‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 240 sur 339 · SAINT ÉTIENNE, TROISIÈME ABLÉ DE CÎTEAUX · texte numérisé non relu

SAINT ÉTIENNE, TROISIÈME ABLÉ DE CÎTEAUX

des religieux de Molesme, abbaye récemment fondée par saint Robert, dans le diocèse de Langres, vint s’y consacrer au service de Dieu. La plus grande pauvreté régnait dans ce désert, on n’y avait souvent pour nourriture que des herbes sauvages. Les habitants du voisinage, frappés de tant de dénûment et de vertus, pourvurent abondamment aux besoins des religieux. Mais cette profusion devint un principe de décadence spirituelle ; le relâchement s’introduisit à Molesme. Robert, Albéric et Etienne, ayant inutilement et à plusieurs reprises uni leurs efforts pour faire une réforme, se retirèrent, avec quelques autres religieux, à Cîteaux, désert marécageux, à cinq lieues de Dijon, et, sur le terrain qui leur fut cédé par le vicomte de Beaune, se construisirent des cellules de leurs propres mains !.

Saint Albéric, à la mort du bienheureux Robert, fut chargé de gouverner le nouvel institut qui n’était pour ainsi dire encore qu’ébauché. Etienne l’acheva. Il y entretint surtout l’esprit de retraite et de pauvreté. Il prit des mesures pour que ni les ducs de Bourgogne, quoique bienfaiteurs de la maison, ni d’autres princes quels qu’ils fussent, vinssent jamais tenir leur cour à Cîteaux comme ils avaient coutume de le faire dans les monastères un peu considérables, principalement aux jours de grande fête. * Il ordonna que l’on bannirait de l’église la magnificence, utile dans les paroisses pour exciter la dévotion du peuple, mais superflue chez des moines qui ont fait vœu de pauvreté et sont habitués à une vie toute spirituelle. Aux croix d’or et d'argent on en substitua d’autres en bois. Il fut réglé qu’il n’y aurait plus qu’un chandelier, et qu’il serait de fer, ainsi que les encensoirs : pour les chasubles, les étoles, les manipules, on proscrivit aussi l’or et l’argent. Godescard reproduit l’esprit, mais non la lettre de ces règlements, lorsqu'il dit qu’on bannit aussi du monastère la soie, dont l’usage ne fut introduit en France qu’au xv° siècle. Les chapes, les dalmatiques, les tuniques furent retranchées comme ornements superflus. L'or se trouvait exclu de tout, mais l’argent et le vermeil étaient admis dans les calices et dans les chalumeaux ou petits tuyaux dont on se servait pour boire le sang de Jésus-Christ à la communion. Car l’usage de la communion sous les deux espèces dura longtemps dans l’ordre de Ciïteaux, même chez les religieuses.

Les moines de Citeaux partageaient leur temps entre la prière, le travail des mains et l'étude. Saint Etienne fit, pour l’usage de son monastère, une copie de la Bible, en 4 vol. in-fol. Afin de mieux faire disparaître les incorrections des copistes précédents, il se servit d’un grand nombre de manuscrits, et consuita des Juifs habiles qui lui expliquèrent le texte hébreu.

Mais cette ferveur, cette régularité, ces austérités de Cîteaux excitèrent les murmures des monastères voisins, qui y voyaient une condamnation de leur mollesse. Etienne se vit accusé de tous côtés comme un novateur dangereux, et presque traité de schismatique. Le saint Abbé fut vivement affigé et troublé par ces calomnies : car la maladie emporta la plus grande partie de ses religieux, dans les années 4111 et 1112, et il ne se présentait personne pour les remplacer. Il commanda, en vertu de la sainte obéissance, à un religieux qui était à l’extrémité, de revenir après sa mort lui déclarer si cette rigueur de vie était agréable à Notre-Seigneur ou non. Quelque temps après, le défunt lui apparut tout éclatant de lumière, et lui déclara que Dieu agréait le genre de vie de ses enfants, et que dans peu il

1. Pour l'histoire de la fondation et des premiers progrès de l'illustre abbaye de Citeaux, nous ren= voyons le lecteur à la vie de saint Albéric (26 janvier), et à celle de saint Robert (29 avril).

pourrait bien dire ces paroles d’Isaïe : « Mon logement est trop étroit, donnez-moi de l’espace afin que jy demeure ».

