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SAINT BÉNÉZET, BERGER. é 397
sins, et il n’y eut plus de sûreté pour les voyageurs, surtout au passage des rivières. Comme les ponts étaient rares et la surveillance nulle, les bateliers purent exercer leur brigandage sur la plus large échelle. L'Italie et le reste de l'Europe n'étaient pas dans une situation moins déplorable.
Alors, des hommes pieux se réunirent en corporations religieuses, et s’engagèrent par vœu à se {entr toujours en état, pour le service des voyageurs, sur les grandes routes et particulièrement au bord des rivières, tant pour leur faciliter le passage par le moyen des ponts, des chaussées et des bacs, que pour les défendre contre toute sorte d'insultes et leur donner même le couvert dans les hôpitaux. Le peuple les appela Frères Pontifes ou faiseurs de ponts ; Rome païenne avait déjà donné ce titre aux chefs du culte qui, sous le règne d’Ancus Marcius, construisirent le pont Sublicius.
C'était donc une entreprise bien importante et en même temps bien difficile que celle que Dieu avait confiée au saint berger d’Hermillon. Depuis le jour où sa mission fut divinement reconnue par le peuple avignonais, Bénézet se livra tout entier à la construction du pont de Jésus-Christ, selon l'expression de Jésus-Christ lui-même. Un certain nombre de jeunes gens, attirés par l'éclat de ses vertus et de ses miracles, s’offrirent à lui pour l’aider dans ce travail et se mirent sous sa conduite. Ainsi fut formée la corporation des Frères Pontifes de la ville d'Avignon, « dont les particuliers soins estoient de veiller à la conservation et réparation du pont, et à loger les pèlerins ». Plusieurs Frères Pontifes du voisinage se joignirent à eux et apportèrent à la congrégation naissante l’expérience qu'ils avaient acquise dans la vie religieuse et la construction des ponts. Néanmoins, ils ne formèrent pas, pendant la vie du Saint, une communauté religieuse proprement dite, bien qu'ils vécussent en commun et qu'ils s’appliquassent à la pratique des vertus monastiques. Bénézet, malgré son jeune âge, était le père et le modèle de tous. Comme il savait que l’orgueil est d'autant plus à craindre que l’on a reçu de Dieu des faveurs plus signalées, il ne voulut point consentir à prendre Île titre de prieur que portaient les chefs des autres corporations de Pontifes, et se contenta de celui plus modeste de procureur ou de ministre de l’OEuvre du pont. C'est le titre qu'il porte dans les actes passés en faveur de l’OEuvre. En l’année 1180, il obtint de plusieurs personnes notables de la ville, et notamment d’un nommé Bernard : ou Bertrand La Garde, une cession complète des droits qu’elles avaient sur le port du Rhône. L'année suivante, il acheta de Galburge et de Raymond Malvicini, son fils, une maison et un jardin situés près de l'endroit où il avait jeté les fondations de la première pile du pont. Les Frères Pontifes s’y réunirent et commencèrent dès lors à loger les voyageurs indigents.
Au milieu des embarras innombrables qu’entraînaient nécessairement la construction du pont et le gouvernement de la corporation des Frères Pontifes, Bénézet donnait autour de lui l'exemple des plus admirables vertus. À un zèle ardent pour l’accomplissement de la mission que le ciel Jui avait confiée, il joignait une foi si vive, une piété si touchante, une pureté de mœurs si angélique, et en même temps une si aimable simplicité de conduite, que tout le monde était forcé de l’aimer et de le vénérer comme un saint.
Le Seigneur continuait aussi à montrer par des miracles la sainteté de son jeune Serviteur. Les dépositions des témoins qui furent entendus peu de temps après sa mort, en rapportent un grand nombre opérés de son vivant par son intercession.
Trois fois il changea l’eau en vin, et, quoiqu'il ne bût jamais de vin, il
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en goûta alors, en disant : « Puisque Dieu veut que je boive de cette eau, j'en boirai ».
Les malades accouraient à lui de tous côtés, il mettait une croix sur chacun d’eux, et leur donnant le baïser de paix, les renvoyait guéris. Une fois, un homme qui était retenu dans son lit, perclus de tous ses membres, le fit prier d’aller le voir. Le Saint y alla ; à peine fut-il entré dans la maison, que le malade s’écria qu’il était guéri ; il se leva sur son séant et fut remis en parfaite santé par l’attouchement du Saint. Une autre fois, Bénézet reprit des joueurs qui blasphémaient le nom de Dieu et interrompit leur jeu. L'un de ces malheureux en fut tellement outré de colère qu’il lui
- donna un soufflet. Dieu l’en punit aussitôt, car sa tête demeura immobile et tournée en arrière. Ce châtiment le fit rentrer en lui-même ; il se jeta aux genoux du Saint, lui demandant pardon et le priant d’intercéder pour lui, ce que le Saint fit volontiers, et le blasphémateur repentant fut à l’instant guéri. Le crédit dont il jouissait auprès de Dieu était tellement connu que, lorsqu'il passait dans la ville, un grand nombre de personnes sortaient de leurs maisons pour le prier de visiter leurs malades, qui tous recouvraient la santé par ses prières.
Un jour que les pierres manquaient pour la construction du pont, Bénézet dit aux maçons : « Allez creuser en tel endroit, vous en trouverez en abondance » ; ce qui se trouva véritable par la volonté de Dieu.
Tant de vertus et de miracles ne pouvaient manquer d’exciter la fureur du démon. Une nuit que le Saint priait dans une église, l'ennemi de tout bien lui jeta une grosse pierre; mais elle ne toucha que ses vêtements. Alors le démon alla se venger sur le pont, dont il renversa une arche. Bénézet en fut averti aussitôt par une inspiration du ciel, et il dit à ses compagnons : « Retournons à Avignon, car l’ennemi a rompu une arche du pont; allons la refaire ». Ils y allèrent et eurent bientôt rétabli l'arche abattue.
Cependant la construction du pont n’avançait que bien lentement, malgré le zèle infatigable avec lequel le Saint y travaillait depuis sept ans. On n’en sera point étonné, si l’on réfléchit que le Rhône est l’un des fleuves les plus rapides de l’Europe. Au temps de saint Bénézet, n'étant contenu par aucune digue, il portait çà et là ses flots impétueux, ce qui donnait à son lit une largeur démesurée, et avait désespéré le génie même des Romains et de Charlemagne. En face d’Avignon, il se divise encore aujourd’hui en deux branches, séparées par une île très-fertile, appelée la Barthelasse. Pour joindre les deux rives sans discontinuité, il fallut donner au pont une longueur de 4,840 pas; il en avait cinq de largeur et se composait de dixhuit arches.
Le Seigneur n’accorda pas à saint Bénézet la consolation de voir l’achèvement de son œuvre. Son âme était mûre pour le ciel, et son corps consumé par les travaux auxquels il s'était livré. Il expira doucement le 14 avril de l’année 1184, la dix-neuvième de son âge, dans la maison qu'il avait achetée à côté du pont.