ET SES DIX-HUIT COMPAGNONS, MARTYRS A SARAGOSSE
Engrace était née à Bracara, aujourd’hui Braga, en Portugal, d’un prince chrétien de ce pays. Recherchée en mariage par un duc de cette partie de la Gaule Narbonnaise qui confinait au Rhône, elle lui fut promise. Mais le Seigneur, voulant pour lui seul toutes les affections de cette jeune âme, se servit des projets mêmes des hommes pour l’accomplissement de son dessein.
Le père d'Engrace, pour envoyer sa fille à son fiancé de la terre, la confia à un de ses oncles, nommé Luperce, et lui donna un brillant cortége de seize autres nobles hommes, et d’une suivante, nommé Julie. Arrivée à Césaraugusta, maintenant Saragosse, elle apprit l’horrible boucherie qu'y faisait des chrétiens, et les affreux tourments que leur faisait endurer le cruel Dacien, gouverneur de ce pays, au nom des farouches empereurs Dioclétien et Maximien. Elle se sentit inspirée d’un héroïsme divin, et aussitôt elle résolut de l’aller trouver pour tâcher de l’adoucir, ou, si elle n’y réussissait pas, prendre part elle-même à la gloire de ces généreux soldats de Jésus-Christ, en mêlant son sang avec le leur.
Elle alla donc vers Dacien, obtint une audience, lui fit connaître sa naissance et son pays, le but de son voyage au-delà des Pyrénées, et surtout sa religion. « Je suis chrétienne », lui ditelle, « et je suis émue de compassion pour mes frères que vous égorgez sans merci, malgré leur innocence. Comment pouvez-vous ainsi répandre le sang de tant de personnes qui n’ont d'autre tort que celui d’adorer le vrai Dieu en méprisant de vaines idoles ? » Dacien demeura stupéfait à ce langage : la grâce, la beauté, le courage de celle qui lui parlait ainsi ne firent aucune impression sur ce monstre altéré de sang chrétien ; il sentit croître sa soif de tigre à la vue de cette gazelle délicate, et malgré sa qualité d’étrangère, se laissant emporter par sa fureur, il la fit arrêter et jeter en prison. Il rechercha ses compagnons de voyage, et apprenant qu'ils étaient chrétiens, il les fit tous emprisonner.
Les ayant fait comparaitre à son tribunal, comme sujets des divins empereurs, il les interrogea, et tous répondirent : « Nous sommes chrétiens ! » Engrace, pleine de courage et de cette énergie qui distingua toujours les martyrs, opposa vigoureusement la beauté de sa foi à la sottise des adorateurs des idoles, qui n'étaient autre chose que les simulacres des démons. Aussi fut-elle privilégiée pour le choix des tourments. Elle fut avec les autres cruellement fustigée, puis attachée à la queue d’un cheval, traînée ignominieusement dans les rues de la ville, et ensuite rejetée en prison, Le lendemain, sans lui donner le temps de reprendre haleine, le monstre lui fit déchirer les flancs avec des peignes de fer, avec une telle barbarie que les bourreaux lui mirent à nu les entrailles, et lui arrachèrent un morceau du foie. On lui coupa ensuite le sein gauche, et le rasoir enfonca tellement sur les côtes qu’on lui voyait palpiter le cœur. Rien ne put vaincre un amour plus fort que la mort et Les tortures : le tyran ne put en rien ébranler la constance, ni altérer la joie de la vierge chrétienne. Désespérant donc de la dompter par la violence des supplices, il la laissa dans les prisons, où elle mourut de la corruption de ses blessures, le 6 avril de l’an 303.
Les fidèles recueillirent son corps meurtri et l’ensevelirent avec honneur. Les anges, dit-on, vinrent assister à ses funérailles : on vit les uns revêtus de dalmatiques de pourpre ; les autres tenaient des cierges et des torches ardentes; d’autres, enfin, brülaient des parfums dans leurs en» censoirs d’or2.
Les dix-huit personnes de son escorte avaient eu la tête tranchée avant elle. Voici leurs noms : Optat, Luperque, Successe, Martial, Urbain, Julie, Quintilien, Publius, Fronton, Félix, Cécilien, Evence, Primitif, Apodème, et quatre autres, qui portaient le nom de Saturnin.
Tout ce sang ne suffit pas pour assouvir la fureur de Dacien : il fit un jour sortir les chrétiens de Saragosse comme des bannis, et quand ils furent hors des portes, il envoya des soldats pour les massacrer ; puis, de crainte que leurs corps ne fussent honorés après leur mort, il les fit brûler avec ceux de quelques malfaiteurs, qui avaient été exécutés pour leurs crimes. Mais que peut l’invention des hommes ou la malice de l’enfer contre la protection divine ? Les cendres des saints martyrs se séparèrent des cendres profanes, et firent un amas sacré qui fut nommé la Masse blan-