Toussaint Cu Plessis le met plus près encore de Paris, et pour cela, il bâtit, sur la rive droite de la Seine, près de Saint-Germain l’Auxerrois, une église de Saint-Denis... qui n’a jamais existé. (Mouv. ann. de Puris, p. 21 et suiv., 39, 88, 252, 307, ete.
Godescard regarde comme plus probable que Cathœuil était situé à Montmartre, où furent décapités saint Denis et ses compagnons. ( Vies des Pères, etc., t. 1.7, au 3 janvier.)
Le Beuf le met au même lieu où est maintenant la ville de Saint-Denis, et prétend que l'église dont il est question fut construite à l'endroit même où se trouve l'église abbatiale. (Diss. sur l'AHist. eccl. et civ, de Puris, t. 18r, p. 8.)
D'autres, enfin, pensent avec Bollandus (Ae/a Sanct., t. 10r, au 8 janvier, Vita Sunclæ Genove[æ), que lc, lise dont il s'agit fut bâtie au lieu où était l'ancien prieuré de Saint-Denis de l'Estrée (Sancti Dionysu de Strala).
lieu ne manquèrent pas non plus d'y contribuer de leurs aumônes. Ainsi cette église fut bâtie en peu de temps, et c’est celle où, plus de cent cinquante ans après, Dagobert, fils du roi Clotaire Il, et depuis son successeur, se sauva pour éviter la colère de son père irrité contre lui, et où, peu de temps auparavant, ses chiens de chasse n’avaient osé entrer pour poursuivre un cerf qui s’y était réfugié. Elle demeura toujours fort célèbre sous le nom de Saint-Denis de l’Estrée, jusqu’à ce que le même Dagobert, étant monté sur le trône, fit bâtir près de là l’abbaye royale de Saint-Denis, où il fit transporter les corps de nos saints martyrs, que l’on trouva dans cette église, et où lui et presque tous ses successeurs ont depuis choisi leur sépulture.
Au reste, l'édifice de sainte Geneviève ne s’acheva pas sans miracle ; car, le vin ayant manqué aux ouvriers, elle en remplit miraculeusement leur vaisseau, qui ne put être ensuite épuisé jusqu’à la fin de l’ouvrage. Allant à cette église avec d’autres saintes filles, elle ralluma, par sa prière, le flambeau qui servait à les conduire, et que la violence du vent et de la pluie, ou plutôt le démon, à qui ses dévotions étaient insupportables, avait éteint; prodige qui était assez familier à notre Sainte, car nous lisons encore que des cierges s’allumèrent divinement entre ses mains, dans la même église, et dans sa maison, sans que personne y mît le feu. Ce fut là aussi qu’elle délivra douze possédés, qui lui avaient été présentés dans Paris, et qu’elle avait fait conduire exprès en ce lieu, afin de pouvoir renvoyer aux saints Martyrs toute la gloire de leur délivrance : excellent trait d’humilité.
La vie de cette illustre Vierge est remplie d’une foule d’autres merveilles. Un jour, étant à Meaux, elle parla avec tant d’éloquence du bonheur des épouses de Jésus-Christ à une jeune personne de ce lieu, nommée Céline, qui était déjà fiancée à un des plus riches et des plus avantageux partis du pays, qu’elle la fit résoudre à l'heure même de renoncer au mariage et de demander le voile de virginité. Le fiancé, en ayant avis, entra dans une si grande furie et contre Geneviève et contre cette fille, qu'il vint, comme un forcené, pour leur passer son épée au travers du corps ; mais elles s’enfuirent à l’église, et les portes, qui étaient fermées, s’ouvrirent et se refermèrent d’elles-mêmes pour les sauver ; à cette vue, le jeune furieux vit bien qu'il avait Jésus-Christ même pour rival, et que la résolution de Céline était un effet de la grâce toute-puissante du Maître des cœurs ; il ne voulut donc pas s’y opposer davantage, et la laissa en liberté. Depuis, elle prolita si bien des exemples et des instructions de sa sainte maîtresse, qu'elle devint ellemême une Sainte et qu’elle mérita une place, en cette qualité, dans le Martyrologe des Saints de France, au 21 octobre, jour où l’église de Reims honore une autre sainte Céline, mère de son incomparable archevêque saint Remy. Notre Sainte guérit encore, dans la même ville de Meaux, deux personnes percluses de leurs membres. Et, faisant la moisson d’une terre qui lui appartenait au territoire de cette ville, elle fit un miracle surprenant : bien qu'il plût avec impétuosité tout autour de sa pièce, néanmoins il ne tomba pas une seule goutte d’eau sur ses blés ni sur ses moissonneurs. Un avocat du même lieu, qui vint exprès à Paris pour implorer son secours, fut délivré d’une grande surdité qui l’affligeait depuis quatre ans, par le signe de la croix qu’elle fit sur ses oreilles.
Allant à Tours pour visiter le sépulcre de saint Martin, elle guérit à Orléans plusieurs malades et, entre autres, une jeune fille nommée Claudia, qui était près d’expirer. Elle obtint aussi d’une manière miraculeuse son pardon à un serviteur qui, ayant vivement offensé son maître, ne le pouvait apaiser par ses prières ; ce maître inexorable, ayant même rebuté la Sainte, qui lui
demandait grâce pour lui, fut saisi sur l'heure d’une fiévre si violente, qu’étant comme aux abois de la mort, il fut contraint d’avoir recours à elle et de lui accorder ce qu’il venait de lui refuser. Par ce moyen, le valet eut le pardon de sa faute, et le maître reçut la guérison de la maladie qu’il s'était causée par son opiniâtreté. A l’arrivée de sainte Geneviève à Tours, les esprits de ténèbres furent forcés de quitter les corps des possédés sur qui ilsexerçaient leur tyrannie, et on les entendait crier publiquement que ses mérites, joints à ceux de saint Martin, étaient comme deux brasiers où ils étaient cruellement tourmentés. On n’achèverait jamais si l’on voulait rapporter en détail tous les miracles qu’elle fit durant sa vie. Mais en voici encore deux que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu'ils sont trop remarquables : Un enfant lui ayant été présenté sourd, muet, aveugle et boiteux, elle le guérit de tous ces maux, lui donnant tout ensemble la vue, l’ouïe, la parole et le marcher, par l’onction d’une huile bénite. Un autre enfant s'étant noyé dans un puits, elle le rappela à la vie après avoir couvert son corps de son manteau et versé beaucoup de larmes.
Enfin, cette admirable Vierge s’endormit dans le Seigneur le troisième jour de janvier de l’an 512,