‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 196 sur 339 · SAINT HERMÉNIGILDE, ROI, MARTYR · texte numérisé non relu

SAINT HERMÉNIGILDE, ROI, MARTYR

armés, le fils fortifie Séville et Cordoue et envoie une célèbre ambassade à l’empereur de Constantinople, qui était alors Tibère Il, afin d’en obtenir de grands secours. L’on fait des actes d’hostilité de part et d'autre ; et, enfin, Herménigilde est assiégé dans Séville et s’y défend vigoureusement l’espace de deux ou trois ans.

La guerre aurait pu durer encore longtemps, si la princesse, lassée de voir ces calamités nées d’un affront qu’elle avait tâché de dissimuler avec prudence, n’eût supplié son mari, avec larmes, de se réconcilier avec son père. Ce prince, se sentant touché et tout changé intérieurement, va se prosterner devant l’autel, pour y protester, en la présence de Dieu, qu’il abandonnaït toute la justice de sa cause aux seules considérations de la piété, et qu’il mourrait plutôt que de continuer davantage ces dissensions au préjudice du respect qu’il devait à son père. Ces nouvelles donnèrent bien de la joie à Leuvigilde, et il dépêcha aussitôt son second fils, nommé Récarède, qui était à l’armée avec lui, afin qu’il gagnât son frère aîné, sachant bien que leurs caractères sympathisaient beaucoup.

Quand ce jeune prince entra au camp d’Herménigilde, il s'arrêta tout court et cria de loin : « Mon frère, avant que je vous embrasse, je veux savoir si je viens à un ami ou à un ennemi ». Mais ce bon frère, sans lui faire d’autre réponse, s’avança et l’embrassa tendrement à la vue de toute son armée. Récarède l’assura que le roi l’attendait avec impatience pour l’embrasser, qu’il lui en donnait sa parole sur sa vie.et sur son honneur. Herménigilde, après avoir donné à son frère des marques de la bonne volonté qu’il avait toujours conservée pour lui et pour le roi son père, s’en vient à la cour. Récarède le précède, afin d'informer son père du succès de sa mission, et de donner les nouvelles de la venue de son frère, dont le roi témoigna être extrêmement content. Le prince suivit bientôt après, se jeta aux pieds du roi et lui demanda pardon. Le roi, soit qu’il dissimulât sa passion ou qu’il fût touché véritablement, l’embrassa avec beaucoup de tendresse, en lui disant : « Soyez le bienvenu, mon très-cher fils ; où avez-vous laissé la princesse votre femme ? » Le prince répondit qu’elle serait bientôt à la cour.

Goswinde ne manqua pas de se trouver là et de faire paraître à son beaufils toutes les amitiés possibles. Cela rassura tellement l'esprit d'Herménigilde, qu’oubliant toutes les défiances passées, il se préparait à faire venir Indegonde : néanmoins un ami lui ayant dit à l'oreille qu’il ne fallait pas tant se hâter, il traita secrètement avec le lieutenant de l’empereur, pour mettre en sûreté tout ce qu’il avait de plus cher au monde, et pour faire passer en Afrique, et de là à Constantinople, son épouse Indegonde, avec un fiis que Dieu lui avait donné.

La parole de cet ami ne fut que trop véritable ; la détestable Goswinde craignait que, si Herménigilde rentrait dans l'esprit de son père, comme il y avait apparence, il ne se vengeât d'elle, à cause de l’attentat qu’elle avait commis contre la personne de sa femme, et que si elle ne le prévenait adroitement et en diligence, il ne découvrit ses artifices et ne ralliât son parti ; elle assembla un funeste conseil, où il fut résolu de perdre ce pauvre prince. Elle gagna donc des âmes vénales, qui firent de faux rapports au roi Leuvigilde ; elle corrompit des témoins, elle fit produire des lettres, et, joignant l’imposture à la calomnie, elle poussa sa passion jusqu’à assurer le roi, son mari, que la réconciliation de son fils n’était qu’une feinte pour mieux arriver au but de ses desseins : « Il avait juré la ruine de son père, et il était devenu si fier, qu’il ne pouvait pas même souffrir qu’il fût associé