En effet, l’année suivante, trente jeunes hommes, ayant à leur tête le grand saint Bernard, vinrent se présenter au saint Abbé, qui les reçut à bras ouverts; et, depuis, l'Ordre s’est merveilleusement multiplié sous sa sage conduite. I1 fonda les monastères de la Ferté, près de Châlons, de Pontigny, près d'Auxerre, de Clairvaux et de Morimond, au diocèse de Langres, et neuf autres. Il eut, en mourant, la consolation de voir établies une centaine de maisons, filles de Citeaux.

Supérieur général de tous ces monastères, il ne négligea rien pour y faire fleurir dans tous les mêmes règles: pour cet effet, il arrêta que la visite de chaque maison serait faite tous les ans, et institua les chapitres généraux, qui étaient, dit-on, inconnus avant lui. Le premier se tint en 4116, et le deuxième en 1119. Ce fut dans celui-ci que saint Etienne publia les statuts appelés: Charte de Charité, que le pape Calixte II confirma l’année suivante ‘. Il fit faire ensuite un recueil des cérémonies et des coutumes de Ciîteaux, qui a toujours été depuis le code des Cisterciens. Il fit aussi écrire une histoire abrégée des commencements de l'Ordre ?.

Si nous en croyons le P. Helyot, dans son histoire des Ordres monastiques, on a amoindri la gloire de saint Etienne, pour agrandir sans nécessité celle de saint Bernard. D’après cet historien, saint Etienne serait le véritable instituteur des religieuses de l’Ordre de Citeaux, faussement nommées Bernardines, car c’est lui qui fonda, en 41120, l’abbaye de Tartsur-Ouche, la maison la plus ancienne et la capitale des religieuses de cet Ordre.

Les vertus du saint Abbé, nous l'avons déjà dit, contribuaient plus que ses préceptes à l'édification de son Ordre. Il donnait surtout l'exemple du recueillement et de la pauvreté. Il avait coutume, toutes les fois qu’il entrait dans l’église pour y chanter les louanges de Dieu, de s’arrêter à la porte, pour dire à ses pensées : « Attendez-moi ici, pensées étrangères, affections terrestres : mais toi, mon âme, entre seule et libre dans la joie de ton Dieu ». Il transmit cette pratique à son disciple saint Bernard. Il allait souvent mendier, la besace sur le dos, mais il ne recevait que les dons les plus légitimes. Il reprit un jour sévèrement un de ses religieux qui avait accepté l’aumône d’un prêtre simoniaque. Une fois, il y eut disette à l’abbaye : on ne savait pas de quoi on vivrait le lendemain, qui était le jour de la Pentecôte. Cela n’empêcha point les religieux de célébrer la fête avec une sainte joie. Quoique déjà abattus par la faim, et sans pro-

1. En voici quelques dispositions : « On observera la règle de saint Benoit dans toutes les maisons de l'Ordre avec la même rigueur qu'à Cîteaux (C. 1); l'abbé de Citeaux sera regardé comme supérieur des abbés mêmes; il fera la visite de tous les monastères, il prendra, de concert avec tous les abbés de chaque maison, des mesures pour réformer les abus (C. 4); chaque abbé fera tous les ans la visite des maisons de sa dépendance; les quatre premiers abbés, c'est-à-dire ceux de la Ferté, de Pontigny, de Clairvaux et de Morimond, visiteront aussi tous les ans, en personne, le monastère de Citeaux; ils en au ront l'administration après la mort de l'abbé, et ils assembleront, pour lui donner un successeur, les abbés des filiations de Cîteaux et même d'autres, qui seront choisis pour cet effet (C.S); si un abbé transgresse la règle, il en est repris par celui de Citeaux, qui le déposera au cas qu'il ne veuille point se corriger (C. 19); si l’abbé de Citeaux vit d'une manière opposée à son état, il sera averti de ses fautes, puis déposé par les abbés de la Ferté, de Pontigny, de Clairvaux et de Morimond, à moins qu'il ne rentre en lui-même et qu'il ne change de conduite (C. 27, 28, 29, 80).

2. C'est un ouvrage fort édifiant, que l'annaliste de l'Ordre de Cîteaux appelle avec raison un livre d'or. On le nomme Æzxordium parvum, pour le distinguer d'une histoire plus étendue des mêmes faits, écrite dans le xxx1e siècle, et qu'on appelle Exordium magnum. On trouve dans le tome crxvr de la Patrologie de M. Migne, les livres suivants de saint Etienne : 10 Censura de aliquot locis bibliorum; 20 Sermo in obitu prædecessoris sui; 830 Epistolæ ; 4 Charta charitalis ; 50 Usus antiquiores ordinis Cisterciensis; 69 Exordium Cœnobü et ordinis Cisterciensis.

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