LE BIENHEUREUX BERNARD LE PÉNITENT
et que ce fut par une inspiration du ciel qu’il embrassa cette vie de travaux et d’austérités pour l’édification des peuples. Peut-être aussi avait-il commis un meurtre dans une sédition, comme quelques auteurs semblent le croire. L’historien contemporain de sa vie partage cette opinion. « Pour moi », dit-il, « je crois que le bienheureux Bernard, à l’exemple d’autres pénitents, crut qu’il lui était bon de quitter son pays par amour pour Dieu, et qu'il demanda lui-même que ses péchés, toujours horribles aux yeux des Saints, fussent déclarés tels aux yeux du monde entier. J’ai cherché », ajoute-t-il, «à connaître la vérité sur ce fait, j'ai interrogé des personnes qui connaissaient son père et sa mère, et je n’ai jamais pu savoir qu’on lui eût reproché d’autre crime, sinon d’avoir, dans une sédition à laquelle il prit part avec plusieurs personnes considérables, assassiné un gouverneur qui s'était rendu odieux par ses exactions et les tributs excessifs qu’il imposait ».
Muni de la lettre de son évêque et le corps chargé de cercles de fer, selon la coutume des grands pénitents de cette époque, le bienheureux Bernard commença sa vie de pèlerinages, de fatigues et de pénitences extraordinaires. Trois fois il alla à Jérusalem répandre des larmes auprès du tombeau du Sauveur. De là il se transporta dans les Indes, pour y demander la protection de saint Thomas, apôtre, qui le premier prêcha la foi dans ces immenses contrées. On le voit encore paraître successivement dans d’autres pays, laissant partout sur son passage la bonne odeur des vertus de Jésus- Christ. Qui pourrait exprimer tout ce qu’il eut à souffrir de la faim, de la soif, de la chaleur, du froid et de la nudité durant ces voyages ?
L’illustre pénitent étant arrivé à Saint-Omer, comprit par une lumière intérieure qu'il devait s'arrêter dans cette ville et s’y fixer. Il accepta donc la petite maison que lui offrit un vertueux habitant appelé Guillaume. Cette demeure était voisine de l’abbaye de Saint-Bertin, et elle donnait à Bernard de moyen d'aller rendre à Dieu ses hommages presque à toutes les heures du jour et de la nuit. Toujours il arrivait l’un des premiers aux Matines que chantaient les religieux au monastère, durant la nuit : de là il se rendait à la basilique de Saint-Omer où commençait alors l'office, et enfin à l’église de la paroisse, vers les premières heures du jour. Il avait les pieds et les jambes nus, même dans les froids les plus rigoureux. « J’ai appris », continue le biographe du Saint, « par le témoignage d'hommes et de femmes remplis de religion, que souvent, dans les plus durs hivers, il se tenait debout, les pieds nus sur la terre froide, pendant un temps considérable. Il laissait quelquefois la peau de ses pieds attachée à la terre par la gelée. Et comme le froid excessif faisait dans ses pieds de larges crevasses, il y apportait remède lui-même de cette manière : il se retirait la nuit dans un coin de son étroite demeure, brülait avec une torche les déchirures de la chair et y faisait couler un peu de cire ».
Ces austérités extraordinaires ne pouvaient encore suffire à l’esprit de pénitence qui animait le bienheureux Bernard. Il en était tellement avide qu’il savait en rencontrer partout et pour toutes les heures du jour et de la nuit. Après quelques instants de sommeil sur une couverture qui cachait des pierres grosses et aiguës, il se levait pour la prière. Aussitôt qu’elle était terminée, le pénitent se livrait à toutes sortes d'œuvres de charité et de religion. Il prenait soin des malades et des malheureux, veillait à la propreté des églises, non-seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, ramassant les pierres qu’il rencontrait autour de la maison de Dieu et les portant plus loin ou quelquefois sous sa couche. Pauvre et dénué de tout,
il recevait du monastère de Saïint-Bertin les choses nécessaires à la vie, et les partageait aussitôt avec les pauvres pour lesquels il était rempli de la plus affectueuse compassion. Au milieu de ces mortifications effrayantes, le visage du bienheureux Bernard était toujours rayonnant de joie et de bonheur, et il suffisait de le voir pour reconnaître que la grâce de Jésus-Christ surabondait dans son âme. Aussi ce nom sacré était-il sans cesse sur ses lèvres, et souvent il le faisait retentir aux oreilles de ceux qu’il rencontrait. Une parole, qui lui était aussi très-familière et qu’il adressait à la plupart des personnes qui l’arrêtaient, est celle-ci : « Que Dieu nous accorde une bonne fin ».
