‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 274 sur 339 · PATRON DES VIGNERONS · texte numérisé non relu

PATRON DES VIGNERONS

1287. — Pape : Nicolas IV. — Empereur d'Allemagne : Rodolphe Ier.

Je suis la vigné et vous en êtes les rameaux : celuilà porte beaucoup de fruits qui demeure en moi et en qui je demeure; sans moi, vous ne pouvez produire aucun fruit.

Joan., XV, 5.

Vernier était du village de Mammerath, distant seulement de quelques milles de la ville de Baccarac, dans la basse Allemagne. Cet enfant ayant perdu de trop bonne heure son père qui était vigneron, fut contraint, quand il fut un peu plus grand, de sortir de la maison de sa mère, à cause des mauvais traitements qu’il recevait de son beau-père, homme emporté et sans honneur. Ayant reçu en chemin un morceau de pain de quelques bergers, il les récompensa très-abondamment, en leur obtenant de Dieu, par ses prières, une source d’eau vive, dans un lieu où l’on n’en pouvait pas espérer. Lorsqu'il fut en la ville de Wesel, au pays de Trèves, les Juifs, voyant qu'il ne demandait que de l’ouvrage pour gagner sa vie, l’engagèrent aisément à travailler chez eux. Le jeudi saint, lorsqu'il eut fait ses pâques avec les autres chrétiens, les Juifs l’attirèrent chez eux et le suspendirent par les pieds, pour lui faire rendre la sainte hostie; mais voyant leurs efforts inutiles, ils lui écorchèrent tout le corps à coups de verges, et lui ouvrirent les veines en plusieurs endroits.

Une jeune chrétienne s’en aperçut et en donna avis au bourgmestre, qui arriva encore assez tôt pour recevoir les plaintes de cette innocente victime ; elle n’avait recours qu’à Dieu, et, au milieu de ses douleurs, prononçait sans cesse les saints noms de Jésus et de Marie. Mais ce juge, corrompu par une somme d'argent, ferma les oreilles à la voix gémissante de cet enfant, et l’abandonna à la fureur de ces tigres : ils achevèrent sans crainte leur tragédie, dont voici la catastrophe.

1, Warner, Garnier, Verny.

Ts jetèrent pendant la nuit le corps du Martyr dans un bateau, avec ordre de remonter le Rhin jusqu'à Mayence, et de le transporter dans quelque endroit couvert de broussailles, car les juifs ne donnent pas la sépulture aux chrétiens, même pour cacher un crime. Mais la vengeance divine les poursuivait; après avoir navigué toute La nuit, le bateau, le lendemain matin, avait à peine fait une lieue. Les criminels essayèrent de jeter le cadavre à l’eau. Vains efforts ! Voyant cela, ils le mirent dans une caverne entourée de buissons, non loin de Baccarac, près de l’endroit où s’éleva ensuite Winsbach. Ils croyaient avoir aïnsi bien caché leur meurtre. Mais Dieu, qui met en évidence les secrets les plus profonds, fit paraître, la nuit suivante, de si grands flambeaux au-dessus et autour de ce buisson, que tout le voisinage y accourut pour reconnaître la cause de ce prodige. Le corps du saint martyr Vernier y fut trouvé encore tout baigné dans son sang; ce qui amena les magistrats à faire la recherche des auteurs de ce meurtre. Il ne fut pas difficile de les connaître par la déposition de la jeune chrétienne dont nous avons parlé. Les homicides furent punis comme ils le méritaient, et les honneurs dus aux Saints furent rendus au bienheureux Vernier.

Le martyre de saint Vernier eut lieu le 19 avril 4287. Ses restes furent déposés dans un cercueil de chêne avec la serpette dont il se servait pour tailler la vigne. Ce cercueil fut porté à Baccarac, sur le Rhin, et mis dans la chapelle de Saint-Cunibert. On peut voir, dans les Bollandistes, les nombreux miracles dont Dieu l’honora. Son culte fut approuvé par le Saint-Siége en 1427. Le diocèse de Trèves célèbre publiquement son office. Caché dans une muraille, à l’époque où l’on craignait les profanations des Calvinistes, le corps de saint Vernier fut découvert, en 1621, et porté à Bruxelles.

Le culte de saint Vernier fut en honneur en Franche-Comté dès le xvr° siècle : il y fut probablement importé par Thiébault de Rougemont qui avait visité les reliques de saint Vernier en 4426 et qui put constater les nombreux miracles qui s’opéraient au tombeau du jeune martyr. En 1548, Jean Chuppin, chanoine de Sainte-Madeleine, rempli du désir d’honorer Dieu en glorifiant ses Saints, se transporta à Baccarac, et demanda pour son église une parcelle des reliques du Martyr. D’après la permission de l'électeur Palatin et de Jean, évêque de Trèves, il obtint l’index de la main droite et une partie du suaire teint du sang de saint Vernier. Quand la précieuse relique arriva à Besançon, les chanoines de Sainte-Madeleine et tout le clergé allèrent à sa rencontre et la reçurent avec le plus grand respect. L’archevêque de Besançon en fitune reconnaissance authentique et accorda une indulgence de quarante jours à tous les pieux fidèles qui visiteraient dévotement la châsse du Martyr, exposée dans l’église de Sainte-Madeleine t. Le nom de saint Vernier devint bientôt célèbre dans toute la Franche-

Comté. Les vignerons de Besançon le choisirent pour leur patron spécial, et formèrent une Confrérie sous son invocation. La fête s’en célébrait avec grande pompe le mardi après Quasimodo, et le prédicateur, choisi par les confrères, devait faire le panégyrique du Saint. Cette Confrérie célèbre dans l’histoire traditionnelle des Bousbots ?, se répandit dans plusieurs paroisses de la province. Enrichie d’indulgences par le souverain Pontife ?,

1. Ces détails sont tirés de la légende à l'usage des confrères de Saint-Verhier, conservée aux archives dc la Madeleine. Les Bollandistes l'ont imprimée en partie au 19 avril.

Page 1