‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 208 sur 339 · SAINT BÉNÉZET, BERGER · texte numérisé non relu

SAINT BÉNÉZET, BERGER

de l'obscurité, une voix se fit entendre par trois fois : — « Bénézet, mon fils, écoute la voix de Jésus-Christ. — Qui êtes-vous, Seigneur, qui me parlez ? répondit l’enfant. J'entends votre voix, mais je ne puis vous voir. — Ne crains rien, reprit la voix; je suis Jésus-Christ, qui d’une seule parole ai créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment. — Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? — Je veux que tu laisses le troupeau que tu gardes et que tu aïlles bâtir pour moi un pont sur le Rhône. — Seigneur, je ne sais où est le Rhône et je n'ose pas abandonner les brebis de ma mère. — Ne t’ai-je pas dit d’avoir confiance ? Va donc avec courage; je ferai ramener tes brebis à l’étable et je te donnerai un compagnon qui te conduira jusqu’au Rhône. — Mais, Seigneur, je n’ai que trois oboles. Comment ferai-je un pont sur le Rhône ? — Tu le feras, mon fils, par les moyens que je te donnerai ».

Et de même qu’autrefois les Apôtres laissèrent leur père et leurs filets pour suivre le Sauveur, l’humble enfant laissa sa mère et son troupeau, et partit pour exécuter les ordres du ciel.

Quand Bénézet eut fait quelque chemin, il rencontra un ange sous la figure d’un pèlerin, portant un sac de voyage et un bâton à la main. Il s’approcha de l'enfant et lui dit : « Viens avec moi sans crainte; je te conduirai à l’endroit où tu dois construire le pont de Jésus-Christ, et je te montrerai ce que tu as à faire».

Ils arrivèrent ensemble sur les bords du Rhône. A la vue de la largeur du fleuve, Bénézet, saisi de frayeur, s’écria : — « Il est impossible que je fasse un pont ici! — Ne crains rien, répondit l’ange, car l’Esprit-Saint est avec toi. Va vers cette barque que tu vois là-bas, le batelier te fera passer le fleuve ; tu entreras dans la ville d'Avignon et tu te présenteras à l’évêque et à son peuple ». Et disant cela, l’ange disparut.

Bénézet alla vers le batelier et le pria, pour l’amour de Dieu et de la bienheureuse Vierge Marie, de le transporter à la ville, où il avait quelque affaire. Cet homme était juif; il répondit à l’enfant : « Si tu veux passer, donne-moi trois deniers comme les autres ». Bénézet le supplia une seconde fois de le passer à l’autre bord, pour l’amour du Seigneur Jésus et de la bienheureuse Vierge Marie, sa mère ; mais le juif inexorable lui répondit : « Que m'importe ta Vierge Marie ! elle n’a aucun pouvoir ni dans le ciel ni sur la terre. J’aime mieux trois deniers que son amour ».

Bénézet lui donna ses trois oboles. Le juif, voyant qu'il ne pouvait tirer davantage de cet enfant, le reçut dans sa barque et le déposa, quelques instants après, sous les murs d'Avignon.

L'enfant se rendit à la cathédrale, qui s’appelait alors Notre-Dame du Château ou du Rocher, et comme l’évêque, nommé Ponce, était en chaire, expliquant à son peuple la parole de Dieu, Bénézet l’interrompit en s’écriant d’une voix ferme : « Ecoutez-moi et prêtez l’oreille à ce que je vais vous dire : Jésus-Christ m'a envoyé vers vous pour construire un pont sur le Rhône».

L’évèque, indigné qu’un enfant d'aussi chétive apparence osût l’interrompre publiquement et dans le lieu saint, ou croyant peut-être avoir affaire à un insensé, ordonna qu’on le conduisit au viguier pour le faire punir de son insolence. Le viguier ou prévôt-viguier était le premier magistrat civil de la ville. C'était alors un homme dur et sévère, appelé Bérenger, de la famille de Sade.