Ce saint homme, qui avait déjà fait tant de choses pour Dieu, demanda plus tard à l’abbé de Saint-Bertin l’habit de son Ordre et l’entrée dans son monastère. Tous les religieux se réjouirent à la pensée d’avoir pour frère un homme dont la sainteté faisait l'édification de tout le pays, et par les prières duquel on obtenait du ciel des miracles. En effet, même avant sa mort, Bernard le pénitent opérait des prodiges, que, malgré toute son humilité, il ne pouvait dérober à la connaissance du public. Un incendie violent éteint par un signe de croix, une grande plaie à la jambe guérie de la même manière, une enfant noyée retrouvant la vie entre ses mains quand il l’eut placée sur un autel, et beaucoup d’autres faits semblables lui sont attribués par les historiens du temps. L'esprit de prophétie se manifesta aussi en lui dans plusieurs circonstances et surtout dans les derniers jours de sa vie. Etant sur son lit de mort, au milieu de ses frères réunis, il guérit encore, en le touchant, un petit enfant qu’on lui apporta dans un état désespéré. L’admirable pénitent remit, quelques moments après, sa belle âme à son créateur, et alla recevoir dans le ciel la récompense de ses mortifications et de toutes ses autres bonnes œuvres. :
A peine sa mort fut-elle connue que, de toutes parts, on accourut auprès de sa dépouille mortelle pour voir encore une fois ce saint personnage qui avait fait l'édification et l'admiration de toute la contrée pendant bien des années. Tous à l’envi demandaient ou plutôt enlevaient un morceau de ses habits ou quelque objet qui eût été à son usage. Les religieux, au milieu de cette foule qui se renouvelait sans cesse, ne pouvaient ni remplir leurs fonctions, ni procéder à la cérémonie des funérailles. Quelques guérisons extraordinaires opérées dans ce moment vinrent encore ajouter à l’enthousiasme du peuple, qui ne pouvait se lasser de contempler ce pénitent devenu un grand Saint et l’un de ses patrons dans le ciel. Les religieux de Saint-Bertin ne purent inhumer le corps de l’homme de Dieu qu’avec peine, à cause de la foule que l’on ne savait comment contenir. Ils ôtèrent les instruments de pénitence, qui étaient sur son corps, comme le cilice, la cuirasse de fer et les chaînes de fer; puis, après avoir lavé avec respect ses membres qui exhalaient une odeur suave, ils l’ensevelirent dansle monastère.
L’historien de la vie du bienheureux Bernard, qui est témoin oculaire de presque tous les faits qu’il rapporte, cite avec détail un grand nombre de guérisons miraculeuses qui eurent lieu après sa mort. Plusieurs aveugles et beaucoup de malades à Saint-Omer, un hydropique et une aveugle de Fauquemberg, à Bergues un enfant infirme, à Cassel une petite fille aveugle et un estropié appelé Gérard, à Arques une femme infirme, à Furnes un homme malade depuis deux ans, à Bourg une femme qui souffrait horriblement dans les oreilles à cause d’un insecte qui y avait pénétré, furent guéris en se recommandant aux prières du nouveau patron de la Morinie. D'autres guérisons, également attestées par des témoins oculaires et rap-