Pape : Boniface V. — Roi de France : Clotaire II
Parmi les grands hommes que la Bourgogne a donnés à la France et à l'Eglise, ce bienheureux Abbé tient sans doute un des premiers rangs. Il était d’une famille très-noble; mais il l’ennoblit lui-même beaucoup plus par ses mérites et son éminente vertu. Son historien, qui est Jonas, l’un de ses successeurs, nous le représente d’abord sous la conduite du grand saint Colomban, fondateur et premier abbé du monastère de Luxeuil. Il fit en peu de temps de si grands progrès sous sa discipline, qu’il mérita d’être mis en sa place, lorsque la persécution de Thierry, roi de Bourgogne, et de Brunebault, ou Brunechilde, sa grand’mère, le forcèrent de se retirer. À peine les religieux se sentirent-ils de l’absence de leur Père, sous la conduite d’un si admirable successeur. Il administra cette abbaye avec tant de prudence et de douceur, qu’il rendait agréables les plus grandes austérités de la vie solitaire. Aussi il vit bientôt sa maison peuplée de six cents religieux. Les passions de la chair n'avaient aucun empire sur son esprit, parce qu'il prévenait leurs mouvements par une guerre implacable qu’il se faisait à luimême, et par de rudes pénitences dont il se tourmentait. Son cœur était si embrasé de l’amour de Dieu par la méditation continuelle des vérités éternelles, qu’il ne se pouvait empêcher de prendre soin du salut de tout le monde. On remarque particulièrement qu'il avait une tendresse extrême pour les pénitents qui s’accusaient à lui de leurs fautes, et que, prévenant leurs larmes par les siennes, il remplissait leur cœur d’une indicible consolation. Les instructions qu’il donnait à ses religieux, touchant la mortification, la charité mutuelle et l’oraison, étaient admirables; et comme elles étaient toujours soutenues de son exemple, elles faisaient un fruit merveilleux.
Il fit un voyage en Italie, par l’ordre du roi Clotaire II, pour ramener saint Colomban en France : ces deux Saints eurent une consolation extrême de s’embrasser encore une fois durant leur vie; mais de grandes raisons empêchant saint Colomban de revenir, saint Eustase fit trouver bon au roi qu'il restât hors du royaume. Allant une autre fois à la cour pour les besoins de son monastère, il passa par le château d’Oppigny, à deux lieues de Meaux, appartenant au comte Cagnéric. Il y était déjà passé quelques années auparavant avec son maître saint Colomban : en ce temps, ce saint Patriarche y avait reçu le vœu de virginité de sainte Fare, fille du comte ; mais, depuis, ce comte, sans avoir égard au vœu de sa fille, l'avait fiancée, et il voulait absolument la marier. La douleur de la Sainte en était si grande et accompagnée de tant de larmes, qu’elle en avait perdu la vue et était tombée malade à l’extrémité. Saint Eustase en eut pitié, et, après l'avoir consolée, il fit de grands miracles en sa faveur : il lui rendit la vue, la guérit entièrement de sa fièvre et décida enfin son père, quelque obstiné qu’il fût, à lui donner permission d’être religieuse. Leë affaires qu’il avait à la
1. Nommé saint Eustache par les Parisiens, et saint Eustaise par les Lorrains.
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cour étant expédiées, il retourna en son monastère, et s’appliqua à la prédication de l'Evangile dans tout le pays d’alentour : il convertit beaucoup de pécheurs, et gagna un grand nombre de serviteurs à Jésus-Christ. Il alla même, en suivant le cours du Doubs, annoncer la parole de Dieu aux Varasques, dont une partie était encore idolâtre, et l’autre, imbue des erreurs de Photin et de Bonose, considérait Jésus-Christ comme un pur homme, et le Saint-Esprit comme la vertu de Dieu, non comme une personne; puis aux Bavarois, que saint Séverin n’avait pas entièrement christianisés.
Quelques auteurs ont prétendu que ce fut vers l’époque de son retour de Bavière que s’inaugura dans l’abbaye la Louange perpétuelle, dont saint Bernard fait mention‘. Cette opinion est peu fondée ; mais au moins est-il certain que cet usage de chanter perpétuellement les louanges de Dieu fut entretenu, développé sous le gouvernement d’Eustase, et que le pieux Abbé présida toujours avec bonheur à cette psalmodie, dont le fruit le plus précieux devait être, selon lui, la wte de la foi. D'un autre côté, nous voyons prospérer, par ses soins, la fameuse école de Luxeuil?. Cette école, établie dans le monastère, devint le rendez-vous d’un grand nombre de seigneurs de Bourgogne et même de plusieurs étrangers. Lyon, Autun, Langres, Chàlons-sur-Marne et Strasbourg envoyaient leur jeunesse étudier à Luxeuil. Il est facile de comprendre toute l’étendue du bien qui en résulta. Ce n’est pas en vain que ceux qui sont appelés à gouverner un pays, ou du moins à y exercer une grande influence, travaillent à se former dans une école de savoir et de vertu. Au reste, saint ustase ne comptait pas seulement au nombre de ses enfants cette foule de jeunes laïques, qui faisaient son éloge en devenant l'édification de la province ; son monastère était aussi fécond pour l'Eglise, et, dans l’espace de quelques années, nous en voyons sortir saint Cagnoald, évêque de Laon; saint Achaire, évêque de Noyon; saint Donat, évêque de Besançon, ete., sans compter plusieurs abbés et plusieurs missionnaires, qui travaillèrent avec un zèle admirable à l’établissement du règne de Dieu parmi les peuples. Cultivé par ces mains pures, le désert germe, fleurit, jette une odeur qui embaume tout : dans ce champ hérissé de ronces et de buissons sauvages, naissent les myrthes ; à la place des épines, croissent les lis, et la postérité d’'Eustase est bénie comme celle d'Abraham.
Il n’était pas possible que l’œuvre de Dieu continuât avec tant de succès, sans soulever la fureur et la jalousie du démon. Celui qui avait su trouver un Caïn pour tuer un Abel, et un Judas pour trahir Jésus-Christ, ne tarda pas à découvrir dans la famille d'Eustase un faux frère, décidé à seconder les plus noires entreprises.
Agrestius ou Agrestinus, qui avait été secrétaire du roi Thierry, et s’était fait depuis religieux à Luxeuil, demanda permission au saint Abbé d'aller prêcher l'Evangile aux infidèles : le Saint, qui ne le jugeait pas capable de ce ministère, lui remontra longtemps qu’il fallait pour cela être appelé de Dieu ; et que, si Moïse et Jérémie avaient été effrayés d’une mission si redoutable il n’était nullement à propos qu’il s’y ingérât de lui-même : mais ce présomptueux, continuant toujours ses importunités, Eustase fut enfin forcé de le laisser partir. Agrestius parcourut sans fruit une partie de la Bavière ; et voyant qu'il n’y faisait rien, il se rendit en la ville d’Aquilée, dont les ha-