Bénézet se présenta hardiment devant lui et lui dit : « Le Seigneur Jésus- Christ m’a envoyé en cette ville pour bâtir un pont sur le Rhône. — Comment,

reprit le viguier, un enfant de ton espèce pense-t-il construire un pont que ni Charlemagne ni aucun autre n’ont jamais osé entreprendre ? Dieu Iuimôme et ses Apôtres ne pourraient pas en venir à bout ». Et comme Bénézet insistait : « Eh bien! » ajouta-t-il, «les ponts se font avec des pierres et de la chaux. J'ai dans mon palais une pierre énorme ; si tu peux la remuer et la porter, je croirai que tu peux faire ce pont ».

Bénézet, plein de confiance dans le Seigneur, accepta la proposition du viguier et retourna auprès de l’évêque pour lui en faire part. « Allons », dit le Prélat, « voir la merveille que tu nous annonces ». Et il le suivit avec tout le peuple.

Dans la cour du palais, il y avait, dit la chronique, une pierre que trente hommes n’eussent pu porter. Au rapport de plusieurs historiens, elle avait trente pieds de longueur sur dix-sept de largeur. Bénézet se mit à genoux et resta quelques instants en prière ; puis se relevant, il s’approcha de cette pierre, fit sur elle le signe de la croix et la chargea sur ses épaules « aussi facilement », dit la chronique, « que si c’eût été un petit caillou ». I la porta ainsi à travers la foule jusqu’à l'endroit où devaient être jetées les fondations de la première pile du pont.

A ce spectacle, tout le peuple fut saisi d’admiration, et, dans les transports de son enthousiasme, il proclama hautement la grandeur et la puissance que Dieu fait éclater dans ses œuvres et dans les instruments de sa bonté envers les hommes. Le viguier fut le premier à reconnaître le prodige : il se prosterna devant Bénézet, lui baisa les mains et les pieds, et lui offrit trois cents sous pour la construction du pont. Tout le monde voulut concourir à une œuvre dont Dieu était si visiblement l'inspecteur, en sorte que l’on recueillit sur-le-champ cinq mille sous, somme fort considérable pour ce temps-là.

Le Seigneur opéra encore un grand nombre de miracles en cette journée, par l’intercession de son serviteur ; il rendit la vue à des aveugles, l’ouïe à des sourds, et redressa dix-huit boiteux.

En lisant ce qui précède, on se sera peut-être demandé à quoi bon cette vocation divine et tant de miracles qui la suivent et la prouvent, à propos de la construction d’un pont. C’est qu’au xrr siècle une construction de ce genre était non-seulement un acte de charité, mais une œuvre de haute importance sociale.

Sous la domination romaine et l'influence civilisatrice du christianisme, on vit naître dans les Gaules et dans l'Italie une foule de corporations de bateliers qui, pour un modique salaire, transportaient les marchandises sur les fleuves, et facilitaient aux voyageurs le passage des rivières. En Provence surtout, où les rivières, plus fougueuses, avaient un lit plus incertain, ces sortes d'associations se multiplièrent et se répandirent de tous les côtés: ceux qui en faisaient partie furent appelés l//riculaires, parce qu'ils employaient des outres, au lieu de radeaux et de barques

Mais ils n'étaient unis par aucun lien religieux; aussi se glissa-til bientôt parmi eux d'énormes abus : la cupidité devint leur unique mobile, on les vit dépouiller impitoyablement les voyageurs, et souvent, au dire d'un auteur, sous prétexte de les passer à l'autre bord, ils les faisaient passer à l'autre monde.

2e triste état de choses ne fit qu'empirer au déclin de la seconde race des rois de France et au commencement de la troisième race. L'Etat tomba dans une sorte d’anarchie, les grands s’érigèrent en souverains occupés à se faire la guerre les uns aux autres; puis survinrent les invasions des Sarra-

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