S. SIMÉON, ARCHEVÈQUE DE SÉLEUCIE, ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
principaux apôtres de l'Orient. Le nombre des chrétiens était grand parmi les Perses au 1v° siècle, si l’on en juge par celui des martyrs sous le règne de Sapor. Ce roi de Perse (neuvième dela quatrième dynastie), pendant son long règne (310-380), confondant l'empire romain et la foi chrétienne dans une même haine, excita trois cruelles persécutions, dont la dernière a, dans l’histoire, le titre de grande persécution : on sait, dit Sozomène, le nombre de seize cents chrétiens qui furent martyrisés; ceux qu’on ne nomme pas sont innombrables. Parmi eux, on remarque surtout saint Siméon, évêque de Séleucie et de Ctésiphon et ses compagnons. Sapor, le roi des rois, ayant publié, en 340, un édit, qui défendait d’embrasser le Christianisme sous peine d’esclavage, notre Saint lui écrivit une lettre pleine de fermeté, où il répond ainsi à ses menaces : « Jésus-Christ s’étant offert volontairement à la mort pour le monde et l’ayant racheté par l’effusion de son sang, pourrais-je craindre de donner ma vie pour un peuple au salut duquel je suis chargé de travailler ? Dès que je ne puis vivre sans crime, je ne désire point de voir prolonger mes jours. Dieu me défend d’acquérir le droit de rester parmi les hommes aux dépens des âmes pour lesquelles son Fils est mort. Je ne suis pas assez lâche pour craindre de marcher sur les traces de mon Sauveur, et je me sens, avec sa grâce, la force de participer à la communion de son sacrifice. Quant à mon peuple, il saura mourir pour une religion qui lui procure le salut ».
La lecture de cette lettre fit entrer le roi dans une étrange colère; il ordonna sur-le-champ qu’on mît à mort les prêtres et les diacres, qu’on démolit les églises, et que l’on convertit à des usages profanes tout ce qui servait au culte du Dieu des chrétiens. « Pour Siméon », ajouta-t-il, « Siméon, qui est le chef de cette race maudite, qui méprise ma majesté royale, qui n’adore que le Dieu de César et qui se moque du mien, qu’on me l’amène et qu’on lui fasse son procès devant moi ». Les Juifs, naturellement ennemis des chrétiens, profitèrent de cette circonstance pour animer encore davantage le prince contre eux. « Grand roi », lui dirent-ils, « rien n’est plus juste que votre colère. Si vous écrivez à César, il ne fera nul cas de vos lettres; mais que Siméon lui envoie quelques lignes, il se lèvera en les recevant; il les baisera respectueusement, et commandera que tout ce qu’elles contiennent soit exécuté ».
Siméon, chargé de fers conformément aux ordres du roi, fut arrêté avec deux des douze prêtres de son église, lesquels se nommaient Abdhaïcla et Hananias. Quand il fut arrivé à Suse, sa patrie, il pria qu’on ne le fit point passer devant une église de chrétiens qui venait d’être convertie par les mages en une synagogue de Juifs ‘, pour ne pas voir une telle profanation. Ses gardes ayant fait une grande diligence, il arriva en peu de temps à Lédan, capitale du pays de Huzites ?.
Sapor, informé que le chef des chrétiens était à Lédan, ordonna qu’il parût devant lui. Voyant que le saint Evêque ne l’adorait point comme il l’avait toujours fait, il lui demanda pourquoi il lui refusait cet honneur. « Cest, répondit Siméon, que je n’ai jamais comparu devant vous chargé de fers, ni pour être forcé de renier le vrai Dieu ». Les mages ayant dit au roi
1. Les mages avaient beaucoup d'autorité sous la domination des Perses; mais les mahomélans, s'étant rendus maîtres de cet empire, en mirent plusieurs à mort et abolirent leur secte dans les villes. On en voit encore quelques-uns sur les montagnes et dans la Caramanie. Le mot mages vient d'un verbe chaldaïque, qui signifie méditer et s'occuper de la connaissance des choses. Les mages étaient une espèce de philosophes fort adonnés aux extravagances de la divination et de l'astrologie judiciaire.