au royaume ; il était certain que tous les Romains le portaient au trône, qu'il avait fait alliance avec l’empereur de Constantinople, dont on produisait des lettres expresses, et, pour preuve que c'était une affaire déjà faite, il avait fait passer en Afrique sa propre femme, qui était un esprit artificieux et remuant, pour aller de là à Constantinople, et en amener touies les forces de l'empire pour fondre sur l'Espagne ; il n’y avait point d'autre remède que de prévenir au plus tôt son dessein, et de lui faire ressentir ce que peut une douceur méprisée ».

Elle en disait tant, et ses agents étaient si adroits à forger mille calomnies qui semblaient confirmer cette conjuration, qu’enfin Leuvigilde déclara son fils criminel de lèse-majesté, le fit arrêter promptement et jeter indignement en une étroite prison. Ce prince y fut traité avec tant de cruauté, qu'après l’avoir couvert d’un cilice, on le chargea de chaînes : il en était tout courbé, sans pouvoir lever la tête. Il connut bien qu’il ne pouvait pas. vivre longtemps en cet élat, et que son heure devait être proche. Renonçant donc entièrement à toutes les préoccupations de la vie, il commença à se préparer courageusement à la mort.

Le roi, accompagné de quelques commissaires, auxquels il avait donné charge d’instruire le procès de son fils, le voulut voir ; mais dès qu’il l’aperçut, se laissant aller à de furieux transports de colère, il lappela ingrat, parricide et scélérat. Le Prince lui répondit doucement : « Sire, si je savais deviner, je saurais bien ce que j’ai fait et de quoi je suis accusé ; mais puisqu’il ne me vient rien en l'esprit, je mourrai dans le silence ». Le père répliqua que sa mauvaise conscience lui en disait assez, et qu'il ne savait que trop bien les desseins qu’il avait eus sur l'Etat et sur la vie de son père ; qu’il parlât librement, et, s’il avait de quoi se justifier, qu’il l’entendrait volontiers.

Herménigilde fit alors une belle apologie de tout le cours de sa vie, et se plaignit de l'attentat de Goswinde contre la personne de sa femme, laquelle, bien que fille, sœur et nièce de rois, avait été foulée aux pieds par cette marätre et maltraitée jusqu’au sang, comme une criminelle. Mais le père, qui était un esprit bouillant, l’interrompit là-dessus et lui demanda où était sa femme, et s’il ne l’avait pas envoyée en Afrique et de là à Constantinople, pour comploter. Le prince répondit qu’il l'avait envoyée en Afrique pour la sûreté de sa personne, ne sachant pas quelle issue auraient ses affaires.

Le roi insiste et l’interroge s’il n’avait pas fait alliance avec l’empereur Tibère ; il lui répondit que véritablement il lui avait demandé des troupes, durant la guerre, pour la défense de sa vie ; mais qu’à la première ouverture de paix, il les avait congédiées, et qu’il n'avait fait, depuis ce temps-là, aucun traité avec lui. Enfin, le père voyant qu’il ne pouvait convaincre son fils de la moindre démarche contre lui, depuis leur réconciliation, lui demanda s’il n’était pas catholique romain ? « Cest ce que j’avoue, mon père », dit le prince, « ce que je publie et ce que je proteste. Je voudrais mourir cent fois pour la gloire de ce beau nom; c’est trop peu d’une bouche pour donner des louanges à Dieu. Commandez, si vous voulez, que l’on déchire mon corps pour la confession de la foi, et alors j'aurai autant de bouches que je recevrai de plaies, afin de louer mon Sauveur ». Le père lui dit qu'il était devenu fou et que personne ne haïssait sa vie, que celui-là seul qui en avait mal usé. Le fils repartit que c'était dans l’hérésie qu'il en avait mal usé, et qu'il s’en repentait. Il fut ramené en prison, où il reçut tant de consolation des visites de Dieu, qu’il en fit part à sa chère Indegonde, dans uns lettre qu’il lui écrivit à ce sujet.

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