2. Le pays des Huzites est celni que les Latins appellent Uxia. Il s'étend le long du fleuve Oxios, et confine à la Suziane, du côté de l'Orient.
que le Saint avait conspiré contre l'Etat et qu’à ce titre il méritait la mort, celui-ci répliqua : « Impies que vous êtes, n'est-ce pas assez pour vous d’avoir corrompu ce royaume ? faut-il encore que vous tâchiez de nous rendre complices de votre crime ? »
Le roi, prenant alors un visage moins sévère, lui dit : « Croyez-moi, Siméon, je vous veux du bien. Adorez le soleil; cet acte d’obéissance vous sera avantageux, ainsi qu'à votre peuple. — Sünéon. Comment adorerais-je le soleil, puisque je ne puis vous adorer, quoique vous soyez d’une nature plus excellente ? nous ne reconnaissons qu’un Seigneur, qui est Jésus crucifié. - Le Roi. Si vous adoriez un Dieu vivant, j’excuserais votre folie; mais non, vous adorez comme Dieu un homme mort sur un bois infâme. Devenez plus sage, et adorez le soleil, à la divinité duquel tout rend hommage. Si vous obéissez, je vous promets des honneurs, des richesses et les plus grandes dignités de mon royaume. — Siméon. Vous n’avez pas une juste idée de Jésus-Christ. Il est le Créateur des hommes, et le Seigneur du soleil lui-même, qui s’éclipsa à sa mort pour marquer son deuil. Il est d’ailleurs sorti glorieux du tombeau, et est monté au ciel par sa propre vertu. Quant aux honneurs que vous me promettez, ils ne me tentent point. Mon Dieu m'en prépare que vous ne connaissez pas et qui sont infiniment plus précieux que les vôtres. — Le Roi. Epargnez votre vie et celle d’une multitude innombrable d'hommes qui périront avec vous si vous persistez dans votre opiniâtreté. — Siméon. Si vous commettez un tel crime, vous en sentirez toute l’énormité, et vous en subirez la punition dans ce jour terrible où le souverain Juge vous demandera un compte rigoureux de toutes vos actions. Pour moi, je vous abandonne avec plaisir les restes d’une misérable vie. — Le Roi. A la bonne heure que vous couriez à votre perte; mais j’ai du moins pitié de vos sectateurs, et je tâächerai de les guérir de leur folie par la sévérité de votre châtiment. — Siméon. L'expérience vous apprendra que les Chrétiens ne sacrifient point une vie éternelle pour une vie périssable, et qu’ils ne voudraient pas échanger contre votre diadème le nom immortel qu’il ont reçu de Jésus-Christ. — Ze Bot. Si vous refusez de m’honorer en présence des grands de mon royaume, et de m’adorer avec le soleil, la divinité de tout l'Orient, je ferai demain déchirer de coups et ensanglanter ce visage si beau et ce corps d’un aspect si vénérable ». — L'auteur des actes du Saint dit qu’il était un très-bel homme et que les grâces de son extérieur inspiraient des sentiments dont ses ennemis mêmes ne pouvaient se défendre. Siméon répondit au roi : « Vous vous égalez au soleil dont vous faites un Dieu, et cependant vous êtes plus grand que lui. Si vous défigurez la beauté de mon corps que je regarde présentement comme quelque chose de méprisable, Celui de qui je la tiens saura me la rendre un jour avec usure ». Le roi, désespérant de pouvoir ébranler la constance du Saint, le fit renfermer dans une étroite prison jusqu’au lendemain.
Il y avait à la porte du palais un vieil eunuque, nommé Guhsciatazades t, qui avait élevé Sapor et qui jouissait à la cour de la plus haute considération. Il était le premier seigneur de Perse, et occupait la place d’arzabades ou de grand chambellan du roi. Il avait professé la religion chrétienne; mais il adorait le solcil depuis quelque temps, pour ne pas déplaire à son maître. Ayant vu passer le saint Evèêque qu’on menait en prison, il se mit à genoux pour le saluer. Siméon détourna les yeux, afin de lui faire sentir l'horreur qu'il avait de son apostasie. L’eunuque, touché de ce reproche
. 1. Ce nom est chaldaïque, et signifie un homme de qualité. L'eunuque en question est nommé Usfha= #anes dans Sozomene.